J’étais pas très populaire au secondaire, avec mes broches, mes cheveux courts noirs sur un teint de lait pis mon cynisme. Mais je pensais avoir des bonnes amies. Pis le regard des autres m'importait pas vraiment parce que tout passait dans la passoire de la satire avec moi.
Ces bonnes amies m’ont invitées à une fête avec des gens populaires, y croyais-je? Moi, la bouche remplie de métal, le look goth dans le tapis pis mon cynisme? Je devais saisir cette chance de pas être une totale ratée.
On se rend au sous-sol en question, chez un gars parfaitement dégoûtant qui aiment faire baigner tout son entourage dans un climat de harcèlement sexuel constant. Surprise, il y a de l’alcool à cette fête. Moi et mon cynisme, on a un mal de vivre qui a soif d’oubli. Dans mon petit corps de fille de 13 ans, une ou deux bières ou je sais plus trop combien, même chaude, ça fesse fort.
La chambre du gars est au sous-sol, une salle de bain aussi. Après dix ou vingt gorgées de bières, je ne sais plus, l’ambiance se dégourdie aux partys d’adolescents. Et la chambre et la salle de bain se transforme en portes tournantes pour des couples aussi fortuits et qu’éphémères. On m’entraîne dans la salle de bain, moi, mon cynisme, mes broches et mes cheveux noirs.
Je suis bonne joueuse, et j’aime bien frencher pendant de longues minutes, comme toute bonne adolescente. Mais me voilà sortie de la salle de bain et l’ivresse m’attrape, tout comme la désinhibition.
Je me laisse entraîner vers le chambre pour une autre session de french, passant le pas de la porte avec un autre adolescent friand de bisous baveux. La chambre est plongée dans la pénombre totale, mais les bruits, oh ces bruits m’indique que nous ne sommes pas seuls. Après un bisou, je sors reprendre mon souffle et je sors.
Une autre tourniquet m’entraine dans la chambre et nous sommes seuls. Il me propose de passer à la léchouille, mais pas de son visage, de son entre-jambe. Je dis non, je me fais dire qu’il gardera le secret, qu’il veut juste un tout petit moment, qu’il me rendra populaire, qu’il aimerait tellement que ce soit moi qui le touche, que si et ça. Et mon refus éthylique exprimé maintes fois se bute à ses excuses inexcusables. Et je me contraint. Je me contraint à toucher cette toute petite verge au goût horrible de coercition-qui-est-ta-faute-parce-que-t’as-fini-par-accepter-de-sucer-son-membre.
L’instant fut bref mais les souvenirs me sont clairs, malgré le brouillard alcoolisé. Je me rappelle exactement que tu m’ais dis : « Ark pas avec les dents ». Et le plus surprenant c’est que j’ai revu la position pour pas te râper ton micro-pénis dégoûtant.
Moi, mon cynisme, mon état d’ébriété pis mes broches, on se souvient aussi du moment doux-amer ou quelqu’un a ouvert la porte à la volée, à la fois douce délivrance car j’avais enfin une excellente occasion de m’enfuir de ce traumatisme. À la fois amer, car je ne sais pas qui a ouvert cette porte, ce qu’il a vu et que ça faisait encore une personne de plus à forcer mon intimité.
On finit par rentrer, sur le chemin du retour, mes amies parlent de leurs conquêtes. Mais moi, j’essaie d’être brave et je raconte ce qui s’est passé. Mais moi à 13 ans, je savais pas qu’un oui forcé, c’est pas un vrai oui.
Cette nuit là, je me rappelle de moi, mes broches et mon traumatisme, on s’est fixé se brosser les dents à en saigner de toute la bouche, en espérant que plus jamais cette bouche ait à toucher de petite verge dégoûtante.
Moi, mon cynisme, mes broches et mon petit teint de plus en plus pâle, on devait continuer à aller à l’école dans notre très petite ville. Moi et mon cynisme, on avait pas beaucoup d’amis. Quand une vague connaissance m’a revu le lundi et m’a dit entre deux cours « Comme ça samedi, ça l’air que ‘mime une fellation’ », j’ai senti mon monde s’écroulé.
C’était la troisième fois qu’on bafouait mon intimité en si peu de temps. Et ça a fait mal. Mal. Tellement mal. Une douleur qui prend toute la place, qui envahit chaque moment.
Pis ça a continué à faire mal. Longtemps.
Je sais pas ce qui a fait le plus mal, autre que l’agression. Moi, mes broches pis mon cynisme, on s’est fait larguer par ses amies. Parce que moi, mes cheveux noirs pis mon air de plus en plus triste, on faisait pas le poids contre les garçons de la fête qui étaient bien plus populaires. « T’as juste à pas penser à ça » qu’elles disaient. « Voyons sois donc plus gentille avec eux » qu’elles disaient. « Ben on arrêtera pas de se tenir avec eux pour toi » qu’elles disaient.
Moi, mes treize ans, mon cynisme pis mon début de dépression, on s’est quand même tenu debout pour dire que non, je subirai pas la présence du garçon. Sauf que je sais pas ce qui a fait le plus mal, perdre des amies ou faire semblant d’être amis avec d’autres personnes avec qui j’avais aucune affinité, juste pour éviter l’infâme solitude qui est LE signe ultime du rejet-dans-une-polyvalente-de-petite-ville-de-région.
Je sais pas ce qui a fait le plus mal, autre que l’agression. Moi, mes cheveux noirs, mes broches, mon cynisme pis ma dépression-majeure-qui-n’a-jamais-été-diagnostiqué-mais-c’est-pas-normal-que-mon-seul-rêve-c’était-d’être-délivré-par-la-mort, on a jamais soulevé de questions chez les paternels. J’étais méconnaissable, je pleurais pour rien, je ratais mes cours pour aller pleurer dans les toilettes, je voulais plus sortir de chez moi. J’ai laissé tombé mon seul amour, les livres, pour me cacher dans un néant de solitude, de désarroi, de haine, de peine, de colère, d’incompréhension. On a tout mis sur le compte d’une « crise d’adolescence un peu trop intense ».
Parce qu’il fallait qu’ils éteignent toutes les autres alarmes, sauf celles qui sonnaient dans leur maison. Parce que quand t’as sauvé la terre entière, rendu à la maison, t’as pas envie de voir un alarme de plus qui sonne dans ton foyer. Pis quand moi, mes broches pis mes larmes, demande une seule fois de l’aide, parce « que-tu-sais-que-tu-peux-toute-me-dire-mais-je-me-fâche-quand-tu-dis-que-ça-va-pas », on aimerait ça éviter une retenue parce que j’ai encore passé 1h à pleurer cachée aux toilettes, tu m’as dis « que ton cours, ça aurait pu te changer les idées voyons! ». Je sais pas si c’est ça qui a fait le plus mal, finalement.
En fait, j’ai la réponse à ce qui a fait le plus mal. C’est d’avoir pensé que parce que j’ai été forcée à dire oui, que c’était de ma faute. D’avoir pensé pendant des années que c’était moi qui m’avait causer toute cette douleur en « acceptant » cet acte sexuel forcé. Que c’était ma faute. Que j’étais responsable de ma peine. Ce qui fait le plus mal, c’est de réaliser que moi, mes dents droites, mes longs cheveux bruns et mon éternel cynisme, on avait rien inventé. À force de lire sur le consentement, les morceaux de puzzle se sont mis en place. Que 13 ans plus tard, on réalise, qu’on « apprend » qu’on a été victime. Que 13 ans plus tard, le passé nous ratrappe et nous replonge dans la plaie-qui-n’a-jamais-guérie-mais-que-c’est-bien-la-dernière-fois-qu’on-ouvre. Qu’on avait vraiment été victime d’une agression. Une agression qui a tellement eu de conséquences collatérales que je n’ai jamais su faire pleinement confiance, à personne.
La faute est toujours aux agresseurs, jamais aux victimes. Moi, mes dents, droites, mes longs cheveux bruns et azur, mes lunettes pis ma volonté d’être heureuse, on est indestructible.