Les textiles aussi sont rationnés. Je suis certaine que c’est à cause de ces grèves… Il est très difficile de s’habiller dignement ces derniers temps. Ma belle-sœur me donne ses tickets. Elle n’en a pas besoin, elle s’habille comme une nonne. Sans elle, je ne sais pas ce que j’aurais fait. J’ai pu m’acheter une jolie paire de gants en velour pour aller avec les bracelets bakélites de chez Chanel que mon père m’a offert l’an dernier. Cela faisait une éternité que je n’avais pas porté quoi que ce soit de neuf.
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[Transcription]
SPLAM
Lucien LeBris : Captain Morgenstern! (Capitaine Morgenstern !)
Aamon Morgenstern : Step back. (Recule.)
Aamon Morgenstern : I’ll handle him. (Je m’occupe de lui.)
Finn Connor : SCREEEEEEEEEEE
Aamon Morgenstern : You need to calm down, Sergent. (Il faut se calmer, Sergent.)
Finn Connor : Hissssss…
Aamon Morgenstern : Get some sense… (Reprends tes esprits…)
BAM!
Aamon Morgenstern : … Back… (… et retrouve un peu de bon sens…)
BAM!
Aamon Morgenstern : … Into that thick head of yours! (…dans ton foutu crâne !)
WHAM!
Finn Connor : SCREEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEE
Aamon Morgenstern : There. Enough bullshit for today. (Voilà. Ça suffit les conneries.)
Finn Connor : *hiss and growls* (*siffle et grogne*)
Aamon Morgenstern : That’s enough. I don’t like it, but I won’t hesitate to use this on you if you push me further. (Allez, on s’arrête. Ça ne me fait pas plaisir, mais je n’hésiterai pas à utiliser ça contre toi si tu continues à m’emmerder.)
Finn Connor : THEN KILL ME ALREADY! (ALORS TUEZ-MOI UNE BONNE FOIS POUR TOUTE !)
Aamon Morgenstern : I didn’t turn you to kill you, son. (Je ne t’ai pas transformé pour ensuite te tuer, fiston.)
Finn Connor : I don’t want to be like this… The thirst… It’s too much. (Je ne veux pas de ça… La soif… C’est trop.)
Aamon Morgenstern : It’ll pass eventually. We all go through this. It doesn’t last. (Ça passera. On y est tous passés. Ça ne dure pas.)
Finn Connor : I don’t want to. Please, make it stop. Make it stop… I don’t want to hurt anyone anymore. Please… (Je ne veux pas… Je vous en prie, arrêtez ça. Faites que ça cesse… Je ne veux plus blesser personne. Pitié…)
Aamon Morgenstern : …
SPROCH
Aamon Morgenstern : What a waste…
Peut-être me trouverez-vous un peu vieux jeu… J’ai beaucoup de misère à tutoyer une personne que je n’ai jamais vue. J’ai reçu une éducation stricte qui ne souffrait pas que l’on tutoie qui que ce soit en dehors de notre cercle familial proche. Tout manquement aurait été vu comme une gaillardise qui nous aurait été sévèrement reprochée. Je frissonne parfois des libéralités de mon mari qui tutoie tout le monde. Non pas que je le lui reproche. Il fait bien ce qu’il veut et, par ailleurs, personne ne s’en offusque. Non, c’est que je n’oserais pas moi-même. À l’exception de ma camarade de chambre - la seule qui fit exception d’ailleurs, je vouvoyais toutes mes compagnes d’internat. Je vouvoie les femmes du comité d’épouses avec qui j’ai pourtant travaillé pendant de nombreuses années. Les seules personnes que je ne tutoie pas sont de ma famille directe : frère, beaux-frères et belles-sœurs, cousins, neveux et nièces. Je vouvoie Maman, je vouvoyais feu Papa, mes oncles, mes tantes, mes grands-parents, lesquels nous tutoyaient en retour. Ne le retenez donc pas contre vous.
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Spring 1947, Hylewood, Canada
Perhaps you will find me a little old-fashioned… I have a great deal of trouble addressing someone I have never met informally. I was raised quite strictly - we were never to use familiar terms of address with anyone outside our immediate family. Any breach of that rule would have been considered rather forward, and harshly reprimanded. I sometimes shudder at my husband’s easy manner of speaking to everyone so informally. Not that I hold it against him - he can do as he pleases, and besides, no one seems to mind. It’s simply that I could not bring myself to do it myself. With the sole exception of my roomate - she has been the only one, in fact - I addressed all my classmates formally. I still do the same with the women from the wives’ committee, even after all these years of working together. The only people I address informally are my immediate family: my brother, brothers and sisters-in-law, cousins, nephews, and nieces. I address Mama formally, as I did late Papa, as well as my uncles, aunts, and grandparents - who, in turn, always addressed us informally. So please, don’t take it personally.
🇫🇷 [Transcription]
Lucien LeBris : Tiens, Layla ! Tu attends le ferry ?
Layla Bernard : Bonjour, Lucien. Oui, j’ai rendez-vous chez le médecin.
Lucien LeBris : Chez le médecin ? Quel besoin as-tu d’aller chez le médecin, vu que ton mari en est un ?
Layla Bernard : Tu sauras qu’il est déconseillé pour un médecin d’ausculter ses proches. Son jugement peut se retrouver altéré et cela peut le conduire à sous-estimer la gravité d’une maladie…
Layla Bernard : … Et en plus, Fabien m’a déjà auscultée. Il ne trouve rien.
Lucien LeBris : Ce n’est pas trop grave, j’espère ?
Layla Bernard : Je ne sais pas. Je n’espère pas. J’ai de plus en plus de problèmes de mémoire… Je dois aller faire des tests pour m’assurer que ce ne soit pas quelque chose de grave comme la maladie d’Alzheimer.
Layla Bernard : Ce sont juste des examens de routine. À mon âge, il y a peu de chances que ce soit ça, mais Fabien préfère ne prendre aucun risque.
🇬🇧 [Transcript]
Lucien LeBris: Well, hello, Layla! Waiting for the ferry?
Layla Bernard: Good morning, Lucien. Yes, I have a doctor’s appointment.
Lucien LeBris: A doctor’s appointment? What do you need a doctor for when your husband is one?
Layla Bernard: You should know it’s not advisable for a doctor to examine their own family. Their judgment might be clouded, and they could underestimate the seriousness of an illness…
Layla Bernard: … Besides, Fabien already examined me. He didn’t find anything.
Lucien LeBris: I hope it’s nothing serious?
Layla Bernard: I don’t know. I hope not. I’ve been having more and more memory problems… I need to take some tests to make sure it’s nothing serious like Alzheimer’s disease.
Layla Bernard: They’re just routine exams. At my age, it’s unlikely to be that, but Fabien prefers not to take any chances.
Nous soupâmes tous sommairement dans le silence. Aucun de nous n’avait le cœur à manger. Gizelle n’était même pas descendue. Compte tenu des circonstances et de l’orage qui nous séparait du continent, Lola téléphona chez ses maîtres pour expliquer les circonstances et annoncer qu’elle ne serait pas présente le lendemain matin. Après le souper, chacun parti de son côté - nous savions pertinemment bien que personne ne fermerait l’oeil de la nuit.
Lola fut la seconde personne qu’Agathon alla interroger. De nous tous, elle était la plus touchée par la mort de Lorita - elle avait passé la plus grande partie de la soirée au salon funéraire, et il avait fallu l’en déloger pour qu’elle vienne partager notre repas. Dès que le souper s’était terminé, elle avait filé dans sa chambre. Agathon se hâta de monter les escaliers.
Quand il entra dans sa chambre - sans frapper comme à son habitude, la vue de notre sœur le surprit à tel point qu’il manqua de tituber. Lola leva les yeux. Elle était penchée sur une fine ligne de poudre blanche, sur le plateau de marbre de sa table de chevet.
[Transcription]
Agathon LeBris : Qu’est-ce que tu es en train de faire ?
Dolorès LeBris : Agathon, ce n’est pas…
Agathon LeBris : Ne me prends pas pour un idiot. Je suis musicien, je sais reconnaître de la cocaïne.
Agathon LeBris : Ça dure depuis combien de temps ?
Dolorès LeBris : Tu t’apprêtes à me faire la leçon ?
Agathon LeBris : Ce serait mérité. Layla le sait-elle ?
Dolorès LeBris : Non. Et je n’ai pas la moindre envie que ça change.
Sa bonne amie Layla, l’ancienne petite protégée de la famille LeBris, profite de ses premières années de mariage en l’absence de son médecin de mari, parti à la guerre comme tout un chacun. Cette jeune femme doit énormément à la charité des LeBris. Sans leur soutien, elle n’aurait certainement jamais pu épouser un tel parti. Ma propre mère n’aurait jamais toléré l’entretien d’une pupille étrangère. Il me semble que la cohabitation avec la famille de son époux était tendue. Il vivait avec sa mère, sa sœur aînée s’occupait d’elle et lui servait de garde-malade. Dans sa maladie, la mère voulait avoir quelqu’un à son chevet en permanence. À cette fin, elle houspillait fille et belle-fille, sans s’embarrasser de savoir si leur temps était déjà consacré à autre chose. Cela était fait sans aucune mauvaise intention bien sûr, mais le désir insatiable de compagnie de cette pauvre dame attisait les tentions dans la maison. Elle est morte plus tôt dans l’année, paix à son âme, mais je crois que son départ à apaisé la situation. Quand même, je pense régulièrement au fait que depuis son mariage, Layla a dû passer plus de temps en tête à tête avec sa belle-mère et sa belle-sœur, qu’avec son époux…
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[Transcription]
Lucien LeBris : What are we going to do about my aircraft? (Qu’est-ce qu’on va faire pour mon appareil ?)
Aamon Morgenstern : Orders from above are to intercept Connor. (Les ordres de la hiérarchie sont d’intercepter Connor.)
Lucien LeBris : What will happen to him once we intercept him? (Et qu’est-ce qui lui arrivera une fois qu’on l’aura intercepté ?)
Aamon Morgenstern : Court-martial. (La cour martiale.)
Lucien LeBris : Will he be… (Est-ce qu’il sera…)
Aamon Morgenstern : Only if it’s proven he had ulterior motives. (Seulement si on prouve qu’il avait des intentions cachées.)
Lucien LeBris : And if not? (Et sinon ?)
Aamon Morgenstern : Military prison. I’ll do what I can to have him recognized as mentally instable. They’ll put him in a psych ward. (La prison militaire. Je ferai ce que je peux pour le faire reconnaître comme instable mentalement. Ils l’enverront en service psychiatrique.)
Lucien LeBris : How old is he? (Quel âge il a ?)
Aamon Morgenstern : Nineteen. (Dix-neuf ans.)
Lucien LeBris : With all due respect, sir, he’s not mentally unstable… He’s just a scared kid. (Sauf votre respect, mon capitaine, il n’est pas instable… C’est juste un gamin qui a la trouille.)
Aamon Morgenstern : Trust me, LeBris, it’s for the best. (Fais-moi confiance, LeBris, c’est mieux comme ça.)
Voilà comment s’achète cette histoire… Je ne comprends vraiment pas mon frère.
Après cela, nous sommes tous retournés vaquer à nos occupations. Gizelle et Layla sont allées se coucher, Lola est allée aider Irène au salon funéraire, je suis parti au port attendre l’arrivée des autorités. Deux heures plus tard, la police était là, recueillait nos dépositions et emmenait le corps. Le légiste constata l’électrocution et il n’y eut pas de suite… C’est horrible à dire, mais j’espérais presque qu’il découvre quelque secret qui aurait échappé à mon frère. Après avoir été autant excité par toute cette histoire, la voir retomber comme un soufflé m’avait laissé frustré… Lorita a été enterrée au cimetière de Gananoque. Comme elle n’avait pas de famille (en tout cas aucune que nous avons réussi à identifier, et pas question d’entrer en contact avec les malfrats de Kingston pour vérifier s’ils en savaient plus que nous…), c’est notre famille qui a payé pour l’enterrement.
[Transcription]
Agathon LeBris : C’était habile de votre part. Avoir fait couler l’eau chaude pendant votre vaisselle de façon à ce que les fenêtres de la cuisine soient recouvertes de buée. Continuer à faire couler l’eau pendant que vous vous éclipsiez... Il fallait y penser. Vraiment, Sonia, vous m’impressionnez.
Sonia Houveau : Si vous savez que c’est moi, pourquoi m’avez-vous couverte ? Je ne comprends pas pourquoi vous avez soudain décidé de me disculper après m’avoir faite tourner en bourrique…
Agathon LeBris : Allons, ne le prenez pas comme ça.
Agathon LeBris : Ce qui m’amuse, c’est de résoudre des énigmes. Voir le criminel puni, tout ça… Ce n’est pas ce qui m’intéresse.
Sonia Houveau : Donc tout ça n’est qu’un jeu pour vous.
Agathon LeBris : Un jeu, tout de suite… Une distraction. Une aubaine. Je vous trouve bien prompte à juger, pour une… meurtrière.
Agathon LeBris : Vous vous plaignez, mais j’avais raison sur toute la ligne.
Sonia Houveau : Presque toute la ligne. Ce n’est pas Lorita qui détournait l’argent qui revenait à Ortega, c’est moi. Je lui faisais simplement porter le chapeau.
Agathon LeBris : Que faisiez-vous de l’argent ?
Sonia Houveau : Je l’envoyais à mes sœurs, pour qu’elles n’aient plus jamais besoin de se prostituer.
Agathon LeBris : Est-ce que c’est Lorita qui a balancé Ortega ?
Sonia Houveau : Non ! Elle avait bien trop peur de lui.
Agathon LeBris : Est-ce que c’était vous ?
Sonia Houveau : Non, ce n’est pas moi non plus.
Sonia Houveau : J’ai rencontré Ortega. Il était peut-être impressionnant il y a dix ans, mais aujourd’hui, il s’est laissé aller. Il devenait négligent. Je pense qu’il a simplement été jeté en pâture par son maître… Ou plutôt, sa maîtresse.
Agathon LeBris : Sa maîtresse ?
Sonia Houveau : C’est une sorte de légende dans la région. On la surnomme « la Poupée du Saint-Laurent ».
Sonia Houveau : Personne ne l’a jamais vue, elle passe toujours par des intermédiaires. Peut-être qu’elle n’existe même pas. Si quelqu’un a balancé Ortega, c’est elle… Par l’intermédiaire d’un de ses sous-fifres.
Il nous expliqua que Lorita avait travaillé au service d’un baron du crime qui avait fait ses grandes heures pendant la Prohibition et qui avait continué ses ventes d’alcool de contrebande aux Etats-Unis depuis, la fin de la Prohibition n’ayant pas fait disparaître le trafic, étant donné que les taxes sur l’alcool y étaient très élevées. Comme leurs acheminements passaient par le Saint-Laurent et que celui-ci était étroitement surveillé par les Douanes et l’Accise, Lorita s’était engagée auprès d’une famille des Mille Îles afin d’avoir une bonne raison de circuler sur le fleuve. Il nous raconta comment Sonia avait retrouvé la trace de Lorita, s’était faite recruter dans son gang, puis dans la même maison qu’elle. Comment elle avait froidement orchestré son empoisonnement pour venger son père, puis maquillé le crime.
[Transcription]
Layla Bahar : Oui, mais, les plombs ont sauté…
Agathon LeBris : J’y viens. Sonia est montée à l’étage entre 4h et 4h27. Elle a d’abord nettoyé le corps de sa sueur, ses vomissements, salivations et autres fluides.
Agathon LeBris : Elle a vidé le reste du thé dans l’évier de la salle de bain, minutieusement nettoyé le service. Puis elle a mouillé les doigts de Lorita et les a mis dans la prise du gramophone.
Agathon LeBris : L’électrification du corps était une excellente idée, elle permettait de justifier l’arrêt cardiaque, de faire une brûlure d’entrée et de sortie du courant électrique… Avec des traces aussi visibles, elle s’épargnait une autopsie qui n’aurait pas manqué de révéler des traces d’empoisonnement dans le foie et les reins.
Agathon LeBris : Une fois le corps positionné, elle s’est cachée dans une chambre, a attendu le passage de Layla, est repartie à la cuisine comme si de rien n’était.
Lucien LeBris : Sonia, comment avez-vous pu faire une chose pareille ?
Irène LeBris : Vous vous êtes servie de nous…
Sonia Houveau : Je…
Agathon LeBris : Avant de lapider Sonia, il faut que je vous dise quelque chose…
Agathon LeBris : Toute cette histoire n’est que ce qu’elle est. Une histoire.
Dolorès LeBris : Hein ??
Lucien LeBris : Qu’est-ce que tu racontes ?
Agathon LeBris : Je suis garant de l’innocence de Sonia. Comme je vous l’ai dit, j’ai passé l’après-midi à lire dans la bibliothèque. De mon siège, j’ai une vue sur la fenêtre de la cuisine. Je peux attester du fait qu’elle était là et qu’elle n’a pas quitté la cuisine de l’après-midi.
Agathon LeBris : Je l’ai vue débarrasser, je l’ai vue et entendue faire la vaisselle. J’ai entendu le cliquetis des assiettes et des couverts.
Agathon LeBris : Sonia n’aurait pas pu sortir sans que je m’en aperçoive.
Dolorès LeBris : Mais… ?!
Environ une heure et demie plus tard, nous nous étions réunis tant bien que mal dans le salon. Nous n’en menions pas larges. Nous avions les yeux bouffis de fatigue, l’esprit embué de ceux qui ont mal dormi. Si Layla avait dormi plus que nous autres, son sommeil avait été envahi de cauchemars. Après tout, c’est elle qui avait découvert le cadavre… Lola était la plus reposée d’entre nous. Passé le choc et les larmes, elle avait réussi à dormir d’une traite jusqu’au lendemain où Agathon l’avait libérée de sa chambre. Toute cette excitation la rendait presque joyeuse, mais je la connaissais - aussitôt seule avec ses pensées, la tristesse reviendrait. Irène était irritée - notre fille ne dormait pas, quand elle dormait elle était réveillée par les trépidations d’Agathon, et de ce fait, son sommeil avait été interrompu constamment. Sonia avait été réveillée au beau milieu de la nuit par Agathon et n’avait pas pu se rendormir ensuite. Gizelle s’était couchée plus tardencore que d’habitude et aurait très clairement préféré faire la grasse-matinée. Quant à Agathon et moi, nous avions fait nuit blanche… Autant dire que personne n’était très frais.
[Transcription]
Agathon LeBris : Merci d’être venus au plus vite, malgré le fait que cette nuit a été courte pour la plupart d’entre nous. Je vous ai réunis ce matin pour vous raconter une petite histoire.
Gizelle LeBris : J’aurais préféré rester dans mon lit…
Agathon LeBris : Toute histoire a besoin de son lot de personnages. Ne vous fiez pas aux noms, ils sont purement théoriques. Choisis par hasard.
Dolorès LeBris : Vas-y, Agathon. On sait que ça te démange.
Agathon LeBris : D’abord, notre protagoniste. Lorita avait 19 ans et travaillait dans un cabaret du quartier Lumière Rouge à Montréal. Les cabarets du quartier étaient tyrannisés par un malfrat local qui leur avait imposé un « impôt de protection » (contre lui-même) qu’il venait collecter de temps en temps.
Agathon LeBris : Le cabaret s’appelait L’Ombre Rouge, et il n’avait pas les moyens de payer l’impôt. Le malfrat et ses hommes s’étaient donc décidés à se « rembourser » en violant les filles…
Agathon LeBris : Pas question de laisser ces porcs obtenir quoi que ce soit d’elle. Lorita a donc a tué le malfrat, sans culpabilité aucune puisque selon elle, c’était un rustre qui ne méritait que ça.
Agathon LeBris : Ensuite, elle s’est enfuie. Elle a été amenée à travailler pour un trafiquant péruvien notoire installé à Kingston du nom de Luis Ortega. Elle livrait de l’alcool aux Etats-Unis, et elle ramenait de la cocaïne, qui allait ensuite être vendue aux privilégiés installés dans leurs résidences secondaires des Milles Îles.
Agathon LeBris : Mais les Prohis devenaient suspicieux, et il fallait un meilleur alibi. La situation qui suit est purement hypothéthique. Un jour, il y a sept ans, dans un bar peut-être (après tout, qui suis-je pour juger des loisirs du petit personnel dans son temps libre…), elle rencontre une femme qui se plaint d’avoir été renvoyée de la famille bourgeoise qui l’employait comme domestique.
Agathon LeBris : C’est alors que Lorita a une idée de génie : si elle se fait engager comme bonne chez une des familles des Milles Îles, alors sa présence sur le Saint-Laurent ne sera jamais questionnée, et elle pourra œuvrer bien plus facilement ! C’est ainsi que depuis sept ans, elle travaille pour les Le Bris.
Agathon LeBris : Une famille sympa, sans trop de moyens - et dont les membres sont si occupés qu’ils ne font pas attention à elle…. Pendant des années, elle a gagné leur confiance.
Gizelle LeBris : D’accord. Mais cela ne nous explique pas comment elle est morte.
Agathon LeBris : Très bonne remarque. Une histoire a un héros, il lui faut aussi un méchant. Laissez-moi vous rappeler encore une fois que les noms que j’utilise sont purement hypothétiques, que toute ressemblance avec une situation réelle serait parfaitement hasardeuse. L’histoire que je vous raconte n’est que le fruit de mon imagination.
Ou du moins, c’est ce que cet épais avait voulu nous faire croire. Oui, voulu, Noé. Mon frère, dans toute sa splendeur. Il s’était délecté de nous voir écarquiller les yeux devant ses révélations, le souffle court, de voir la pauvre Sonia terrorisée dans un coin de la pièce. Et en fait… ce n’était qu’un canular élaboré pour se jouer de nous. Un canular qui se basait sur des vérités : Lorita était bien morte, elle avait bien tué le père de Sonia, elle travaillait bien pour un gang et notre cuisinière aussi, elle avait bien vendu de la cocaïne à Lola. Mais tout ce plan alambiqué, cet interrogatoire qui nous avait tous rendus fous… n’avait servi à rien d’autre qu’à nourrir l’histoire fantasque sortie de son cerveau malade, dans le simple but de nous faire marcher. Lorita n’avait pas été assassinée. Elle s’était tuée toute seule et sa mort était un accident.
[Transcription]
Agathon LeBris : Revenons en arrière. Sonia apporte le thé à Lorita et descend. Lucien, peux-tu me confirmer que ton journal était fourré dans ton bureau ?
Lucien LeBris : Oui, c’est là que je l’ai trouvé.
Agathon LeBris : Est-ce que tu te souviens de l’y avoir mis comme cela ?
Lucien LeBris : Non, maintenant que tu le dis, je plie mon journal. C’est désagréable de tourner les pages quand il est chiffonné.
Agathon LeBris : Lorita l’a lu avant toi. Elle a découvert l’arrestation de Luis Ortega - balancé par un « associé ».
Agathon LeBris : Lorita avait la fâcheuse tendance de détourner une partie de l’argent dû à Ortega pour le garder pour elle. Il l’avait menacée plusieurs fois… Autant dire qu’en ce moment, elle n’était pas dans les petits papiers de la bande.
Agathon LeBris : Les soupçons se seraient dirigés vers elle, et elle allait porter le poids d’une double conséquence : ou bien les anciens associés d’Ortega allait venir pour le venger, ou bien la GRC allait venir pour elle. Elle a préféré se suicider en mélangeant des plantes toxiques…
Dolorès LeBris : … Mais la fausse électrocution ?!
Agathon LeBris : … sauf qu’elle ne l’a pas fait.
Agathon LeBris : Par lâcheté, par crainte, parce qu’elle a changé d’avis, je n’en sais rien. Le fait est qu’elle n’a pas bu le thé. À la place, elle a vidé le service dans l’évier de la salle de bain, elle a fait la vaisselle, elle l’a remis à sa place encore humide, et secouée par son état d’esprit précédent, elle a repris son ménage.
Agathon LeBris : Le choc de la découverte de l’arrestation d’Ortega l’avait rendue négligente, surement était-elle en train de réfléchir à la manière de s’en sortir… Le fait est que, les mains encore humides de sa vaisselle, elle a commencé à nettoyer la prise. Et le reste, vous le connaissez.