Je n’avais jamais entendu parler de Lac-Mégantic… jusqu’au matin du 7 juillet 2013. Je rentrais de Londres et, comme à mon habitude, la première chose que je fais quand je rentre au pays, je parcours les journaux. En voyant les comptes rendus sur la tragédie, la première réflexion qui m’est venue à l’esprit a été « C’est pas supposé arriver, dans ce pays, aujourd’hui, des catastrophes pareilles. » Incrédulité, incompréhension, ressentiment. Si ça s’est produit à Mégantic, cela peut survenir à Sudbury, North Bay, Sault-Sainte-Marie, toutes ces villes assoupies qui s’égrènent le long du sentier ferroviaire qu’emprunte le pétrole de schiste depuis le Dakota jusqu’au Maine.
Mon ancien métier de journaliste m’avait fait couvrir les circonstances de l’accident de Hinton, qui avec ses 23 morts avait été jusqu’alors le plus meurtrier au Canada. Mais Mégantic c’est plus qu’un train, c’est plus qu’un moyen de transport, c’est une industrie, un trafic, un système. Une industrie, un trafic, un système qui ont lamentablement failli une nuit de juillet 2013.
Le samedi 28 janvier dernier, un photographe qui a côtoyé les survivants de Lac-Mégantic pendant plusieurs années est venu à Toronto présenter son livre La longe nuit de Mégantic. Je suis allé rencontrer Michel Huneault, qui a construit un livre sur le deuil d’une communauté et sur la suite du monde lorsque l’ancien monde a été pulvérisé.
Ce qui me touche dans ce livre c’est la concordance des sentiments avec la photographie. Je pense au témoignage d’ Yves qui parle du tordage des wagons, du grincement, de la stridence des wagons que les machines déchirent la nuit, avec cette plainte de métal déchiqueté qui perce les tympans, et dont il voit passer les restes qui lui rappellent chacune des victimes. Ou les photos dans lesquelles on devine l'obstination des projecteurs surpuissants pour travailler de nuit et qui jettent leur lumière crue sur le centre-ville dévasté, comme sur le regard atterré de Serge, dans sa maison, assis dans la pénombre, le visage semi strié par une lueur crayeuse. Ou Luce, seule, debout dans la nuit de Mégantic et qui avoue son état de telle lassitude qu’il lui semble ne plus avoir d’émotions.
Ce sont souvent des images presque glauques, à la limite de la brunante, entre chien et loup, avec cette lumière indistincte des matins blafards, qui rendent une impression de tristesse morbide et de misère, de longue douleur sordide, comme l’est symbolique, la balafre de la voie ferrée dans la forêt aux abords de la ville.
Ces photos nous rappellent que les sentiments du deuil ne se succèdent pas d’une façon normative, linéaire, d’étape en étape, de un à cinq, méthodiquement, mécaniquement, par gradation libératrice, chacune de par sa seule présence éliminant la précédente. Loin de là. Les sentiments, contradictoires, confus, convulsifs aussi, se bousculent, se percutent, se télescopent, s’empilent les uns sur les autres, tirant à hue et à dia avec notre moi, se mêlent au point de presque fusionner. Tous ceux qui ont perdu un être aimé dans des conditions inadmissibles, intolérables, en savent quelque chose. Le deuil est un long fleuve tourmenté.
Si j’ai une critique à faire au livre de Michel Huneault, c’est que j’aurais préféré, par goût personnel, voir les images en noir et blanc, et aussi d’avoir rendu presque invisible ce que les Amérindiens appelaient le cheval de fer. Il y a bien des rideaux plastifiés, des rubans de sécurité, des patrouilles de police, une carte manuscrite sur le parcours du convoi dément, des lueurs de lampes électriques qui foudroient la nuit pour démanteler les carcasses de métal. Mais la technologie est invisible, cachée, tapie dans l’épine des pages du livre, on sent la bête couchée derrière les barricades, avachie, disloquée et dépouillée, mais j’aurais voulu plus que la sentir, la humer, la voir en partie, la toucher ne serait-ce que par bribes, par fragments, par ombres chinoises. Non pas voir la catastrophe et ses volutes de fumée, mais la cause déplorable. C’est sans doute ce qui me reste de mon ancien métier. Mais après tout, je ne suis qu’un néophyte en matière de photographie et mes connaissances dans cet art avoisinent le zéro absolu.
Et je n’oublie pas que ce livre n’est pas à propos de l’acier déchiqueté, il concerne les survivants et leur dur combat pour durer. Et à ce titre il leur rend hommage appuyé.