BZZZZT No2: Le Web, notre mémoire collective ?
Bienvenue dans l’instant BZZZZT No2 ! Aujourd’hui on focus sur le WWW, le World Wide Web... Des milliards de connexions à travers le monde, un enjeu politique de taille et… le meilleur moyen de retrouver son ex (ou pas) ! En bref, la toile couvre un large spectre de flux, dans ses plus magnifiques formes d’humanités comme dans ses plus terribles… Les individus tendent à faire passer leur savoir à la fois par des écrits mais surtout par des visuels et des documents audios synthétiques. On assiste à une individualisation du savoir où l’on est moins tentés d’écrire au nom d’une civilisation que de raconter notre expérience sur les réseaux. En ce sens, avons nous perdu notre mémoire collective ou s’est-elle incarnée dans la toile ? Un petit jeu de mot pas inopportun puisque nos manières de représenter les connexions neuronales et numériques sont similaires (cf. Opte.org)
“C’est une des structures les plus complexes que l’univers ait produites. Il renferme une centaine de milliards de neurones, chacun étant connecté à plusieurs milliers d’autres ! Nous savons de quoi il est fait, mais peu de choses sur la manière dont il fonctionne.” Richard Walker.
(1) Henry Markram, directeur du Human Brain Project, devant une image numérique d'un cerveau humain (2015)
(2) Aperçu du travail de mapping de deux chercheurs ayant chacun imaginé une base de données intelligentes représentant les différents échanges entre continents “Large Graph Layout” (LGL) est la création d’Alex Adai et “Graphviz” celle de Peter North. (Leurs travaux s’étendent de 2003 à 2005)
Contrairement au cerveau dont nous ignorons le fonctionnement en précision, le web fût inventé le 12 mars 1989 au CERN, à Meyrin. Il a alors pour but de favoriser les liens entre les travaux de chercheurs du monde entier. Depuis, le commerce en a colonisé tous les espaces (sites d’achats, réseaux sociaux, blogs, plateformes musicales, pages culturelles, sites scientifiques…) collectant toujours plus de données dans un but lucratif. Dans ce contexte de marchandisation des données, le Web est-il encore un témoin des connaissances de l’histoire ? Nous permet-il de nous souvenir ? Je n’aborderai pas dans cet article la question des réseaux sociaux car massivement abordée et soumise à des enjeux commerciaux forts. C’est pourquoi, nous allons nous intéresser à des sites assez particuliers : les banques d’images gratuites ! Généralement très usitées mais impopulaires, les banques d’images émergent à la suite des photothèques. Un rapide détour sur des sites culturels me permet de retenir de ces lieux qu’ils permettaient un archivage ciblé d’une collection de phototypes (cad. de nombreux clichés photographiques de haute qualité) selon des catégories. La numérisation de ces lieux permet alors de réduire les coûts pour tendre à une démocratisation de l’image, et du souvenir qui en découle. La question que l’on se pose est alors : les banques d’images gratuites participent-elles au devoir de mémoire ?
“Nos mémoires sont de gigantesques prothèses qu'on appelle serveurs, archives ou bibliothèques.” La sagesse du bibliothécaire - Michel Melot
Dans un premier temps il serait facile de répondre que ces plateformes participent pleinement au devoir de mémoire, en ce qu’elles dérivent historiquement d’un procédé d’archivage de plusieurs centaines d’années. Des artistes comme Christian Boltanski dans sa récente exposition intitulée “Faire son temps” au centre Georges Pompidou reprennent les mêmes procédés de collecte de photographies à des fins de commémoration. L’importance de l’archivage comme moyen de conserver la mémoire n’est pas à négliger. Dans son oeuvre "Album de photos de la famille D, 1939-1964″ (1971), ce que transmettent les photos n’importent plus vraiment dans leur caractère individuel mais bien dans l’archivage qui en a été fait. Les émotions ne sont donc pas un facteur déterminant d’un objet à être acteur d’une mémoire collective. Aussi, même si les photographies des banques d’images sont employées à des fins commerciales, elles n’en sont pas moins présentes dans la base de données et sont visibles de tous. Elles laisseront de toute façon une trace en tant qu’objet “photo”.
(3) Christian Boltanski, Album de photos de la famille D, 1939-1964 (1971)
“Penser aux morts, c'est assurer la survie des gens qu'on a aimés, en attendant que les autres le fassent pour vous. C'est un devoir de mémoire.” François Mitterrand (1995)
Dans le discours de F. Mitterrand, il semblerait néanmoins que l’émotion ai une place, et que le souvenir qui lui est lié dusse être valorisé. Cependant, de nombreuses autres personnalités rejettent cette “obligation”, ce “devoir” en tant qu’elles considèrent que cela relève de l’éducation et non du vocable de la législation. Les autres spécificités allant dans le sens du devoir de mémoire font parties de l’argumentaire de mise en valeur des banque de données, c’est pourquoi je vais essayer de déconstruire au maximum ces idées dans un second temps.
“Une grande diversité” Les banques de photos gratuites ont cet avantage certain de rassembler sous une même identité les productions de chacun des photographes ayant participé à enrichir la banque de données indépendamment du fait qu’ils soient professionnels ou amateurs. Il n’y a pas de distinction de diplôme et l’on pourrait donc penser que les écarts liés à l’origine sociale sont réduit. Ainsi les banques d’images seraient un témoignage plus juste de l’histoire car plus représentatives des différentes réalités sociales que les anciennes photothèques, ne travaillant qu’avec des photographes privilégiés. Les sujets sont de plus en plus différenciés, rendant compte de multiples facettes de la même réalité. Ex : un sandwich vu par 2 banques d’images n’aura pas la même identité... ci dessous un sandwich de foodiesfeed et l’autre, burst.
“Universalité à toute épreuve” La banque d’image gratuite se veut ouverte à tous et donc libre de droits. Certaines font toutefois le choix d’avoir des licences n’admettant qu’un nombre minimal de contraintes. Les images sont si variées qu’il est impossible de ne pas y trouver son compte. Les petits-entrepreneurs sont aidés car ils peuvent avoir des photos de qualités sans avoir de frais supplémentaires pour leurs entreprises, cela permet de rétablir quelques inégalités causées par l’injonction contemporaine constante à avoir une communication réseaux « sans faute », quasiment lisse. Les photos viennent des 4 coins du monde et ne sont régies par aucune instance particulière que les gestionnaires du site en question. Bien souvent les sites sont en anglais, preuve de l’ouverture internationale de la plupart des banques d’images. On émettra tout de même une réserve sur le fait que les petits entrepreneurs ai tous défini une identité de marque, etc... sans quoi avec ou sans banque photographique, cela pourrait ne rien changer.
“Être dans le mood” Si les banques d’images admettent une certaine universalité, elles n’en n’oublient pas de travailler leur personnalité, c’est ainsi que l’on retrouve de petites banques d’images comme Magdeleine. Les créateurs ont défini à l’avance une ambiance et une certaine technicité dans les photographies et/ou les montages. Les montages permettent ici de mettre en valeur des photographies et débloquent une certaine créativité dans l’esprit des photographes de la nouvelle génération. (Pour explorer la question de la retouche en photographie, voir les liens en fin d’article)
“De la haute qualité” La qualité se caractérise non seulement dans la résolution de la photo, dans le caractère universel de ces banques mais aussi dans l’instantanéité à trouver exactement ce que l’on cherche au moment ou on le cherche sur la page. Les catégories sont ciblées et on reconnaîtra la qualité d’un site à sa facilité d’accès aux différentes catégories dont on a besoin. Efficacité et productivité sont les mots d’ordre définis par l’accès à une diversité de représentations sous forme d’un classement et d’un système de recherche. Sans nul doute, cette diversité permet de dresser un portrait des différents événements qui surviennent (manifestations, concerts, spectacles etc..) sous différents points de vues. On pourrait permettre par ce biais un certain devoir de mémoire, ceci dit, le système de classement ne permet pas d’ouvrir le champ des possibles et oriente trop vite un utilisateur vers ce qu’il cherche. Il n’explore pas, on lui donne.
"Payer les factures” Quel que soit le moyen employé par la banque d’images étudiée, arrive forcément un moment ou il faut payer les factures pour l’hébergeur, le serveur, certains photographes peut-être etc... Plusieurs options sont alors possibles, les coups sont fait grâce à la publicité, en comparaison avec les sites payants qui eux se débrouillent pour avoir des abonnements à prix dérisoires. Le problème vient plutôt des plateformes qui font du troc photos/visibilité pour les photographes, alors qu’ils sont plus sujets à être dans des situations instables. C’est un emploi qui s’est clairement précarisé depuis la démocratisation des appareils photos et plus encore après la popularisation des appareils numériques. Même lorsque les plateformes sont gratuites, des inscriptions sont demandés, donc des données et par extension, un moyen peu valorisant de faire survivre le domaine.
“Guideline et connotation” Chacune des plateformes a ses propres caractéristiques, sa ou ses différentes ambiances et catégories de photos, sa propre politique de valorisation des artistes qui ont contribué à la banque d’images. Les petites banques d’images ont plus tendance à privilégier des artistes en particulier, à en avoir un nombre restreint avec une identité forte, à l’instar des photothèques par le passé. Cependant chacune des plateformes ne partagent pas un flux de photos comme on pourrait le penser mais bien une collection, sagement réfléchi pour qu’elle convienne à l’idée que l’on se fait du site.
"L’impopularité” Peu importe le nombre d’arguments présentés, le fait est que pour la banque d’images … il n’y a pas d’implication de la part d’acteurs autres que commerciaux. La population ne s’y intéresse pas contrairement à des réseaux comme Snapchat, Instagram, Facebook… où certaines images sont relayées constamment. Le problème est que les utilisateurs semblent ne plus rien avoir à faire de l’avenir des choses qu’ils postent… tout est instantané, éphémère. La mémoire est d’avantage fixé sur un passé proche qu’un passé lointain mais peut-être est-ce finalement le cœur du débat.
“Censure politiquement correcte” A la pseudo diversité des acteurs et la qualité des plateformes on opposera la censure du site qui trie les images envoyés par les auteurs parfois sévèrement (1/100 clichés sur Pixabay)
“Renouvellement programmé” C’est un argument de vente mais il demeure négatif dans cet article car les clients de ces banques recherchent un renouvellement incessant des photographies et des sources amenant systématiquement à une obsolescence. Certaines photographies plus anciennes sont ainsi « nettoyées » de la plateforme et tombent dans l’oubli. Même si certaines traces subsistent, ce procédé rend obsolète le photographe derrière la photo. De plus les appareils numériques nous permettant de nous connecter à ces plateformes risquent de se faire de plus en plus rare car les matières premières elle-même deviennent inaccessibles avec le temps. Cela pose grandement question d’une transition de la mémoire numérique à une mémoire plus tangible.
“Une vision irréaliste” Le leurre de la diversité par le biais d’un tri ultra sélectif, et le positionnement sur le marché de celles-ci ne permet pas un tri « intelligent » des sources et de la mise à disposition des ressources photographiques. Aucune retranscription émotionnelle n’est présente contrairement à Boltanski qui joue entre des oeuvres vides d’émotions et d’autres pleines d’histoires dont chacun s’approprie le ressenti, impossible donc de penser que cette représentation est un témoignage plus fidèle de la réalité. C’est une réalité lissée, une virtualité. Appuyé par les logiciels de retouches et de montage tel que Photoshop. Dans l’oeuvre Crépuscule, (2015) Christian Boltanski rompt avec cette vision lisse et déterminée en laissant le spectateur interpréter à sa manière l’image qu’il offre au monde. C’est à dire ici la vision de lampes emmêlées, brillant dans un même espace. Il fait ici appel à nos émotions plus qu’il ne retranscrit pas trait pour trait un événement.
(4) Christian Boltanski, Centre Pompidou, Crépuscule, (2015)
Pour conclure, j’espère que cette recherche vous aura permis d’en apprendre plus sur les banques d’images. Il semblerait que de trop nombreux points nous empêchent de considérer ces pages Web comme actrices du devoir de mémoire, notamment l’aspect commercial de ses utilisateurs ainsi que les enjeux économiques amenant à une sélection et une monétisation des différents médias. Seuls les plus petites banques d’images qui priorisent la personnalité de leurs flux font survivre leurs propres réalités et donc leur propre mémoire des moments sensibles. Les sujets ne sont finalement pas si divers car ne peuvent pas être abordés si trop sombre ou peu vendeur… Le devoir de mémoire n’est pas respecté dans son sens originel. A mon sens, les banques d’images photos rendent obsolescentes nos manières de photographier. Elles standardisent les ressources, et la multitude d’offres similaires fait donc bouger la balance en faveur d’autres moyens de commémorer et de partager nos émotions.
Louise MILLIERY, L2 Sociologie
http://www.opte.org/maps/
https://www.flickr.com/photos/curiouslee/3485479724
https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A13284
http://histoirevisuelle.fr/cv/icones/500
https://www.parismatch.com/Actu/Environnement/Le-projet-du-siecle-la-carte-du-cerveau-734974