Encore une fois, je suis navré pour la qualité de cette image. J’ai l’impression qu’il est très dur de trouver des images en HD pour les couvertures de livres français sortis la décennie dernière... #Naviss
Auteurice : Pierre Bottero
Maison d’édition : Rageot
Date de publication : 2003 (première édition), 2010 (présente édition)
Genre : Fantasy, Fantastique
J’aimerais vous confier une petite histoire.
Je l’ai déjà partagée sur Livraddict ; aussi, si vous venez de la Coupe des Quatre Maisons, vous sera-t-elle peut-être familière. Quand j’étais au collège, notamment en 6ème - l’époque douce et bénie où on avait 2h pour manger, j’avais une amie, appelons-la S. S. et moi avions un rituel : puisque la queue, à la cantine, était interminable à midi, nous nous précipitions dans la salle de lecture du CDI où nous restions jusqu’à 13h, et nous nous lisions à voix haute les passages que nous trouvions beaux, cocasses, étonnants ou drôles. S. avait lu le premier tome de La Quête d’Ewilan quand nous étions en primaire, et je ne sais plus ce que je lisais à ce moment là, mais S. était plongée dans le troisième tome et interrompait constamment sa lecture pour me citer une réplique cinglante d’Ellana, ou une pique de Bjorn à Salim. Toutes ces phrases hors contexte ont désormais un sens !!
Si ma lecture des deux premiers volumes de cette trilogie est en vérité une relecture, je découvre en exclusivité le 3ème livre. Si vous avez lu mes autres billets, vous savez à quel point la plupart de mes lectures m’exaspèrent car j’y trouve toujours les mêmes problèmes. J’ai même laissé un appel au secours sur le forum de madmoizelle, que je vous cite :
Bon, je vous écris parce que j'ai un gros problème. J'adore lire, j'adore la littérature de l'imaginaire, mais je déteste pratiquement tout ce que je lis (ou alors ça me laisse complètement froid...). Déjà, j'ai remarqué que la littérature fantastique young adult rafale de romance nulles/forcées/abusives, et ça c'est un gros non sauf que forcément j'en croise tout le temps. Même quand le contenu est "safe", l'intrigue est pas forcément très bien rodée (univers incohérents qui ne devraient juste pas fonctionner) ou regorge de clichés (genre tous les personnages sont des mannequins et l'héroïne est une Mary Sue), ou le style est très basique... Même des bouquins estampillés féministes, comme ceux de Nnedi Okorafor, vont me décevoir (dans son cas, beaucoup d'essentialisme des fonctions dites féminines et masculines).
Du coup à chaque fois que je termine un livre, en ce moment, je mets ensuite plusieurs jours à me relancer dans une nouvelle lecture... parce que j'ai été déçu par la précédente et je me résigne pratiquement à l'idée que je serai également déçu par la suivante.
(...)
Du coup j'en appelle à vous. Est-ce que vous connaissez des bouquins de la littérature de l'imaginaire (je préfère la fantasy, mais le fantastique, l'urban, la dystopie, même la bit-lit si vous avez du bon me vont aussi) qui répondent à toutes ces caractéristiques :
- Un beau style travaillé
- Un univers cohérent pour lequel vous ne vous êtes jamais dit "nan mais en vrai ça fonctionne pas comme système"
- Les personnages ne sont pas tous des bonnasses et des mannequins, pas de sexualisation inutile des personnages féminins
- Les héro.ïnes ont de vrais défauts (ex : héroïne qui n'est pas juste timide/maladroite, et si elle l'est, c'est un véritable défaut handicapant, pas juste un trait mignon)
- Si romance il doit y avoir, elle n'est pas abusive et elle est la moins niaise/nulle possible (les personnages ne tombent pas amoureux au premier regard, ils ont des DISCUSSIONS et une véritable relation avant d'être romancés !)
J’ai reçu énormément de réponses (pour vous dire, ma wish-list sur Livraddict a été enrichie de 167 bouquins depuis...), mais parmi les suggestions qui revenaient beaucoup, il y avait : La Quête d’Ewilan de Pierre Bottero. Ayant un grand besoin de me laver les yeux après La Moïra qui m’a considérablement agacé, j’ai sauté le pas et (partiellement) relu ce livre dont j’avais fait la connaissance il y a plus de dix ans. Après la hype que tout le monde m’a mis, inutile de dire que j’étais très excité, et j’avais le coeur battant en commençant à lire les premières pages de ce roman.
Eh ben les gens, en lisant Avant - la partie introductive à la saga en 8 chapitres, j’ai frissonné. Pour de vrai. Avant, c’est le prologue. Chose rigolote : ça a été rajouté après, en 2010, au moment où Rageot publiait cette intégrale. Le style, surtout sur les premiers chapitres, est unique. Son récit est construit comme un poème, avec un travail considérable sur la forme, et laisse une impression frappante. J’ai vraiment adoré. Malheureusement, tout le bouquin n’est pas écrit comme cela, et le style redevient plus "basique” dès le début D’un Monde à l’autre, tout en restant joli et très fluide. J’ai mangé la moitié du livre en une demie journée : le premier volume est passionnant, la première moitié du second l’est aussi ; j’ai été un peu moins captivé par la seconde moitié du second et tout le troisième tome, mais il reste intéressant.
Je tiens à souligner le contexte de départ : l’exposition se déroule en France, mais pas à Paris ! On ne connait pas exactement la ville, mais on sait qu’elle se trouve en province et qu’elle possède une ligne de train direct vers la Gare de Lyon à Paris, donc qu’elle se trouve probablement au sud. C’est toujours un point qui me fait plaisir : la France n’est pas Paris...
Je ne ferai aucune remarque sur les anachronismes qui pourraient être présents dans l’univers médiévalisant d’Autremonde… car je pense que ça n’a pas lieu d’être ! Il s’agit ici d’un monde complètement imaginé et hors de nos temporalités, le livre ne prétend pas décrire une uchronie, et Bottero écrit lui-même que c’est un univers qui « mélan{ge} allègrement {les} connaissances historiques {de Salim} et son goût pour le fantastique ».
Les personnages sont très caractérisés, et cela les rend très plaisants. A la fin du livre, dans le « Making off », Bottero exprime un reproche qu’on lui a fait et qu’il se fait à lui-même : ils sont trop caricaturaux. Alors oui, ils sont un peu archétypaux : on a le soldat froid, le gros guerrier, le garçon espiègle, le vieux sage, le mec coincé, la fière combattante... En matière de personnages, l’archétype permet leur identification rapide ; l’impression de familiarité ainsi formée aide à l’attachement de læ lecteurice. Et en l’occurrence, ça fonctionne (sauf dans le cas de Camille/Ewilan, mais on y reviendra). Cette caractérisation des personnages ne touche pas uniquement l’équipe principale. Je pense par exemple à Paul Verran. On le croise fugacement, peut-être une dizaine de pages, puis on ne le revoit plus. Pourtant, cet amateur de littérature touché par une sévère presbytie laisse une forte impression.
Autre bon point qui manquait à ma précédente lecture : les relations entre les personnages existent indépendamment de l’héroïne ! Cela permet de faire fonctionner même les personnages qui n’ont pas de ligne de dialogue, comme Hans avec Maniel. Ces personnages nouent des amitiés ou des sympathies (Bjorn et Salim, Bjorn et Maniel, Bjorn et Ellana, Bjorn et Doume, Maniel et Hans, Salim et Ellana, Ellana et Edwin, Ellana et Chiam, Edwin et Maniel, Edwin et Bjorn, Edwin et Doume), ou au contraire des rivalités (Ellana et Artis, Edwin et tout le monde...). Je n’ai pas tenu de table des dialogues, mais je crois bien que tous les personnages ou presque interagissent entre eux sans Salim et Camille/Ewilan. Parce que ce qui pour moi démontre le mieux le fait que les relations entre les personnages sont efficaces, ce sont les dialogues. Les amitiés et rivalités sont tangibles, en ce qu’elles sont montrées à travers de nombreux dialogues que j’ai trouvés hilarants. Les personnages se vannent tout le temps (mention spéciale à ce sujet aux piques d’Ellana !), et c’est drôle ! J’ai recopié quelques dialogues qui m’ont beaucoup fait rire, mais je n’ai pensé à le faire qu’à partir du troisième tome, et il y en a beaucoup d’autres !
Bjorn, s’entaillant la joue avec sa lame de rasoir : C’est malin. Comment veux-tu que les jolies Frontalières me considèrent à ma juste valeur si je me présente défiguré ?
Salim : Pas de soucis, Bjorn, pas de soucis ! Tu es si laid que, barbu ou pas, balafré ou non, les filles de la Citadelle feront des cauchemars pendant des siècles !
Maniel, qui les observait jusque là : Je te préférais barbu.
Maniel : Bien sûr ! Les vilaines choses, moins on les voit, mieux on se porte !
Doume, débarquant dans la pièce et remarquant Bjorn : Tu t’es rasé ? Drôle d’idée. Tu étais moins laid avec ta barbe.
Bjorn, hurlant sur Salim et le secouant dans tous les sens : Traître ! Faux frère ! Sale égoïste menteur et fourbe ! Je vais te faire payer ta félonie ! Quand j’en aurai fini avec toi, tu ressembleras à un rat tombé d’une falaise !
Ellana, à Mathieu/Akiro : Ne t’inquiète pas, c’est leur manière de se dire bonjour.
Pour moi, Ellana est le meilleur perso. J’ai dû lire les 2 premiers tomes de La Quête d’Ewilan quand j’étais en 5ème, Ellana m’avait déjà fait forte impression et j’avais décidé d’acheter le premier tome du Pacte des marchombres. Du coup je suis très biaisé puisqu’en retrouvant ce personnage, j’avais déjà une opinion sur elle, mais je la trouve tellement cool. Elle est badass mais faillible, elle a des défauts quand même (du genre le fait qu’elle soit si sûre d’elle qu’elle peut en paraître hautaine et que ça lui joue des tours à deux reprises dans le livre, ou bien le fait qu’elle est parfois un peu sèche) ; et elle a des lignes de dialogues mémorables où elle envoie valdinguer tout le monde avec sa répartie :D
En parallèle, Camille/Ewilan parait très fade... Parce qu’elle a les problèmes que je reproche à la moitié des héroïnes de fantasy/fantastique que je rencontre. Elle est belle, brillante, courageuse, gentille, son seul défaut évoqué c’est sa curiosité (u-u), comme elle est surpuissante-parce-qu’elle-a-le-meilleur-don-depuis-Merwyn elle fait tout sans difficultés... Bref, elle est parfaite. Camille/Ewilan a tout de même le mérite de ne pas être insupportable comme Aléa de La Moïra. J’ai dit qu’elle paraissait très fade en comparaison avec Ellana. Pas qu’elle est très fade. Parce que malgré ça, l’auteur lui donne un intérêt... via sa relation à Salim. Pour moi, ce sont les échanges et les railleries qu’elle partage avec son ami qui lui donnent une consistance, une humanité, que je n’aurais pas vu en elle sinon. Par ailleurs, j’ai apprécié la manière dont son intelligence est montrée. Elle l’est parce qu’elle n’a littéralement rien d’autre à foutre de sa vie que travailler et étudier, et quand il veut montrer qu’elle est géniale en calcul mental, Bottero le fait en évitant l’écueil de la calculatrice ambulante... en dévoilant sa méthode !
Je tiens maintenant à parler du sujet qui fâche : le féminisme. L’on m’avait présenté La Quête d’Ewilan comme étant l’oeuvre emblématique féministe de la littérature jeunesse, et comme je vous l’ai dit, il était d’ailleurs en tête de ma liste de 167 livres à lire répondant aux critères énoncés plus haut. Et hélas, ce livre tombe dans le même travers que beaucoup de ses confrères. On pourra me reprocher d’avoir été plus sévère avec ce livre sur des points que je n’évoque même pas quand je parle d’autres oeuvres, qui, elles, ne sont clairement pas présentées comme féministe. C’est vrai. Parce que dans un autre bouquin, je m’attends à être déçu et confronté à du sexisme, à des propos oppressifs. Dans un livre que tout le monde présente comme étant la meilleure représentation existante de personnages féminins, j’ai forcément plus d’attentes, et je m’attends à quelque chose d’irréprochable. Et même si Pierre Bottero est meilleur sur ce point que la plupart de ses conadelphes*, il n’est pas parfait.
* épicène pour confrères/consoeurs
J’ai d’abord noté le manque général de personnages féminins. J’ai listé la totalité des personnages de ce livre, et j’ai regardé quelle était la part des personnages féminins et masculins, selon le degré d’importance des personnages. Je souhaite premièrement évoquer le cas des personnages féminins nommés qui ont la parole, à savoir les personnages 1) qui sont des femmes 2) qui ont un nom 3) qui s’expriment grâce à un dialogue direct et non rapporté. Il y en a 8, pour 21 personnages masculins nommés qui ont la parole. On passe à 9 contre 24 si on estime que les citations des personnages en début de chapitre comptent comme un discours direct d’un personnage nommé. On a donc un ratio de 0,27 dans les deux cas : seuls 27% des personnages nommés ayant la parole dans ce livre sont des personnages féminins.
Liste des personnages féminins nommés ayant la parole : Camille/Ewilan, Mme Duciel, Eléa, Ellana, Elise/Elicia, Milia Jundo, Siam, Mme Boulanger = 8
Liste des personnages féminins cités en début de chapitre à partir du tome 2 : Ellundril Chariakin = 1
Liste des personnages masculins nommés ayant la parole : M. Duciel, Salim, Bjorn, Edwin, Wouwou, Duom, inspecteur Franchina, Paul Verran, Mathieu/Akiro, Doume Fil’ Battis, maître Carboist, Artis Valpierre, Maniel, Chiam Vite, Sil’ Afian, Iliam Polim, Hander Til’ Illan, Holts Kil’ Muirt, Thuy, Merwyn Ril' Avalon, Hal Nil’ Bround, Alain/Altan = 21.
Liste des personnages masculins cités en début de chapitre à partir du tome 2 : Elis Mil’ Truif, Saï Hil’ Muran, Hon Sil’ Pulim = 3
Si l’on regarde les personnages non nommés qui ont la parole, on compte :
en personnages féminins : la tenancière qui ne veut pas de loups dans son auberge
en personnages masculins : le taverniers et les soulards qui se moquent de Bjorn
Je n’ai pas listé les figurant.es nommés n’ayant pas la parole, mais j’ai noté le seul personnage féminin dans ce cas : il s’agit de Mlle Nicolas.
On voit donc que même ces personnages non nommés n’améliorent pas le ratio ; si je voulais le prendre en compte, il ne ferait qu’aggraver ce chiffre. Alors on pourrait se dire : « oui mais quelle importance que le PNJ random n°15 soit une femme, si les personnages principaux sont féminins ? ». Mais même là, le ratio n’est pas ouf… Sur les 7 personnages qui constituent le groupe central fixe, 2 sont des femmes et 5 sont des hommes. Sur les 11 personnages du groupe élargi, on est désormais à 3 personnages féminins pour 8 personnages masculins, soient des ratios respectifs de 0,28 soit 28% et 0,27 soit 27%.
Liste des personnages féminins du groupe central fixe : Ewilan, Ellana = 2
Liste des personnages masculins du groupe central fixe : Salim, Edwin, Bjorn, Maniel, Doume = 5
Liste des personnages féminins du groupe élargi : Ewilan, Ellana, Siam
Liste des personnages masculins du groupe élargi : Salim, Edwin, Bjorn, Maniel, Doume, Chiam, Akiro, Artis = 8
Je n’ai pas compté Hans, dans cette dernière catégorie, car Hans n’a jamais la parole et le seul discours qu’on a de lui est rapporté.
Ce que l’on constate ici, c’est que peu importe si l’on regarde la totalité des personnages, ou seulement les personnages récurrents et principaux : seuls un quart des personnages de ce livre sont des personnages féminins. Et malheureusement, ce livre n’échappe pas à la malédiction des personnages féminins trop belles pour être vraies… et on se retrouve avec 27% de personnages féminins dont 100% de celles qui sont décrites sont des bonnasses. Dans son infinie patience, votre serviteur a recopié la totalité des descriptions ou commentaires descriptifs sur la totalité des personnages qui apparaissent dans ce livre, féminin comme masculin.
Descriptions des personnages féminins :
Camille/Ewilan : « Elle était jolie, très jolie, avec d’immenses yeux violets, beaux à vous faire tourner la tête » ; « Ses cheveux, qu’il croyait châtains, étaient plus dorés que bruns. Ils retombaient en boucles autour de son visage, mettant en valeur le hâle de sa peau. Elle avait les pommettes hautes et bien dessinées, de longs cils et des yeux immenses d’un violet intense. » ; « Une fille, blonde, les cheveux longs, les yeux d’un violet remarquable, assez jolie » ; « De prime abord, on ne remarquait d’elle que la grâce de son visage et la beauté de ses grands yeux violets ».
Mme Duciel : « Une grande femme sèche, aux cheveux d’un blond très pâle, tirés en arrière. Elle aurait pu être jolie si elle avait appris à sourire et si son regard avait dégagé plus de chaleur ».
Ellana : « C’était une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle avait la peau mate, de longs cheveux noirs brillants tirés en arrière et tressés. Ses vêtements de cuir sombre, semblables à ceux d’Edwin, mettaient en valeur sa silhouette élancée. » ; « dents éclatantes » ; « jolie » ; « beauté » ; « ils étaient éblouissant de charisme (…) et éclatants de force »
Fille rousse anonyme : « une jeune fille élancée, au regard malicieux et à la chevelure d’un roux flamboyant » ; « beaux yeux ».
Elise/Elicia : « Elle était merveilleusement belle, intelligente, fine » ; « Ta mère était toujours aussi belle. » ; « La femme qui lui parlait avait les mêmes yeux que Camille, violets, immenses, lumineux. Elle était belle au-delà de tout ce qu’il avait imaginé, et il y avait tant de douceur sur ses traits »
Milia Jundo : « une femme menue »
Vivyan : « prodigieusement belle » ; « La mort n’avait su gommer la douceur et la noblesse de ses traits, ni ternir l’éclat de sa peau. Une masse de cheveux dorés cascadait autour d’un visage aux contours parfaits et accompagnait les courbes d’un corps merveilleux. » ; « très belle » ; « si belle, si douce » ; « parfaite » ; « la perfection faite femme »
Siam : « jeune femme » ; « elle était vraiment jolie, avec sa natte blonde et sa peau mate qui mettait en valeur deux grands yeux gris. Tout son être dégageait une impression de grâce, mais, malgré sa silhouette menue, on la devinait musclée et résistante » ; « Je ne pensais pas qu’en arrivant ici je découvrirais ce que j’ai toujours cherché. (…) La beauté (…). Ou la grâce. Ou la perfection. La féminité. L’absolu. Tout ça à la fois sans doute. » ; « petite taille » ; « silhouette menue » ; « charmante »
Description des personnages masculins :
Le juge : « vieux et sec » ; « un vieux tas d’os »
M. Duciel : « gros et gras, avec des joues molles et des petits yeux »
Salim : « magnifique coiffure de petites tresses » ; « son torse s’était élargi, ses muscles durcis »
Bjorn : « Le chevalier était un véritable colosse, bâti comme une armoire à glace. Salim sourit en voyant son ventre bien rond. » ; « gras » ; « dépourvu de charmes » ; « laid » ; « Tu as au moins dix kilos en trop. »
Edwin : « A la différence de Bjorn, le maître d’armes d’avait pas une once de graisse. Il n’était que muscles et nerfs. Une longue cicatrice blanche barrait son torse à la peau hâlée, presque aussi foncée que celle de Salim. Deux balafres plus récentes n’étaient pas tout à fait refermées, l’une sur l’épaule droite, l’autre sur la cuisse. » ; « ils étaient éblouissant de charisme (…) et éclatants de force »
Mathieu/Akiro : « C’est certainement le garçon le plus beau de l’école. Grand, bien bâti, des cheveux châtain clairs et des yeux d’une couleur incroyable. » ; « C’était en effet un garçon séduisant ».
Artis Valpierre : « Il était de haute taille, maigre, les traits émaciés et les cheveux ras »
Carboist : « un homme d’une soixantaine d’années, à la carrure encore athlétique »
Maniel : « C’était un colosse de cent vingt kilos mesurant dix bons centimètres de plus que Bjorn, pourtant impressionnant. Des muscles épais et noueux roulaient sous sa peau. »
Sil’ Afian : « Il était grand, âgé d’une quarantaine d’années, un fin collier de barbe encadrait un visage aux traits fatigués mais aux yeux vifs et perçants. »
Hander Til’ Illan : « traits tout en méplat » ; « yeux gris acier » ; « s’il paraissait très âgé, il n’en était pas moins impressionnant de force et de charisme »
Thuy : « Presque chauve, il portait une longue barbe blanche et ses yeux, d’un bleu très clair, brillaient d’intelligence »
Merwyn : « âgé d’une quarantaine d’années, peut-être moins » ; « un regard pétillant d’intelligence aux iris noisette et un nez légèrement tordu »
Je commence à prendre l’habitude de recopier les descriptions des personnages et les classer par genre me semble être un exercice très intéressant, car il permet de mettre en évidence les différences de traitements entre personnages masculins et féminins. Présenter ces descriptions comme je viens de le faire, en listes factuelles, me donne la possibilité de les comparer.
Et du coup, qu’est ce qu’on remarque ? Les femmes sont toutes belles, toutes minces et toutes jeunes ; tous leurs adjectifs sont mélioratifs sauf ceux de Mme Duciel, qui est une antagoniste. Les hommes sont beaucoup plus diversifiés dans leur apparence. Même les physiques ayant des qualités sont accompagnés ensuite par des défauts : ce sont des physiques plutôt réalistes, avec des éléments plus « harmonieux » et d’autres moins. On a certes une prédominance d’hommes musclés, mais ils n’ont malgré tout pas le même physique : Edwin est sec et plein de nerfs, Bjorn est musclé gras, Maniel est massif. Seul Mathieu/Akiro a le droit à un vague « bien bâti » (qu’est-ce que ça veut dire ?). Chez les femmes, elles sont toutes « minces » ou « menures » et « élancées », sans que l’auteur ne décrive en quoi exactement leur corps est ainsi. On notera également que chez les hommes, on insiste beaucoup moins sur à quoi leur corps ressemble exactement, mais sur ce que ces corps dégagent. La seule qui fait exception à cette dernière affirmation est Ellana, éblouissante de charisme et éclatante de force. De plus, le traitement de l’âge est également symptomatique : les femmes décrites, on l’a dit, sont toutes jeunes ou dégagent une impression de jeunesse quand elles ne le sont plus ; les hommes quant à eux ont le droit à une palette d’âge bien plus vaste : on trouve des jeunes, des hommes d’âge « mûr », et des vieillards. La Quête d’Ewilan n’est pas la seule à avoir ce problème, qui est dominant en général en littérature. Dans la fiction, les femmes vieilles n’existent pas : elles disparaissent dès qu’elles n’ont plus l’âge d’être mères, laissant aux hommes le soin d’être des guides, des sages et des mentors.
Malgré le manque de personnages féminins, ce livre présente les femmes de l’équipe principale comme étant fortes (physiquement ou dans leurs domaines), indépendantes et puissantes. Ellana et Siam sont extrêmement charismatiques ; Ewilan est plus basique, mais elle est chouette quand même. Bottero en profite pour glisser des messages féministes… parfois très maladroits. Je pense notamment à cet échange, qui m’a laissé une impression bizarre et mitigée :
Artis Valpierre : Cette jeune femme semble avoir parfaitement récupéré et depuis ce matin, elle s’entraine avec les autres dans la cour. Comment voulez-vous que mes élèves se concentrent sur l’enseignement que je leur dispense, avec cette jeune femme qui se donne en spectacle ?
Maître Carboist : Est-elle jolie ?
Artis Valpierre : Oui, elle est… jolie.
Maître Carboist : Vos élèves ont donc raison de la regarder. Elle les fait certainement plus rêver que vous. N’en soyez pas jaloux, c’est la nature qui veut ça.
Le discours de Valpierre me fait penser à l’argument « les filles ne devraient pas mettre des shorts à l’école, même s’il fait 40 degrés à l’ombre, car cela déconcentre les garçons, et si elles ne se plient pas à ce règlement, elles doivent être exclues ». Ce genre de phrases déshumanisantes présente donc le bien-être des filles et leur éducation comme moins important.es, et légitime leur exclusion de l’espace public car elles sont moins des personnes que des distractions, éminemment sexuelles par essence, quel que soit leur âge. Ce genre de discours, tenu par Artis à propos d’Ellana, est aussitôt tourné en ridicule par Carboist, qui le « remet à sa place »… d’une manière qui me dérange profondément. Il est désormais en position de force, puisqu’on vient de le voir ridiculiser Artis qui se sent tout bête, et le dialogue est étudié pour que læ lecteurice se positionne contre Artis et pour Carboist dans cette situation. Et donc une fois la légitimité du personnage assurée dans ce passage, Bottero lui fait dire que si les femmes sont jolies, alors il n’y a aucun mal à les regarder et que par conséquent, elles ont leur place dans l’espace public… Et du coup, si elles sont « laides », elles devraient se couvrir et rentrer chez elles ? Les femmes ne sont ni des peintures ni des pots de fleurs, elles ne sont pas là pour décorer, faire joli… ou distraire, justement. Même si j’applaudis l’ambition initiale du passage, où Artis passe pour un gros con sexiste qui veut empêcher Ellana de s’entrainer parce que ça le distrait, je ne suis pas du tout satisfait avec le message final de ce dialogue.
A l’opposé, d’autres passages m’ont donné envie de me lever pour aller faire la révolution, tellement ils sont justes et émancipateurs. Je pense notamment à cette tirade de Siam :
« Depuis que j’ai ton âge, je passe mon temps à me cogner sur des garçons convaincus de savoir mieux que moi ce qu’il me faut, sous prétexte que je suis une fille, exposa-t-elle. J’ai plusieurs fois été obligée de faire couler le sang de bons copains qui n’avaient pas compris que je décide seule de ma vie. Je suis d’accord avec Ellana. Nous devons rester libres, et, pour cela, nous sommes obligées d’êtres fortes. D’être dures ! »
Oui, ce livre n’est pas parfait en terme de représentation et d’oppression. Mais il est quand même bien mieux que la moyenne, même si, en voulant bien faire, il se plante. Par exemple, fait éminemment rare dans la fiction et la SFF française, le deuxième personnage principal est noir, avec Salim, dont les parent.es sont camerounais.es. Cela permet de parler brièvement de négrophobie, avec un passage où Salim est victime de racisme ordinaire, et je trouve ça chouette dans un livre où ce n’est pas du tout le sujet d’évoquer quand même ces problématiques, même brièvement. Mais ce traitement est tout de même accompagné de clichés, puisque du coup Salim vient d’un quartier difficile avec une famille avec pleine d’enfants dont le père s’est barré, et il aurait mal tourné sans Camille. Pour être tout à fait honnête, la toute dernière affirmation n’est pas exacte : Salim discute de ses insécurités avec Bjorn, et il lui dit cela, que sans Camille, il aurait mal tourné. Bjorn lui rétorque que c’est faux : ses qualités, comme son courage, viennent de lui, pas de Camille.
Au sujet de la race, un autre point positif est le nombre de personnages importants dont la peau n’est pas blanche : il y a donc Salim, mais aussi Ellana, Edwin, Chiam et Siam - presque la moitié de l’équipe élargie avec un ratio de 0,45 soit 45% !
Concernant les romances, qui sont je crois le “chaînon narratif” que j’apprécie le moins dans les romans car je les trouve toujours mal faites... Eh bien, l’histoire d’amour ne casse pas trois pattes à un canard, mais elle est tout à fait décente et même plutôt chouette et mignonne. Et pour une fois, il y a eu de nombreuses interactions entre les personnages, et on sent leur affection mutuelle !
{MOYEN SPOIL} La seule chose que je reprocherais, je pense, c’est qu’on se concentre trop sur ce que Salim pense de Camille/Ewilan, et on ne sent pas trop l’amour de Camille/Ewilan envers Salim. {/MOYEN SPOIL}
Chose chouette : même après leur mise en couple, les personnages sont toujours complices et railleurs. Le fait d’être en couple ne transforme pas la relation, ni même ne prétend la débuter : elle existait bien avant. Plus qu’un remplacement d’une relation par une autre, c’est quelque chose qui s’ajoute à la relation préexistante sans l’éclipser, et ça fait du bien.
Par ailleurs, il existe des romances secondaires qui se développent plus ou moins progressivement, donc là encore on ne gravite pas uniquement autour du personnage principal.
{MOYEN SPOIL} Même si entre nous, la romance Ellana/Edwin reprend le topos de la fille de la vingtaine qui sort avec un mec de la quarantaine. L’inverse est tellement inenvisageable que, pour ne pas que Mathieu/Akiro se retrouve à sortir avec une fille plus vieille que lui, Bottero donne à Siam environ l’âge d’Ellana alors qu’elle devrait en avoir dix de plus puisqu’elle est la soeur d’Edwin... Par ailleurs, tous les personnages féminins du groupe étendu finissent casées. Ce qui n’est bien entendu pas le cas des personnages masculins. {/MOYEN SPOIL}
L’intrigue est assez classique - c’est l’histoire d’une fille avec un pouvoir qui doit sauver le monde - mais comporte tout de même des originalités qui la rendent intéressante.
{SPOIL} Par exemple, Camille/Ewilan n’est pas l’élue tant attendue... Puisque celui que tout le monde attend, celui dont le pouvoir dépasse toutes les espérances, c’est son frère. Et c’est parce que celui-ci s’avère n’être pas être à la hauteur “moralement” que Camille/Ewilan prend les choses en main, et part sauver le monde.
J’ai trouvé certaines scènes très imaginatives et intelligentes. Par exemple, quand Camille/Ewilan va à Paris retrouver son frère, elle est attaquée par un Mentaï, un type qui possède le même don qu’elle mais l’utilise pour faire le mal. Et pour le défaire, elle “invoque” une succession de tissus qui force le Mentaï à tailler dedans avec sa lame, de plus en plus fort... pour finalement, profitant du fait qu’il frappe en boucle comme un forcené, invoquer de l’acier contre lequel il brise son sabre, sans pouvoir arrêter son mouvement. Et des scènes un peu ingénieuses comme ça, il y en a plusieurs ! {/ SPOIL}
Je terminerai avec quelques réflexions concernant l’univers en lui-même, et les quelques incohérences que j’ai pu noter.
Bon, déjà, pour le pinaillage sur les topos :
D’où iels parlent français en Gwendalavir, et surtout, d’où iels parlent le même français qu’en France métropolitaine ? Alors oui, je veux bien que les deux mondes évoluent en parallèle, mais on nous dit que les personnes qui vont entre les mondes sont rares ! Par ailleurs, on sait que le peuplement de Gwenalavir par les humain.es est antique, puisqu’il date d’un peu plus de -1000 avant Jésus-Christ. On va supposer que ce peuplement s’est fait à partir de la France, vu que c’est le pays avec lequel Autremonde a le plus de lien... J’ai cherché, et entre -2000 et -1500, la vallée du Rhône est peuplée par un ensemble de civilisations dites du Rhône. Alors, je sais pas du tout quelle(s) langue(s) parlaient les Rhodaniens, et je ne trouve rien du tout à leur sujet, mais je suis pratiquement sûr qu’en 3000 ans, leur langue a plutôt évolué, et même si le français a pu avoir une influence sur la langue parlée en Gwendalavir (genre du niveau de la colonisation française du XIXe) les gens devraient au moins avoir un gros accent, des tonnes de mots bizarres issus du dialecte local, ce genre de choses...
Mathieu suit un entrainement minime à l’escrime vu que Siam lui apprend deux trois trucs une fois, et il est capable de tenir tête à des pirates... armé d’un sabre ??
Ensuite, le fait que les personnages restent aussi insensibles à la mort la première fois qu’ils y sont confrontés m’a un peu dérangé.
{SPOIL} Lorsque les personnages partent d’Al-Vor, ils sont attaqués par vingt pillards qui sont occis jusqu’au dernier. Et Camille/Ewilan et Salim s’en battent les steaks. Leurs cadavres sont encore là parce qu’Edwin ne veut pas perdre de temps à les enterrer, et ça ne les choque absolument pas ! Le seul moment où ça semble les choquer un peu (et encore pas longtemps, une journée), c’est quand c’est au tour de Hans de mourir - c’est la première fois qu’ils perdent l’un de leurs compagnons. Et les fois d’après, balec, ça ne les choque plus. Les jeunes, de nos jours, sont complètement désabusé.es ! {/SPOIL}
Enfin, le fait qu’il ne semble y avoir aucune réglementation sur le dessin. Il est dit qu’il est très dur de créer un objet uniquement par la magie (le dessin) qui ne disparaisse jamais, mais qu’en s’associant, plusieurs dessinateurices peuvent y arriver. S’il suffit que plusieurs dessinateurices travaillent ensemble pour créer des objets éternels, comment leur économie peut-elle tenir ? Comment s’assurer qu’il n’y ait pas de débordements ?
J’ai bien aimé les récaps de début de tomes, qui ne sont pas de simples résumés hors du livre, mais présentés comme un cours d’histoire dans le futur, mais entre nous, je n’étais pas super convaincu par la manière pas très historienne de raconter du maître de conférence :p
Ça, c’est pour les trucs où je cherche la petite bête. Il y en a d’autres pas très importants, comme le fait que Salim habite tantôt au onzième étage, tantôt au dix-septième sans déménager, mais franchement on s’en fout. Non, ce qui m’a vraiment dérangé, c’est ceci.
{SPOIL} Quand Camille/Ewilan va sur Terre pour voir une seconde fois son frère, elle emmène avec elle Salim et Bjorn qui finissent en prison. Et Salim, pour “justifier ce que Bjorn faisait avec lui”, a la lubie d’affirmer qu’il est son kidnappeur ! Parce que apparemment c’est moins grave de dire ça que de ne pas avoir d’explication sur le fait qu’il y a un type bizarre sans papiers en garde à vue ?! A quel moment ça paraissait être une bonne idée ? Si Salim n’avait rien dit, les policiers auraient simplement cru à un SDF qui perd la boule, et il suffisait qu’il affirme être une connaissance de Salim... Je trouvais que c’était une manière très grossière de créer un rebondissement qui n’avait pas lieu d’être. {/SPOIL}
Je sais que c’est un bouquin jeunesse donc ça n’a pas le droit d’être trop sérieux. Et qui a dit ça, d’abord ? Ce livre montre bien qu’on peut tout à fait cibler un public jeune et être intelligent quand même, en témoignent toutes les références à tout un tas de trucs variés comme Kant, la chromatographie, les catacombes de Paris, le cycle arthurien... Et du coup j’aurais bien voulu un peu plus de recul sur le traitement des Ts’liches et des Raïs. Car quand on y pense, ces deux peuples sont les populations indigènes de ce monde, volé par les humain.es. Les Ts’liches ont réduit les humain.es en esclavage pendant cinq cent ans, entre les Ier et Ve siècles, et ce fait est censé les rendre méchant.es et condamnables, et justifier leur éradication totale. Mais les humain.es aussi pratiquaient l’esclavage dans leur monde : iels le faisaient avant cette date et ont continué après, sur d’autres humains en plus... Les Ts’liches ont fait des humain.es des esclaves et occasionnellement de la nourriture, mais les humain.es leur ont volé leurs terre, ont pratiquement anéanti leur peuple et leur civilisation, et entreprennent désormais leur génocide. Quant aux Raïs, iels ont été repoussé.es au nord et condamné.es à vivre dans un endroit si aride et invivable que les personnes qui vivent à sa proximité - les Frontalier.es - sont admirées. Les Ts’liches et les Raïs sont-iels vraiment les méchant.es de l’histoire ?
C’est à peu près tout ce que j’avais à dire. Même si je râle, c’était une très bonne lecture que je recommande aux jeunes personnes et aux plus vieilles : vous passerez un bon moment. Feu Pierre Bottero est pour moi le meilleur auteur jeunesse français des années 2000, et les défauts qui sont présents dans son livres sont en fait très communs, et surtout outrepassés par la qualité générale de l’oeuvre. Ce livre a été pour beaucoup de gens un coup de coeur, et je pense qu’il mérite ce titre.