Comme chaque nuit, elle revenait dans la chaumière qu'on disait hantée par une vieille sorcière. On disait aussi qu'elle capturait volontiers les âmes errantes qu'elle avait attirées sans jamais les relâcher.
La muse sans visage s'installa sans bruit en équilibre sur le bois humide.
Et la sorcière des songes, s'inspirant de son histoire, accompagna au son d'une lyre le chant de sa voix. Elle glorifia ses appâts, « beauté céleste », compara l'azur de ses yeux aux eaux tourmentées des océans. Elle était comme un fantôme, traînant le lourd fardeau de son passé, incomprise, et pleine de secrets. Elle était sa préférée.
Le son de la lyre s'éteignit.
La sorcière caressa d'un geste énamouré, presque tendre, la chevelure soyeuse de sa muse.
« Toi, belle enfant, qui revient me voir, le visage irisé de larmes pâles.
Souffle moi dans le creux de l'oreille, ce qui t'alourdit de peine. Je partagerai ton fardeau, en ferai des morceaux, et les chanterai jusqu'à l'aube.
Ça de moins sur ton cœur, tu n'auras plus à avoir peur… »
Et l'enfant de répondre,
« Un souvenir, une réminiscence
Vilaine existence
Non, pas la plus noire
Mais comment s'accommoder
D'une vie de corps enlacés
D'une vie sans passé
A aimer sans être aimée…
Aimer avec le corps, s'oublier dans le décor
C'est ainsi que j'étais, petite poupée
Triste traînée…
Gardienne des plaisirs frelatés
Loin de l'ascèse, si proche des voluptés
Désirée sans être aimée
C'est ainsi que j'étais
Et ça, plus jamais. Plus jamais je ne serai… »
Bien avant l'aube, elle quitta la chaumière... le sourire aux lèvres.
On disait que la sorcière l'avait de nouveau relâchée. Elle était sa préférée.