Ils marchent sur le flanc de la montagne, deux hommes une femme dans la lumière d’une fin d’après-midi. Un berger à moto est passé il a lancé sur l’herbe pelée des blocs de sel et un de viande pour les vaches, les chevaux et le chien, avant de repartir vrombissant sur la crête. Ils ont suivi son manège tournant sur eux-mêmes, l’observant de loin, lui à son affaire, eux vaguement dégingandés dans cette immensité. Voilà il est reparti, de nouveau juste les cloches des vaches et celle du chef des chevaux, le chien ne jappe plus qui s’est résigné à leur présence ou simplement parce qu’ils tournent le dos au troupeau qui s’éloigne. Ils cherchent une piste, leur enquête est petite : jusqu’où circule le son d’un tambour qu’on fait sonner dans un défilé. Ils n’ont pas de tambour mais deux claves, ça fera l’affaire. L’exercice est simple, l’un reste là quelque part sur le chemin, il sera le point d’écoute fixe. Les deux autres, l’un aux claves l’une à rien, marchent s’éloignant de lui en direction du col. Il s’agit de mesurer à partir de quelle distance les claves ne sont plus audibles pour celui-là resté en arrière. Ils se lancent. Les deux pièces de bois en main battent une mesure sèche et rapide sans autre nécessité que d’activer leur écoute dans le paysage. Elle, les mains nues, crie ici et là vers l’autre resté en arrière : « et là tu nous entends?». Le «oui» arrive de très proche au début et on rit sous cape de la question candide et de l’évidence de sa réponse. «Oui» et encore «oui», et encore «oui» et encore et encore et encore et encore «oui», «oui», «oui» puis «oui» toujours mais plus faible plus tardif de plus en plus de moins en moins puis plus rien. Alors elle arrête de crier. L’expérience n’est pas terminée, on marque dans sa tête le point sur le sol, ici à côté de cette molène molle montée en graine, où sa voix n’a plus rejoint l’autre. Si ça dit que la voix ne passe plus, ça ne dit rien des claves qui elles continuent de résonner dans l’espace. Elle texte celui resté en arrière « Et là tu les entends?» . Trois point sautillent dans le whatsapp du groupe : «oui!». Elle sourit. Au point le plus bas du chemin et avant que celui-ci ne remonte vers la passe là-bas devant eux, point bas du plus haut dans la montagne, elle le laisse continuer seul, lui et ses claves, tandis qu’elle reste sur le bord du chemin en relais avec le troisième. Il s’éloigne, continuant de frapper l’une contre l’autre les deux pièces de bois, embarrassé quand il croise d’autres marcheurs. Sur ce plateau il y a du bruit, des voitures passent qui couvrent l’onde sèche et dure des claves. Elle attend que le calme revienne pour texter à nouveau « et là tu les entends?». Il mets un temps à répondre si bien qu’elle oublie qu’elle l’attend pour se consacrer à sa propre écoute. Depuis quelques instants, elle ne voit plus le joueur de claves, disparu dans le creux du vallon et en espérant sa réapparition, elle guette l’onde sonore devenue fantomatique. Entre persistance auditive et vrai écho, le son circule de loin en loin, ni ici ni là mais ça n’est pas du silence et quand elle vient à le perdre, de nouveau il est là, lointain presque indistinct et pourtant net : tape tape tape tape. Un pouls intermittent, le coeur battant de la montagne. Le regard sur le téléphone, les trois points bleus annoncent une réponse que j’oublie aujourd’hui. Mais plus tard il dira dans l’auto, ou le soir en buvant de la rakia, qu’un motif est plus facile à repérer, même à partir d’une présence infime quand on sait ce qu’on cherche.













