Comment aimer sans se perdre ?
C’est l’obsession de notre temps.
Nous voulons aimer intensément, vibrer, désirer, mais sans dépendre.
Nous voulons une relation consciente, mature, équilibrée. Alors nous lisons, nous analysons, nous “travaillons sur nous”.
Le développement personnel promet des outils pour mieux communiquer, mieux gérer nos blessures, mieux "poser" et "déposer" nos limites, sans être "confrontant" ni "...ant", le tout "en conscience" et "dans le coeur".
Mais cette logique a une limite.
Elle reste centrée sur le moi.
Un moi plus lucide, plus affiné, plus spirituel peut-être.
Pourtant, c’est toujours le même centre qui cherche à optimiser ses relations.
On polit l’ego, on ne le dépasse pas.
Un peu comme le disciple zen qui polissait un bout de charbon pour en faire un diamant.
La tradition des Yoginīs (le "shivaïsme du Cachemire") propose une autre perspective, beaucoup plus radicale.
Elle ne demande pas d’améliorer le moi pour aimer mieux.
Elle demande de reconnaître que l’autre n’est pas seulement un partenaire psychologique,
mais une manifestation de la Déesse,
de Śakti elle-même.
Il y a transcendance.
Tant que j’aime l’autre seulement comme individu séparé censé répondre à mes besoins affectifs, je reste dans le commerce subtil du manque.
Même sous des formes raffinées.
Même sous couvert de conscience.
Le désir devient dépendance parce qu’il est orienté vers un objet censé me compléter.
Dans la vision tantrique non dualiste, le désir n’est pas manque.
Il est puissance.
Il est l’élan de l’infini vers lui-même.
Alors, la relation n’est pas un face-à-face entre deux psychologies, mais une épiphanie.
L’autre est la Déesse qui me regarde.
L’autre est Dieu qui m'appelle à sortir de mes limites.
Aimer l’autre en la Déesse ne signifie pas idéaliser, ni nier les conflits.
Cela signifie voir plus loin que la personnalité.
Voir la personne immergée en Dieu.
Voir que derrière les blessures, les jeux de pouvoir, les attachements, il y a la même conscience vibrante
que Ici.
Le développement personnel reste horizontal.
Il améliore la relation entre deux egos.
La tradition des Yoginīs introduit la verticale.
Elle fait entrer le divin dans la relation.
Alors le conflit n’est plus seulement un problème à résoudre, mais une énergie à reconnaître.
Le désir n’est plus une demande, mais une offrande.
Aimer sans se perdre ne consiste pas à se protéger davantage.
Cela consiste à aimer à partir de la source.
Non pas aimer “quelqu’un” seulement, mais aimer la Déesse en lui, en elle, et en tous.
C’est exigeant.
Car cela implique de mourir à l’idée que l’autre doit me sauver. Mais c’est la seule voie qui libère vraiment.
Aimer sans se perdre, c'est aimer l'autre en se perdant en Dieu qui nous tient tous les deux dans sa main.
Cela étant, nous n'avons guère de modèle d'amour mystique qui soit, aussi, humain. Qu'en pensez vous ?
David Dubois













