Denis Dubois - 2017 - « Nous vivons à l’ère d’une hypertrophie du moi » Basculement du monde 4|6. Alors que le narcissisme de masse s’étend avec les relations numérisées, la psychanalyse représente un « Autre », en chair et en os, nécessaire en ce qu’il est capable d’entendre sans juger, observe la psychanalyste Clotilde Leguil. LE MONDE | 27.07.2017 Clotilde Leguil (Psychanalyste et philosophe) : Que devient la psychanalyse à l’époque de la mondialisation ? La question se pose de façon cruciale aujourd’hui, car les nouvelles technologies captent le psychisme de chacun et absorbent la libido de tous. Elles modifient le rapport des êtres à eux-mêmes en médiatisant les relations entre les individus. Elles changent le statut de la parole et du langage, celui de l’intimité et du secret, celui de l’image et du récit de soi. Les multiples applications régissant dorénavant les rapports sociaux, amoureux et amicaux s’introduisent par là même au cœur de l’existence de chacun. Elles réorientent le rapport à soi et à l’Autre en accélérant toujours davantage les processus de transmission d’informations et d’exhibition de l’intime. C’est le rapport du sujet à sa propre temporalité existentielle qui s’en voit transformé. Les confessions, les aveux, les dévoilements foisonnent sur la Toile. La rapidité, la fulgurance, l’accélération, le « toujours plus et toujours plus vite » disent l’esprit de l’époque de ce nouveau moi mondialisé. Car ce qui se mondialise, ce ne sont pas seulement les échanges économiques, les rapports sociaux et les relations politiques, mais l’intimité de chacun. Comme si le « noyau de notre être » – « das Kern unseres Wesen », disait Freud –, qui nous échappe à nous-même, était livré à un Autre sans visage, sans désir, sans incarnation, mais pas sans voracité : l’Autre de la Toile, des réseaux sociaux, des « like »et des « don’t like ». Nous vivons donc à l’époque d’une hypertrophie du moi, corrélative d’une mondialisation de l’exigence pulsionnelle de chacun. Le narcissisme de masse est le trait distinctif du moment actuel. La promotion de soi ne connaît pas de limite. Le rapport à la sexualité que Freud a transformé en son temps en libérant la parole n’est plus frappé d’interdit et de répression. Chacun veut jouir plus et compte bien souvent sur les nouvelles technologies pour répondre efficacement au manque. Parfois même à l’angoisse et à la déréliction. A quelle condition la psychanalyse peut-elle continuer de produire un effet de dépaysement et de transformation subjective dans un monde où tout se dit, tout se sait, tout se montre ? La fonction de l’écoute et de l’interprétation a-t-elle encore sa place dans cet univers rhizomique où tout peut dorénavant être dévoilé, divulgué, publié, répercuté au niveau de la planète entière en un simple clic sans que l’on sache jamais à qui on s’adresse ?... ...Car l’inflation narcissique, qui est le symptôme de l’époque, ne donnera jamais accès au désir et au secret de l’être. La scénarisation de sa vie sur la Toile ne jugulera jamais l’angoisse... ...Le psychanalyste, à l’envers de l’Autre de la Toile, n’est pas un Autre qui juge, qui émet des opinions, qui donne des conseils, qui “like” ou qui “don’t like”. C’est un Autre qui ne porte aucun jugement sur ce qui est dit, et autorise celui qui parle à dire ce qu’il ne comprend pas... http://www.lemonde.fr/festival/article/2017/07/27/clotilde-leguil-nous-vivons-a-l-ere-d-une-hypertrophie-du-moi_5165484_4415198.html