Dimanche 14 avril | Federico Nicolao | Brevi incontri
LIRE DE L’INTÉRIEUR : ROGER LAPORTE ET LARS FREDRIKSON
Artiste, savant et amoureux de son métier qui mêlait l’expérimentation à la rigueur, Lars Fredrikson naît le 4 avril 1926 à Stockholm et après des études de dessin et de peinture, il s’intéresse à la poésie et à la philosophie d’Extrême Orient. Il travaille d’abord dans un laboratoire de recherche de l’armée suédoise, expérience qui lui inspire des pratiques novatrices (des dessins à l’explosif par exemple), quitte ensuite la Suède et rejoint la France en 1947. Il complétera sa formation hétéroclite par des études d’électronique et s’engagera au début de son séjour à l’étranger comme officier radio dans la marine marchande pour voyager et pourvoir à ses besoins matériels. Tout le long de son œuvre il n’abandonnera jamais son amour des études, il se consacrera à la peinture, à la sculpture, à l’installation, mais même une fois définitivement établi dans le sud et professeur aux Beaux Arts, il n’arrêtera plus sa recherche, jusqu’à sa mort survenue en 1997. Roger Laporte (1925-2001), écrivain, « biographe », comme il aimait se définir, croise son chemin à plusieurs reprises. Trois épisodes marquent particulièrement leur rencontre : la participation de Lars Fredrikson à l’édition de Souvenir de Reims (Editions Fata Morgana, 1973) ; l’essai que Roger Laporte consacre à Fredrikson, Cela ne s’atteint pas, en 1974, et un livre, Suite pour Moriendo, que l’artiste suédois offre à Roger Laporte alors que celui-ci pensait avoir terminé ce qu’il avait appelé sa biographie, par le dernier volume, Moriendo, et ne s’imaginait plus écrire une seule ligne. Fredrikson qui est aujourd’hui connu en France pour ses œuvres sonores, ses peintures, ses collages et ses collaborations avec Samuel Beckett, Jacques Dupin, Edmond Jabès, Alain Veinstein ou Roger Giroux est à l’époque un ami très proche de Claude Royet-Journoud qui joue le rôle pour les deux d’un « allié substantiel », pour employer ici l’expression que René Char utilisait pour désigner des figures fondamentales pour la construction d’un sujet. C’est grâce à Claude Royet-Journoud que le contact entre les deux est si heureux.
La première fois que leurs œuvres se rencontrent c’est en 1972 lorsque Fredrikson est appelé à travailler sur le livre, Souvenir de Reims. La même année, à la Fondation Maeght de Saint Paul de Vence, Lars Fredrikson présente ses « Espaces virtuels ». Insaisissables et fuyantes d’une certaine façon on pourrait dire que ces œuvres fixent l’inconnu. Il s’agit dans le cas du livre, d’une série d’interventions sur le texte de Laporte et dans le cas de l’exposition, de grandes plaques d’inox travaillées avec une extraordinaire finesse pour que leurs reflets et leurs sons génèrent une expérience tout à fait inattendue de l’espace. Ce que les spectateurs voient sur les pages du livre ou réuni dans les salles de la Fondation sont deux travaux qui tout en ayant une même veine n’ont pas grand chose en commun au premier regard, mais n’ont rien à voir non plus avec l’intervention d’un artiste dans l’édition ou une exposition de tableaux traditionnels. Une modulation insolite de formes atteint une limite extrême dans son originalité en rejoignant ce qu’on pourrait appeler un point de dissolution et d’apparition de l’art dans l’espace. « […] C’est Laporte qui m’a demandé si je voulais faire quelque chose. […] » dira le suédois au sujet de sa contribution à Souvenir de Reims dans un texte qui date de 1977 (Le Cahier du Refuge, Centre International de Poésie Marseille, p. 27). Plusieurs contraintes se manifestent en amont de son intervention. C’est lui-même qui le raconte : « D’abord le lieu. Un livre ; — illustration ? — je la déteste — puis le texte ; une anecdote — ce qui me donne des boutons — puis une gravure ou une litho à côté, pour l’édition de luxe, — un peu comme une espèce de prime, Diplôme de Jeune Nageur ou autre chose dans ce goût. Mais le texte, — un fragment d’un texte qui datait d’il y a 18 ans [Souvenir de Reims, texte fondateurdans l’œuvre de Roger Laporte, premier livre publié] — j’y sentais une précision bistourique — certains mots étaient très, très loin, — lointains — mais en même temps d’une richesse de présence sans distance séparatrice… » (p. 27)
La rencontre est bouleversante : Roger Laporte dira lors d’un entretien privé en 1999 : « On pourrait se tromper, imaginer que Lars par son intervention donnait juste une voix à sa passion pour l’art ou que le caractère insolite de son intervention reposait sur son métier, comme il arrive souvent lorsqu’on fait un livre d’artiste, mais alors d’où dans ce livre cet accord mystérieux, cette sensibilité à même le signe ? Il faudrait peut-être parler d’une écoute de l’autre… Petit à petit j’ai développé une autre idée de la littérature, j’ai évolué vers autre chose, mais sa manière de faire respirer mon écriture, de la laisser sentir ou deviner de l’intérieur font que cette expérience reste pour moi très importante. Quand je pense à ce que Fredrikson a fait pour mes pages, je suis en présence d’un de plus grands cadeaux que j’ai reçu d’une amitié. » Ce que Laporte nomme souvent, dès le début, « une aventure », « une épreuve » ou « une expérience » excède au fur et à mesure, à partir des années 70, la seule dimension littéraire, en partie aussi grâce à la rencontre avec la démarche originale de l’artiste suédois. Aux modèles tout d’abord littéraires déterminant la naissance de la biographie se substituent peu à peu des archétypes ou des références partagées avec l’univers de l’art et d’un art radical : nous formulons l’hypothèse qu’à ce tournant ne soit pas étrangère la découverte bouleversante de l’œuvre de Lars Fredrikson.
Voici encore ce que Laporte écrit de Lars dans son essai Cela ne s’atteint pas : « Même si l’on approche avec beaucoup de prudence, il est en effet un moment où d’un seul coup on se rejette en arrière comme si on avait failli se heurter de la tête contre une masse monumentale, comme si l’on avait été presque renversé par une rafale sauvage. » Il y a dans ce pouvoir intense et sauvage de l’art quelque chose qui fascine Laporte : la possibilité de désarticuler, de faire perdre l’équilibre au lecteur, de le disloquer dans un espace à la fois étranger et qui le hante de l’intérieur. Roger Laporte et Lars Fredrikson ne considèrent jamais ce qu’ils font comme une conclusion en soi. Ou plutôt il faudrait dire qu’en plus d’un effort hors pair produit pour parfaire leurs œuvres (qu’il s’agisse d’un paragraphe, d’une séquence, d’un chapitre pour Laporte, de la position d’un écran, de l’opacité d’une plaque, d’un geste, d’un collage, d’un son, d’une rayure pour Fredrikson), ils exposent ou expriment tous les deux la conviction que ce qu’il y a d’essentiel dans leur démarche déborde mystérieusement dans les moments qui précèdent et suivent la création et la réception des œuvres. Au secret de l’œuvre on n’a pas accès car le secret lui-même fonctionne comme une ouverture qui excède celui qui la provoque et qui expose celui qui rentre dans le jeu à la sensation d’être repoussé. « L’image nous empêche de voir » déclare Lars Fredrikson (je tire cette citation de l’admirable écrit de Jonas (J) Magnusson, Traduire dans une langue qui n’est pas lue). Or quand Laporte se penche sur le problème de l’espace de la biographie, il écrit : « Vouloir représenter la mise en échec de toute représentation, n’est-ce pas folie ! — A coup sûr, car si l’on pouvait avoir sur un labyrinthe une perspective cavalière, on en serait déjà sorti, mais ce désir irréalisable, désir de récupérer un semblant de maîtrise, prouve la quasi impossibilité de sortir du piège constitué par ce que l’on a justement appelé "la structure apotropaïque de la mise en abîme" : on voudrait croire que la représentation de l’abîme non seulement le laisse intact mais le montre en sa vérité alors qu’à l’instant même où on le dominerait du regard on l’aurait supprimé. Heureusement, après quelque délai, j’ai toujours reconnu mon échec : tout modèle a été défait, toute mise en abîme tôt ou tard s’est effondrée, et c’est à coup sûr une très mince consolation si j’ajoute : tout est bien puisque le désastre demeure intact dans la mesure même où il est irreprésentable. » (Une vie, « Codicille », p. 488) Et à Lars d’esquisser quelle issue peut-être reste, et d’écrire dans De parler par écrit de ce que je fais (un texte de 1977) : « […] le foyer du problème est : la trace — la présence — la trace de la présence physique — de se taire — de ne pas laisser ses traces — (pas seulement un effacement) — mais peut-être comme un de ces mots de Laporte, là-bas, très loin […] » Que lorsqu’on ne sait plus qui on est, qu’on ne parvient pas précisément à évaluer ce qu’on a fait, la présence de l’autre, dont on admire l’honnêteté, sache soulever, faire apparaître un travail, c’est-à dire que dans une forme très noble de réciprocité entre Roger Laporte et Lars Fredrikson la transparence advienne, c’est ce que dit l’histoire de leur affinité.
Quelques temps après la fin de Moriendo Lars Fredrikson remettra à Roger Laporte un livre impossible à éditer.
Aucun mot n’y figure, sauf dans le titre : Suite pour Moriendo, et à un œil non averti qui ne connaît pas la marque de Lars, la page semblera blanche. En revanche d’une subtilité sans fin (à tout égard sans fin) une série de traits s'avance dans les pages, les raconte, les fait vivre. Recto et verso se confondent, comme dedans et dehors. Tout advient doucement comme si soudain le geste biographique était — encore ? enfin ? — écouté et perçu. Les dessins — ce mot peut-il convenir ? les marques, les ratures, les lignes glissent immobiles sur les pages… Leur répétition tranquille, leur énergie inexpliquée laisse sans mots… De l’écriture de Roger Laporte comme du trait ou des pièces de Lars Fredrikson on peut dire qu’ils visent et atteignent une transparence absolue.
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