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L’intégrale "Zap Comix" et "Stickboy" de Worden : pour (re)découvrir les racines de l’underground et de l’alternatif
Une poignée de dessinateurs a eu une influence considérable sur la bande dessinée alternative américaine et européenne. Parmi eux, ceux de "Zap Comix", la revue underground lancée par Robert Crumb, et le moins connu Dennis Worden sont à redécouvrir dans deux parutions chez Stara et Arbitraire. Un retour aux sources.
Si l’âge d’or des comics underground se situe à la fin des années 1960 et au début des années 1970, leur histoire et leurs influences vont bien au-delà. Plongeant leurs racines dans les débuts de la bande dessinée nord-américaine avec la tradition des strips quotidiens publiés dans les journaux mais aussi les officieux dirty comics, ils sont redevables des œuvres de George Herriman comme de celles d’Harvey Kurtzman. Sans eux, la bande dessinée alternative d’aujourd’hui, de Fantagraphics Books aux États-Unis à L’Association en France, serait impensable.
Les comix naissent en écho aux mouvements politiques, sociaux et culturels des années 1960, tels la beat generation et le courant hippie. Fondés sur l’auto-édition ou le soutien de micro-structures - la small press - et le développement de thèmes exclus des comics mainstream voire interdits par la Comics Code Autorithy, les comix connaissent pourtant un succès fulgurant. Expression de la contestation, reflet d’une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans le modèle de l’americain way of life et audace artistique expliquent la rapidité à laquelle ils ont pu se diffuser.
Quelques noms émergent de ce mouvement, qui font aujourd’hui figures de fondateurs : Gilbert Shelton, Robert Crumb, Vaughn Bodé, Trina Robbins, Kim Deitch... D’autres sont des continuateurs, mais apportent des nouveautés liés à leur personnalité ou à un contexte moins favorable. C’est le cas de Dennis Worden, dessinateur méconnu en Europe, dont les Éditions Arbitraire ont publié un recueil en début d’année : Stickboy. Grâce à la persévérance d’Alex Ratcharge, lui-même acteur de la scène underground française grâce à son fanzine punk, l’auteur américain, mystérieux et taiseux, nous est un peu dévoilé.
Né dans les années 1950 dans une famille désunie, Dennis Worden est un autodidacte complet. Dès qu’il le peut, il fuit l’enfer social qui lui tient lieu de foyer - l’un de ses comix a pour titre Ma Mère est une traînée... Il reste cependant dans le Sud de la Californie, où il expérimente marijuana, acides et LSD. Un mauvais trip qui, d’après le dessinateur, aurait encore des conséquences aujourd’hui, change son quotidien. Worden quitte Orange County et erre sans domicile, refusant de payer un loyer.
La période n’est guère fructueuse. Elle correspond au reflux du mouvement hippie et à la transition de l’underground vers l’alternatif, symbolisée par la naissance d’American Splendor d’Harvey Pekar en 1976 et de la revue RAW de Françoise Mouly et Art Spiegelman en 1980. Après un séjour à Hawaï, Dennis Worden revient en Californie où il approche le mouvement punk. Il photocopie ses premiers fanzines au début des Eighties et est publié dans des collectifs, aux côtés notamment de Gary Panter et Matt Groening.
La notoriété de Zap Comix est beaucoup plus grande. Son influence également. Lancée en 1968 par Robert Crumb, la revue a connu seize numéros jusqu’en 2005, la plupart datant de la fin des années 1960 et des années 1970. Crumb est seul au sommaire des numéros 1 (février 1968) et 0 (sorti en décembre 1968 mais prévu pour octobre 1967). Puis il s’entoure d’une équipe fixe au nombre d’auteurs volontairement limité : Rick Griffin, Victor Moscoso et S. Clay Wilson le rejoignent au numéro 2, Gilbert Shelton au numéro 3, Spain Rodriguez et Robert Williams au numéro 4 [1]. Le premier numéro est tiré à 3 500 ou 5 000 exemplaires, selon les sources, et est vendu directement dans les rues de San Francisco.
Couverture de l’intégrale reprenant celle de "Zap Comix" n° 0 (décembre 1968) © Robert Crumb / Éditions Stara 2020
Chaque Zap Comix est une plongée dans la contre-culture américaine. Sexualité débridée, consommation de drogues, violence gratuite et renversement des valeurs en font une publication délibérément pour adultes, ce qui est souligné sur les couvertures en couleurs, et inquiétante pour les autorités. Le numéro 4 (juillet 1969) vaut d’ailleurs des poursuites judiciaires à plusieurs revendeurs, dont certains sont condamnés, et à l’éditeur Print Mint, qui s’en tire sans mal.
La lecture de Zap Comix est indispensable pour comprendre l’essor de l’underground, même si d’autres publications l’ont précédée. Zap Comix fait office de modèle par son format, la diversité des styles de ses auteurs et l’absence de censure que ceux-ci se donnent. Y sont nés la célébrissime planche « Keep on truckin’ », Mr Natural et Flakey Foont ou encore Angelfood Mc Spade de Crumb et y sont présents Trashman de Spain Rodriguez, le capitaine Pissgums de S. Clay Wilson, le Super Phacochère et les Fabuleux Freaks Brothers de Gilbert Shelton...
Toutes les bandes dessinées de Zap Comix n’ont pas bien vieilli. Le sexisme de certaines pages fait aujourd’hui tiquer. La violence et la pornographie outrancières ne paraissent plus si provocantes et résonnent même d’une certaine tristesse. Impossible cependant de comprendre le travail de Johnny Ryan ou de Simon Hanselmann sans connaître Zap Comix. La liberté totale de ton mais aussi l’explosion des cadres narratifs et graphiques de la revue ont permis le développement de pans entiers de la bande dessinée à travers le monde, d’El Vibora en Espagne à Bitterkomix en Afrique du Sud.
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