Bleu lagon
Au milieu de l’allée centrale, elle pestait à voix basse, comme souvent dans cette situation. « Mais bon sang, ils ont bougé les rayons depuis hier... ». Tout cela était bien sûr délibéré… Perdre les gens dans le dédale, les faire passer devant le maximum de gadgets à deux sous était une façon de refourguer leur camelote. Elle le savait et cela l’exaspérait encore plus.
Naviguant d’un rayon à un autre, traînant son caddy de grand-mère comme un boulet, elle n’en pouvait plus de ces produits, gondoles, promos... et les clients qui semblaient prendre un malin plaisir à rester sur son passage. Tout cela lui donnait le tournis.
Elle refusait de faire partie du troupeau de moutons, qui se laisse berner par une « offre exceptionnelle, à saisir, tout doit disparaître ! ». C’est elle qui avait envie de disparaître, avant que le monstre supermarché ne l’engloutisse pour de bon.
Le temps filait entre ses doigts… Il lui semblait qu’elle errait depuis des heures, à la recherche de ce pour quoi elle était venue.
A l’angle des rayons « Liquides gouleyants » et « Fabuleux biscuits », elle eut un sursaut, qui la remit sur le droit chemin. Elle savait pourquoi elle était là et ne se laisserait pas abuser, foi de Gisèle !
Au détour des congélateurs, elle aperçut le rayon « Sent-bon partout » qu’elle pensait disparu à jamais. Là, sur la 2ème étagère, quelques petits pavés de plastique trônaient, avec leur languette blanche, prêts à servir : ils étaient à point. Elle s’empara d’un exemplaire, le déposa rapidement dans le caddy et repartit, soulagée, en direction des caisses. Elle allait enfin pouvoir quitter cet endroit maudit.
Arrivée à la maison, elle lâcha un joyeux « C’est moi ! Mon chéri, tu vas être content ! ». Elle saisit l’objet et, sans se déchausser, se rendit dans le salon. Robert, affairé à remplir sa troisième grille de tiercé, lui jeta un regard distrait.
« Regarde, j’ai ramené ça, tu sais c’est ton préféré : bleu lagon. Comme ça, dans les cabinets, ce sera les vacances tous les jours ! ».
Sans un mot, Robert attrapa le désodorisant et le rangea dans la petite armoire des toilettes, à côté des 13 autres.








