Nous retrouvons Ange-Jacques Gabriel, l'architecte des grands hôtels de la place de la Concorde, cette fois outre-Seine, dans le 7ème arrondissement, au sein d'une grande perspective parisienne, courant du Trocadéro au rond-point de Breteuil, scandée par des monuments iconiques telle la Tour Eiffel, ou cette institution qu'est l'École militaire, à l'autre bout du Champ-de-Mars.
Fondée en 1751 par Louis XV, proposée par le maréchal de Saxe, appuyé par Madame de Pompadour, financée par Joseph Pâris Duverney, l'École militaire a pour vocation initiale d'instruire à l'art militaire cinq cents jeunes gens nobles et nés sans fortune. Gabriel, le premier architecte du roi, avait pour projet un ensemble monumental plus grandiose encore que les Invalides, situés sur la même plaine de Grenelle. Mais les "guerres en dentelle" menées par Louis XV vident les caisses du royaume, ce qui pousse l'architecte à revoir son projet à la baisse. Les travaux s'éternisent, mais dès 1756, 200 premiers cadets sont accueillis dans les premiers bâtiments de service achevés alors. Le roi achète à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés les carrières de Vaugirard (alors une commune située en dehors de Paris, mais proche du chantier -dans l'actuel XVème arrondissement), afin d'accélérer la construction. Les travaux ne s'achèvent qu'en 1780, sous le règne de Louis XVI. Gabriel aura tout de même réussi à édifier un ensemble monumental d'une emprise très respectable de 13 hectares. Pour le corps central (surnommé "le Château"), il s'inspire de l'architecture des pavillons du Louvre, au dôme quadrangulaire, avec une façade monumentale côté "Champ"(de Mars) à laquelle répond une façade toute aussi grandiose côté cour (d'honneur), arborant une horloge par dessus son fronton, encadrée par deux statues, l'une d'une vieille femme aux pieds nus tenant un livre, allégorie de l'étude, l'autre d'une jeune femme aux seins nus montrant l'heure, représentation de Madame de Pompadour.
Cette horloge, dûe à Jean-Baptiste Lepaute, est toujours entretenue par l'entreprise Lepaute, 250 ans après son installation. Le "Château" abrite un escalier d'honneur monumental, une salle des gardes, un salon dit "des Maréchaux", la bibliothèque patrimoniale, ainsi qu'une chapelle, consacrée au saint patron des armées, Saint-Louis (comme aux Invalides). Cette chapelle vit en 1785 la confirmation du cadet Bonaparte, futur Napoléon, qui y donnera un bal monumental vingt ans plus tard, pour célébrer l'anniversaire de son sacre, l'École étant fermée depuis 1787, faute de fonds... Devenue caserne Impériale sous le Premier Empire, elle est finalement désaffectée, servant de dépôt de matériel. Il faudra attendre 1878 pour qu'elle rouvre, avec la création de l'École supérieure de Guerre.
Les deux ailes encadrant le "Château" sont alors modifiées, l'une dévolue à l'artillerie, avec magasins (de stockage), l'autre destinée à la cavalerie, avec manège (d'équitation), chacune de ces ailes enclosant des cours. La Cour Morland verra la dégradation du capitaine Dreyfus en 1895, et la cour Desjardins accueillera sa réhabilitation en 1906. Le centre des hautes études militaires s'installe dans l'école en 1911, puis de nombreuses institutions et associations militaires au cours du XXème siècle. L'École a même accueilli le collège de défense de l'OTAN, de 1951 à 1966, année où De Gaulle fait sortir la France du commandement intégré de l'OTAN.
De grands travaux de purge et de ravalement ont été entrepris en 2012, permettant la mise en valeur volontaire de nombreux stigmates balistiques, à l'intérieur comme à l'extérieur, précieux témoins des affrontements qu'a connu le monument. De la Révolution française de 1789, des impacts sont visibles sur les premières marches de l'escalier d'honneur. De la Commune de 1871, une balle est fichée dans le grand miroir du salon des Maréchaux, tirée par un homme de la troupe versaillaise du général Douay, lors des combats visant à reprendre l'École, alors tenue par les fédérés. De la Première Guerre Mondiale, des éclats de bombe, d'un raid aérien allemand en juin 1918, sont visibles contre un mur de l'aile d'artillerie. Enfin, de la Seconde Guerre Mondiale, des centaines d'impacts de tirs alliés, dirigés contre les occupants allemands, dont certains profonds de 15cm, témoignent de la fureur des combats de la Libération de Paris, en août 1944 (cf. Ministère de la Guerre).
Le Champ-de-Mars, avec ses 24,5 hectares en faisant l'un des plus grands espaces verts de Paris, tire son nom (et son aménagement) de la création de l'École militaire, nécessitant un vaste espace dédié aux manœuvres et aux parades (inspiré en cela du champ de Mars romain, nommé d'après leur dieu de la guerre).
De nombreux grands événements de l'histoire de France s'y déroulèrent, sous le regard des statues de Jean-Baptiste Pigalle couronnant le fronton de l'École. La Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, grand moment d'allégresse révolutionnaire, y tint lieu, mais également la tragique fusillade du 17 juillet 1791, le guillotinage de Bailly en 1793, la démente Fête de l'Être Suprême, organisée par Robespierre en 1794, les Olympiades de la République sous le Directoire, puis la première Exposition des produits de l'industrie française, préfigurant les Expositions Universelles devant s'y tenir au XIXème siècle. Napoléon y distribua ses aigles à ses grenadiers en 1804, Louis-Philippe ses étendards tricolores à la Garde Nationale en 1831, la Fête de la Concorde s'y déroula en 1848... Un gigantesque bâtiment, le Palais Omnibus, fut construit afin d'accueillir l'Exposition universelle de 1867, ayant pour emprise la totalité du Champ-de-Mars. Construit en un temps record de 2 ans, il fut démoli en un temps également record de 2 mois, dès la fin de l'exposition... Le Palais du Champ-de-Mars, édifié à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878, connu le même destin éphémère. Tout comme la gigantesque Galerie des Machines, faisant face à l'École militaire, bâtie à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889, démantelée 20 ans plus tard. La même chose aurait pu advenir de la "Tour de 300 mètres" fermant le Champ, élevée la même année, mais elle fut pérennisée (nous y reviendrons dans le prochain article...) Enfin, le monumental Palais de l'électricité, édifié au milieu du Champ pour l'Exposition universelle de 1900, n'existe plus qu'en photographie... Renouant avec la tradition de ces monumentales constructions temporaires, le Grand-Palais Éphémère, toutefois conçu de manière éco-responsable, délocalisant les activités et expositions du Grand-Palais durant ses travaux de rénovation, reflétera jusqu'en 2024 la façade de l'École militaire dans ses vastes baies vitrées, abritant la statue équestre du maréchal Foch, tel un écrin artistique à la gloire militaire.