Le bombardier s’en sortira toujours. Stanley Baldwin, chef du parti conservateur, lors d’un débat parlementaire en 1932.
Une vie est composée d’un grand nombre de petits incidents et d’un petit nombre de grands. Roal Dahl, ancien pilote de la Royal Air Force
Alles nähe werde fern (Tout ce qui est proche parait lointain). Goethe
Chaque dimanche, pendant que mon père pilotait ses avions, ma mère m’emmenait a Prague pour rendre visite à sa mère. Nous descendions a la gare principale et elle me guidait a travers la place Wenceslas et le pont Charles vers la colline du château ou elle achetait des smažený sýr1 avant de traverser la ville jusqu’à la maison de ma grand-mère. Les bulbes noirs juchés sur la cathédrale se détachaient, imposants, sur fond de ciel marbré. En montant les rues pavées, nous passions devant des cafés et des bars ou les hommes suivaient du regard la beauté de ma mère. Arrivés au sommet de la colline, nous entendions le bourdonnement du Danube dont le flot d’un gris absolu coupait Prague en deux, telle une immense créature divisant la ville pour mieux la surveiller.
[...} J’avais beau n’avoir lu qu’à moitié le livre offert par mon père ce soir-là instinctivement, j’eus envie, avant de le refermer, de tourner les pages jusqu’aux sections qui suivaient la fin du récit. Là, je tombai sur la liste des gens que mon oncle Poxl avait tenu à remercier pour leur aide dans la réalisation de ce livre, l’accomplissement de sa quête, l’apogée d’années de travail. La liste des noms était impressionnante, mais mes yeux ne s’y attadèrent pas. Car je ne vis qu’une chose, surgissant dans un paragraphe en bas de la page comme si elle était écrite en caractères italiques et gras - un arbre solitaire dans une forêt : Merci enfin à Elijah Goldstein, mon premier lecteur et auditeur attentif. C’est à toi et pour toi seul que j’ai raconté ces histoires.
[...] Et puis, un jour, plutôt que d’aller vous détendre dans les bois vers l’est, plutôt que le réconfort d’un lit de femme, vous montez vers le ciel en avion. Vous volez, c’est la nuit , en contrebas les nuages blancs scintillent - et au dessus de vous, là où autrefois des étoiles tapissaient le firmament, il n’y a plus qu’un noir total. Ce vide porte en lui le souvenir des étoiles, de la façon dont vous les sentiez autrefois vous guider. Peut-être même vous rappelez-vous une époque où, perdu dans le ciel nocturne lors d’un vol d’entrainement, vous avez repéré la Grande Ourse et n’aviez dû qu’à son Etoile polaire, pointant vers le Nord, de retrouver votre chemin vers la base. Seulement la nuit est noire, à présent, et depuis tout ce temps la voûte rosacée sous laquelle vous restiez confiné vous empêchait de savoir qu’au fil des ans, les étoiles s’étaient effacées du ciel. Et vous vous souvenez de ce temps où vous lâchiez des bombes sur des villes, où vous détruisiez des villes au-delà de tout espoir de résurrection, et où tout ce que vous pouviez voir en dessous de vous était les nuages. Alors que vous pouviez savoir - mais non comprendre - que vous étiez en train de détruire ce qui se trouvait en dessous de vous, à présent il n’y a même plus d’étoiles au dessus de vous.
[...] La plupart du temps, ces souvenirs restent à distance de mon esprit, même si leurs serres éraflent la peau du quotidien, y laissant une marque indélébile.
[...] Pour être tout à fait sincère, peut-être que j’ai commis l’erreur de vouloir faire miennes des émotions qui ne m’appartiennent pas. C’était une histoire d’amour et de vengeance que j’avais voulu écrire, pas encore une histoire d’amours et de regrets.
Le dernier exploit de Poxl West (The last flight of Poxl West) Daniel Torday