Encore des rĂȘves indociles de justice handie pour la fin du monde
[initialement publiĂ© dans la revue Multitude 94, Justice handie pour des futurs dĂ©validĂ©s, traduit de lâanglais (Canada) par Emma BigĂ© et Harriet de G. Texte Original et Image d'illustration de Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha]
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Tu te rappelles comment, en 2019, on a survĂ©cu ? Comment tu as appris que tu avais un cancer, et comment tu as cru que tu allais mourir, soit du cancer, soit de la nĂ©gligence du chirurgien sur la table dâopĂ©ration ?
Tu te souviens comment, en 2018, câĂ©tait lâannĂ©e oĂč un groupe de personnes handicapĂ©es avait construit un rĂ©seau de distribution de masques pendant les incendies de forĂȘt en Californie, distribuant prĂšs de 80â000 masques en un mois ? Tu te souviens de la premiĂšre fois oĂč tu as entendu les termes « pic de pollution de lâair Ă grande Ă©chelle », et comment ce nâĂ©tait pas la derniĂšre ? Tu te souviens de la premiĂšre fois oĂč tu as vu une section « justice handie » Ă la bibliothĂšque municipale, avec les visages dâAudre Lorde et de Leroy Moore cĂŽte Ă cĂŽte sur lâĂ©tagĂšre créée par Dustin Gibson ? Tu te souviens quand la loi sur les revenus annuels garantis est passĂ©e, et quand le revenu minimum a Ă©tĂ© augmentĂ© et quand les personnes sous protection sociale avons enfin pu garder nos revenus ? Tu te souviens des rĂ©parations obtenues aprĂšs les abus mĂ©dicaux ? Tu te souviens du jour oĂč le dernier centre dâinternement de force pour jeunes autistes a fermĂ©, et oĂč on sâest retrouvĂ©es pour des cĂ©rĂ©monies de deuil et de cĂ©lĂ©bration ? Tu te souviens du jour oĂč on a commencĂ© Ă faire des rĂ©serves de masques, dâeau et dâessence avant dâemmĂ©nager dans la ferme, tenue par des crip racisĂ©es, oĂč nous vivons maintenant ? Tu te souviens quand nous avons construit notre premier monument aux mort·es pour cĂ©lĂ©brer celleux que nous avions perduâ§es, Carrie Ann Lucas, Steve, et toustes les autres ?
Au printemps 2019, Alice Wong du Disability Visibility Project [projet de visibilitĂ© handie] mâa demandĂ© dâĂ©crire une suite Ă mon article de 2017, « Cripper lâapocalypse : rĂȘves indociles pour une justice handie » pour son anthologie Disability Visibility. Jâai dit oui. Et puis, jâai eu du mal Ă lâĂ©crire. Il est difficile de rĂȘver quand on est terrifié·e, et câest et câĂ©tait des temps terrifiants. La rĂ©pĂ©tition incessante des traumatismes des trois derniĂšres annĂ©es, des horreurs du trumpisme qui sont souvent pires que ce que lâon pouvait imaginer, et qui ne cessent de sâempiler les unes sur les autres, mâont mis·e, moi et tant dâautres de mes proches, dans une sorte dâĂ©tat perpĂ©tuel dâimmobilitĂ© du type « chevreuil pris dans les phares dâune voiture ». Des camps de concentration aux durcissements des conditions dâaccĂšs Ă la nationalitĂ©, de lâascension de Brett Kavanaugh Ă la Cour suprĂȘme Ă lâinterdiction dâentrĂ©e aux ressortisssant·es de pays musulmans, aux feux de forĂȘt dans tous les coins du monde et Ă la glace qui fond aux deux pĂŽles : on dirait quâil est plus facile dâapprendre Ă lire le monde dans un livre que dâessayer de rĂ©pondre Ă ses urgences en temps rĂ©el.
LâannĂ©e derniĂšre, au cours de la tournĂ©e pour mon livre Care Work: Dreaming Disability Justice [le travail de prendre soin : rĂȘver la justice handie], je me suis souvent retrouvé·e Ă porter (Ă lâoccasion des conversations publiques et sur les campus) le T-shirt conçu par la militante queer handie Latinx Annie Elainey Segarra oĂč il est Ă©crit que LE FUTUR EST ACCESSIBLE. Je fais ce truc rĂ©guliĂšrement pendant mes interventions, oĂč je demande au public de fermer les yeux un instant, de plonger au dedans, et dâimaginer le futur. En tant que personnes actives dans le mouvement pour la justice handie, nous savons que lâaccĂšs nâest que le premier pas sur la voie dâun futur handi libĂ©ré : câest la rampe qui nous permet dâaccĂ©der Ă la porte oĂč le futur pourra ĂȘtre façonnĂ©, mais ce nâest pas le futur comme tel. Mais quand je demande : « okay, Ă quoi ĂȘtes-vous arrivé·es ? », on entend le son des grillons. Tout le monde reste bloquĂ©. Au mieux, iels arrivent Ă imaginer un futur oĂč iels ne mourront pas dans des camps de concentration.
Mais en tant que personnes handies, nous savons que lâun des plus beaux dons que nous recevons, ce sont nos rĂȘves Fols, malades, handis et Sourds, ces rĂȘves que nous rĂȘvons au-delĂ de ce que nous sommes autorisé·es Ă rĂȘver. Et non, je ne parle pas de la « pornographie inspirationnelle », cet imaginaire validiste des rĂȘves handis qui voudrait que « nous ne laissions pas le handicap nous arrĂȘter », qui sâimagine que nous voulons marcher, voir ou ĂȘtre « normales » Ă tout prix. Ătre une super-estropiĂ©e ou une inspiration, mais jamais un ĂȘtre humain.
Je parle des petites, Ă©normes façons quotidiennes dont nous rĂȘvons de rĂ©volutions crips, de la façon que jâai de me regarder dans le miroir, cheveux en dĂ©sordre et mon vieux jogging et mes douleurs le cinquiĂšme jour dâune poussĂ©e majeure, et de dire : vous savez quoi, je ne vais pas me dĂ©tester aujourdâhui. Et nos rĂȘves de rĂ©volutions crips sont aussi dans nos maniĂšres de crĂ©er des refuges pour handicapĂ©es, des rĂ©seaux de parrainage pour handicapĂ©es, des façons dâaimer, de se battre et de sâorganiser pour les handicapĂ©es que mĂȘme les valides les plus talentueux·ses ne pourraient imaginer en un million dâannĂ©es.
Et malgrĂ© toutes les maniĂšres dont nous sommes en enfer, nous sommes toujours en train de rĂȘver. Alors que je vais Ă trois rĂ©unions du rĂ©seau de soutien par semaine pour des amies confrontĂ©es au cancer, Ă une chirurgie rĂ©nale et Ă des besoins continus en matiĂšre de handicap psy. Au moment oĂč je prends, enfin, une profonde inspiration et demande lâaide dont jâai le plus besoin Ă mes amies, et que je suis capable de le faire grĂące au travail collectif effectuĂ© pour rendre lâacceptation de ce soutien sĂ»r et possible. Alors que je commence Ă devenir lâartiste handicapĂ©E dâĂąge moyen que jâavais peur de devenir, alors que jâarrĂȘte de prendre autant lâavion et que jâapprends Ă Ă©crire et Ă parler et Ă partager mon travail sans voyager dans le Nebraska ou le Maine, dans une communautĂ© dâautres Ă©crivainâ§es et artistes handicapĂ©â§es qui ont trouvĂ© une maniĂšre crip de produire et de vivre dâexcellentes vies dâartistes handicapé·es.
Nous rĂȘvons de brillantes rĂ©ponses handies Ă la violence du changement climatique. Mask Oakland distribue 80 000 masques gratuits lors de lâurgence aĂ©rienne Ă grande Ă©chelle des incendies de forĂȘt de lâautomne 2018 en Californie. #PowerToBreathe, un rĂ©seau de douze organisations de justice pour les personnes handicapĂ©es, sâunit lors de lâincendie de Kincade de 2019 pour crĂ©er un rĂ©seau de « centres de survie » accessibles avec des gĂ©nĂ©rateurs et des purificateurs dâair pour et par les personnes handicapĂ©es qui sâorganisent pour survivre aux coupures de courant potentiellement mortelles de de la compagnie Ă©lectrique PG&E. Nous crĂ©ons un espace culturel public de justice pour les personnes handicapĂ©es racisĂ©es, alors que Dustin Gibson, activiste noir basĂ© Ă Pittsburgh, construit une collection dĂ©diĂ©e Ă la justice handie dans une bibliothĂšque de quartier.
Quand UnitedHealthcare assassine la militante et avocate handiqueer latinx fĂšm grosse Carrie Ann Lucas en refusant de lui rembourser un antibiotique Ă 2000$, nos peurs, nos deuils et nos rages conduisent le Health Justice Commons Ă Ă©tablir la toute premiĂšre ligne dâassistance tĂ©lĂ©phonique contre les abus mĂ©dicaux. Les travailleureuses du sexe handicapé·es, les migrant·es handicapé·es, les prisonnier·s handicapĂ©â§es, les personnes handicapĂ©es qui sont en invaliditĂ© ou utilisent Medicaid se sont auto-organisé·es pour survivre face Ă Trump â et sont la raison pour laquelle Medicaid et lâACA ont tenu bon tandis la rĂšgle de la « charge publique » de Trump nâa pas Ă©tĂ© adoptĂ©e1.
De nouveaux collectifs de justice handie se multiplient partout, du Disability Justice Network of Ontario Ă Detroit Disability Power et Ă Fat Rose. Mon adelphe, lĂŠ militant·e queer corĂ©en·ne Stacey Milbern, a achetĂ© et rendu accessible sa maison Ă East Oakland â le Disability Justice Culture Club â avec les 30â000$ quâelle reçoit, tous les mois, en petits montant de vingt dollars envoyĂ©s des quatre coins de la planĂšte par la communautĂ© handie. Et deux cent personnes handies, grosses et vieilles brandissent des pancartes qui disent irremplaçable et #PersonneNâestJetable aux manifestations de Crips and Fatties Close the Camps [Les estropié·es et les gros·ses ferment les camps] en face des bureaux de la police aux frontiĂšre de San Francisco â un aperçu dâun mois de manifestations quotidiennes en aoĂ»t 2019 contre les camps de concentration formĂ©s par les services dâimmigration aux ordres de Trump, manifestations menĂ©es par des personnes grosses et handicapĂ©es qui crĂ©ent des liens entre dâun cĂŽtĂ©, nos expĂ©riences de lâenfermement dans les institutions psy, les maisons de retraites et les hospices, et de lâautre celles des immigrant·es (y compris les immigrant·es handicapé·es) qui sont enfermé·es.
JâĂ©cris tout cela pour me rappeler et pour nous rappeler. MĂȘme et surtout quand nous sommes terrifiĂ©es au point dâĂȘtre immobilisĂ©es, nous continuons Ă rĂȘver collectivement des futurs de justice handie et Ă les rendre possibles.
Se souvenir du passĂ© pour rĂȘver le futur : nous nous sommes toujours trouvé·es les un·es les autres
« Tu connais, toi, ce genre de personne handicapĂ©e qui veut juste ĂȘtre lĂ pour les autres personnes handicapĂ©es, qui ne demande aucune reconnaissance, qui veut juste faire ce quâil faut ? », me dit mon ami Lenny au tĂ©lĂ©phone. Bien sĂ»r, je connais. Je ne lui dis pas, mais il a justement toujours Ă©tĂ© ce genre de personne pour moi.
Ă lâĂ©poque Ă Toronto, nous Ă©tions les deux seules maisons avec des rampes dâaccĂšs faites-mains du quartier. Avec le triomphe de la gentrification dans les quartiers ouest de Toronto, nous vivions au milieu de gens pauvres et de maisons aux porches Ă moitiĂ© dĂ©glinguĂ©s. Des annĂ©es avant le mouvement pour la justice handie quâon connaĂźt aujourdâhui, sa maison Ă©tait un lieu oĂč les gens pauvres, les personnes multiraciales, queer et handicapĂ©es, pouvaient venir traĂźner, se soutenir, faire de plans et rire ensemble. Pendant des annĂ©es, il tenait des « dĂźners du vendredi soir » oĂč nâimporte qui pouvait venir manger. Il me disait toujours Ă quel point il Ă©tait important pour lui de centrer le travail sur les estropié·es les moins populaires : celleux qui tiraient la gueule, qui Ă©taient en colĂšre, les « difficiles », les tellement cinglé·es que mĂȘme les autres Fols sâĂ©loignaient en disant que câĂ©tait « vraiment trop ». Parce que le validisme nous tue en nous isolant les unes des autres, il voulait que les gens qui ont le moins de communautĂ© puissent se sentir quelque part Ă la maison.
Quelques semaines avant cet appel, je donnais un atelier sur les « rĂ©seaux de soin (care webs) » dans un centre communautaire local tenu par des personnes queer et trans racisĂ©es : comment crĂ©er des rĂ©seaux dâentraide en tant que personnes handicapĂ©es, comment bien recevoir et comment bien offrir du soin. La premiĂšre moitiĂ© de lâatelier sâĂ©tait bien passĂ©e ; jâavais beaucoup parlĂ© du travail de soin non-payĂ© que de nombreuses personnes rĂ©alisent, de la difficultĂ© quâil y a Ă demander du soin quand on est une personne racisĂ©e malade et handicapĂ©e en raison de toutes les fois oĂč lâon est forcĂ© de faire ce travail gratuitement, et oĂč lâon est puni·es pour en avoir besoin. Toutes ces maniĂšres qui ne cessent de nous rappeler que les bonnes filles, et mĂȘmes les enfants queer, sont celles qui restent pour aider. Toutes ces peurs dâĂȘtre un fardeau.
Mais les choses se sont corsĂ©es quand jâai commencĂ© Ă demander : « Ok, maintenant, pensez Ă un besoin que vous avez, et prenez un temps pour rĂ©flĂ©chir Ă ce quâil faudrait pour que ce besoin soit bien satisfait ! » Les gens ont rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois : « Pardon, est-ce que tu pourrais rĂ©expliquer la question ? » La tempĂ©rature dans la salle est descendue de dix degrĂ©s. En bonne facilitatrice, jâai dit : « HĂ©, je commence Ă remarquer une tension, est-ce que quelquâun veut en parler ? » Et câĂ©tait bien le cas. Iels mâen voulaient parce quâiels avaient lâimpression que je leur racontais des contes de fĂ©e Ă propos dâune chose qui ne leur arriverait jamais : recevoir de lâattention. Certain·es dâentre elleux dirent quâiels nây croyaient pas : les personnes ne recevraient jamais lâattention appropriĂ©e. Quand je leur ai demandĂ© de penser Ă une chose dont iels avaient besoin et sous quelles conditions ce besoin pourrait recevoir le soin adĂ©quat, une personne a rĂ©pondu, dĂ©goĂ»tĂ©e, « Je comprends pas pourquoi je devrais mâembĂȘter Ă lister ce dont jâai besoin â y a pas moyen que je reçoive quoi que ce soit sans quâon abuse de moi. »
Face Ă ce cercle de gens tristes, traumatisĂ©s et en colĂšre, jâai ressenti beaucoup de choses. Je me sentais salement triste. Je me sentais stupide. Du genre, comment avais-je pu ne pas me rappeler, en prĂ©parant lâatelier, que tant de personnes handicapĂ©es et malades nâavaient jamais reçue de soin sans ĂȘtre traitĂ©es comme de la merde ? Et une partie de moi aussi Ă©tait incrĂ©dule, frustrĂ©e et Ă©nervĂ©e. Ă lâintĂ©rieur, je me disais : Allez, personne ne tâa jamais donnĂ© de cigarette quand tu faisais la queue au bureau des bons alimentaires, personne ne tâa jamais apportĂ© de plats Ă emporter quand tu Ă©tais malade ? Si moi jâai dĂ©jĂ donnĂ© Ă plus pauvre que moi, vous aussi, non, arrĂȘtez lâembrouille !
Mais je comprends. Au cours des quinze derniĂšres annĂ©es, depuis que lâexpression « justice handie » [disability justice] a Ă©tĂ© inventĂ©e par un petit groupe de personnes handicapĂ©es intersectionnelles et radicales, nous avons fait tellement de choses : nous nous sommes retrouvĂ©â§es et nous avons changĂ© le monde. Nous avons fait en sorte quâil y ait un mouvement des personnes handicapĂ©es qui ne soit ni blanc, ni masculin, ni cis. Un mouvement handi oĂč lâon a enfin pu commencer Ă parler non seulement des meurtres policiers de personnes handicapĂ©es noires et racisĂ©es, mais aussi des olympiades de la dĂ©sirabilitĂ© validiste qui sâimposent Ă la communautĂ© queer trans racisĂ©e. Nous avons créé des communautĂ©s handies et des maniĂšres profondes de prospĂ©rer. Alors Ă©videmment, je peux lâimaginer ! Jâai eu tellement dâexemples de rĂ©seaux de soins handis, imparfaits et beaux. Jâai une dĂ©cennie de discussions archivĂ©es et animĂ©es de Sick and Disabled Queers (SDQ) sur mon ordinateur, des souvenirs des moments oĂč nous avons collectĂ© des fonds pour offrir Ă mon ami Dorian une camionnette accessible en fauteuil roulant que nous voulions Ă©galement ĂȘtre un accĂšs communautaire Ă du transport Ă la demande ou quand les gens envoient des pilules Ă de parfaits inconnus qui en manquaient. Le tout passant sous le radar valide, le tout sans financement extĂ©rieur, intĂ©gralement payĂ© par nous. Et bien plus que les collectes de fonds et les collectifs de soins : la façon dont nous avons passĂ© du temps ensemble sans essayer de nous « rĂ©parer » ; et comment nous sommes allĂ©â§es rendre visite Ă des amis dans des maisons de retraite, et comment nous avons jouĂ© Ă des jeux de sociĂ©tĂ©, crĂ©ant des amitiĂ©s et des socialisations communautaires oĂč le handicap Ă©tait au centre. On sâest mutuellement sauvĂ© la vie. Et pourtant, si vous nâĂ©tiez pas lĂ au bon moment en 2013 sur SDQ, ce monde-lĂ vous est peut-ĂȘtre invisible, parce que vous nâavez pas pu nous retrouver.
En tant que personnes handicapĂ©es, nous sommes Ă la fois hyper visibles et invisibles. SimultanĂ©ment dĂ©visagé·es et invisibilisĂ©â§es, notre travail et nos vies sont effacĂ©es. Je pense quâune partie de notre plus grand pouvoir rĂ©side dans ce quâun ami appelle « lâobscuritĂ© rĂ©volutionnaire ». Nous nous organisons dâune maniĂšre inconnue des personnes valides, pour passer sous leur radar. On ne rejoint pas le mouvement pour la justice handie en payant une cotisation Ă une organisation nationale de justice handie. La justice handie existe partout oĂč deux personnes handicapĂ©es se rencontrent Ă une table de cuisine, sur des bouillottes dans leur lit, discutant de nos amours. Nâimporte qui peut faire partie de la justice handie sâiel sâorganise Ă partir de ses propres cuillĂšres, de son propre corps et de son esprit, et de sa propre perception des besoins de sa communautĂ©.
Les fondations commencent Ă comprendre que la « justice handie » est le nouveau truc sexy Ă financer. MĂȘme si lâargent pourrait bien nous ĂȘtre utile, on sait ce que ça fait habituellement aux mouvements. Nous savons que le complexe industriel de la charitĂ© a une longue et riche histoire histoire dâinvestir dans des mouvements puis de les dĂ©stabiliser et de les dĂ©radicaliser. Dressant les groupes les uns contre les autres, donnant souvent de lâargent aux plus blancs et Ă celleux qui ont la peau la moins foncĂ©e, Ă ceux qui ont le plus de diplĂŽmes et payent leurs impĂŽts. Lâargent est tellement compliquĂ©, et pas compliquĂ© du tout, mais tentant. Nous nous creusons la tĂȘte en essayant de comprendre comment et quel type prendre. Je ne pense pas quâil y ait une seule bonne rĂ©ponse, ni que lâargent soit mĂȘme le plus risquĂ© pour nous â mais la tension que nous pourrions ressentir Ă mesure que le Justice handie grandit et que les gens qui ne sont pas nous pensent quâil est important de sâĂ©loigner dâun mouvement bancal entiĂšrement horizontal dâanonymes oĂč nâimporte qui peut avoir une idĂ©e, nâimporte qui peut diriger, ce que nous avons Ă©tĂ©, vers un endroit oĂč seuls les estropié·es avec les diplĂŽmes et les mots qui ont un sens pour celleux pouvoir sont adoubĂ©es comme des stars.
Je crois fermement, comme jây croyais dans mes annĂ©es de jeunesse Ă Ă©tudier les techniques de guĂ©rilla radicale, que notre pouvoir est plus fort lorsque nous employons une diversitĂ© de tactiques selon nos propres conditions â des tactiques qui nous renforcent, qui frappent lĂ oĂč lâennemi est faible ou faillible. Nous faisons de notre mieux lorsque nous nous battons pour gagner selon nos propres conditions de personnes handies. Pas de compromis. CrĂ©ez quelque chose de handi et de merveilleux.
Quand jâai peur de tout perdre, je me rappelle quâavant mĂȘme de disposer dâun nom pour nous dire, nous arrivions dĂ©jĂ Ă nous trouver les un·es les autres. Dans la maison de Lenny, sur les porches de nos maisons avec leurs rampes dâaccĂšs bricolĂ©es. Et dans les maisons de retraite, dans les prisons, dans les hĂŽpitaux psy, et oui, dans les camps. Je sais que aussi terribles que puissent ĂȘtre les circonstances, nous continuerons Ă nous trouver les un·es les autres. Nous lâavons toujours fait. Nous nous retrouverons, que nous soyons exalté·es comme le dernier parfum Ă la mode ou ciblé·es pour ĂȘtre Ă©liminé·es, ou les deux.
Je parle depuis le dĂ©but de lâindocilitĂ© des rĂȘves handis, alors voici quelques rĂȘves handis pour les temps qui viennent :
Ă mesure que grandissent nos rĂ©seaux, les personnes qui les composent, les collectifs et les groupes culturels dans lesquels ils sâorganisent, pouvons-nous imaginer des formes de communication entre nous ? Pouvons-nous dĂ©velopper des principes pour nos actions et nos solidaritĂ©s lĂ oĂč le complexe industriel caritatif et les systĂšmes de pouvoir essayent de nous mettre en compĂ©tition ? Pouvons-nous nous prĂ©parer Ă affronter les luttes de pouvoir et les dĂ©gĂąts qui, inĂ©vitablement, en rĂ©sultent ?
Les personnes handies radicales â en particulier les personnes handies noires, autochtones, racisĂ©es, queer et trans â vont continuer Ă Ă©crire, Ă crĂ©er, Ă faire de lâart. Quelles structures voulons-nous crĂ©er pour construire les unes avec les autres ?
Les rĂ©seaux sociaux nous ont donnĂ© un outil important pour nous connecter les unes aux autres et en finir avec lâisolation des derniĂšres dĂ©cennies, mais Facebook, Instagram et la plupart des rĂ©seaux sociaux Ă©touffent et censurent secrĂštement nos paroles au point dâempĂȘcher un certain nombre dâentre nous de publier leurs idĂ©es, ou de voir leurs idĂ©es relayĂ©es. Et si nous crĂ©ions nos propres rĂ©seaux sociaux de communication ?
La vieille garde des luttes pour les droits handis est en colĂšre contre les militant·es pour la justice handie parce que nous avons rĂ©ussi Ă convaincre davantage de genxtes Ă se dire handicapĂ©es, parce que nous ne sommes pas racistes et parce que nous ne concentrons pas seulement sur le travail de rĂ©forme. Nous nous dĂ©dions Ă la construction de maisons, Ă la construction dâun million de petits groupes plus bizarres les uns que les autres et dâactions et de projets et de hashtag sur Instagram et de mĂ©dias et dâhistoires et de partages de rampe dâaccĂšs et de boĂźtes Ă outil prĂȘtes Ă lâemploi pour des bibliothĂšques et de projets dâhabitats partagĂ©s et de pratiques de sexe collectives. Alors que se passerait-il si nous prenions la direction de Centres pour la vie en autonomie ou de programmes en Ătudes Handies ? Et si nous faisions quelque chose de complĂštement nouveau ? Et si nous crĂ©ions des Centres pour la vie en interdĂ©pendance plutĂŽt quâen autonomie ?
Dâici vingt-cinq ans, les personnes noires, indigĂšnes et racisĂ©es constitueront la majoritĂ© des personnes vivant aux Ătats-Unis, et lâune des grandes victoires du mouvement pour la justice handie est dâavoir fait en sorte que moins en moins de jeunes personnes racisĂ©es ont peur du handicap â de plus en plus dâentre elleux sâen revendiquent, ou lâintĂšgrent Ă leurs activismes. Que faire de ce potentiel ?
PoussĂ©es Ă quitter les villes cĂŽtiĂšres par les forces croisĂ©es de lâhypergentrification et de la montĂ©e des eaux, quelles nouvelles maisons et communautĂ©s handies pourrons-nous construire dans ces banlieues et ces terrains vagues de lâexode ? Quels foyers crip construirons-nous sur les Ăźles que deviendront la Floride dans les zones industrielles dĂ©saffectĂ©es, dans les rĂ©serves autochtones ? Que se passerait-il si nous crippions le Green New Deal ? Que se passerait-il si les infrastructures vertes quâon nous promet adoptait, dĂšs leur point de dĂ©part, les principes de justice handie ?
Nous luttons pour maintenir la sĂ©curitĂ© sociale tout en sachant que les structures de soin payant telles quâelles existent ne payent pas suffisamment les soignant·es, et restent trop souvent difficiles dâaccĂšs ; nous faisons Ă©clore des structures de soin collectif mais nous savons que pour nombre dâentre nous, elles ne sont pas accessibles, notamment parce que nous aimerions que ce ne soit pas nos ami·e·s qui nous torchent les fesses, ou parce que nous nâavons pas le capital social/amical qui le permettrait, ou parce que nous savons que prendre soin continuellement Ă©puise. Et nous nous demandons : quels sont nos rĂȘves de rĂ©seaux dâentraide collective, dâune sociĂ©tĂ© oĂč le soin gratuit, juste, accessible, est un droit humain pour toustes ? Et si nous pouvions crĂ©er un systĂšme dâentraide et de soin Ă lâĂ©chelle de la sociĂ©tĂ© fondĂ© sur les principes de justice handie ? Je pense Ă quelque chose comme la sociĂ©tĂ© des DĂ©possĂ©dĂ©s de Ursula K. Le Guin oĂč une lune anarcho-syndicaliste est dotĂ©e de logements, de travail et dâentrepĂŽts remplis des biens nĂ©cessaires pour toustes. Et si tout le monde avait accĂšs Ă ce genre de soin ? Et si le droit au soin et Ă lâaccĂšs se trouvait inscrit dans toutes les constitutions ? Et si des RĂ©formes du Soin Ă©taient implantĂ©es biorĂ©gionalement, en lien avec les autochtones qui vivent dans chaque ville, chaque localitĂ© ?
Dans son appel Ă financer sa maison, Stacey Milbern avait Ă©crit « les rĂȘves de justice handie mâont portĂ©e jusquâici, et je continuerai Ă mâappuyer sur eux. » Il nâest pas exclu que dâici cinq ou cinquante ans, nous soyons toustes mortes, Ă©touffĂ©es par les airs viciĂ©s des incendies provoquĂ©s par le changement climatique. Mais je sais que nous avons dĂ©jĂ persĂ©vĂ©rĂ© et survĂ©cu face Ă lâadversitĂ©. Et je sais cela aussi :
Nous avons ce que nous avons toujours eu, et davantage encore.
Nous savons vivre nos deuils, prier
trouver la résistance dans les plus petits espaces
nous retrouver les unes autres et créer des foyers
nous allonger au milieu de la rue et, animées par le deuil et par la rage, bloquer la circulation
dĂ©ployer des trĂ©sors dâimagination crip
faire des trucs que tout le monde pense impossibles
inventer des gestes indociles et inattendus, qui passent sous les radars et nous permettent de continuer.
1 NdT : LâAffordable Care Act ou « Loi sur la Protection des Patients et les Soins Abordables », surnommĂ©e Obamacare, est une lĂ©gislation de 2010 qui, aux Ătats-Unis, Ă©dicte lâinterdiction pour les assurances de refuser dâexercer des discriminations du fait de maladies ou handicaps. La rĂšgle de la « charge publique » permet, sous lâadministration Trump, Ă un Ătat des Ătats-Unis, de refuser un visa Ă une personne du fait de son handicap/sa maladie faisant dâelle une « charge » pour la collectivitĂ©.
Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha