You know this boogie is for real
Milieu de l’été, bord de mer, c’est un soir de concert. Un choc en arrivant, la moyenne d’âge est 40-50 ans, le coup du miroir non souhaité, c’est un coup de cafard intense. C’est un concert de vieux, nous sommes vieux. Au fond rien d’anormal, c’est le public du groupe mythique des années 90.
Première partie, une DJ quasi androgyne que je pense londonienne d’après son style. Elle a les épaules larges, de larges avant-bras, des tatouages, une frange, un tee-shirt-jupe Tom Ford. Elle mixe bien, musique de club sur samples funk-soul, set superbement effectué, mais pas très fun quand on est en fin de jeudi, debout, sobre et entouré de quadra en bermuda. D’ailleurs, ça danse peu dans la fosse, alors ils projettent des prises de vue du public sur les écrans géants afin que les vieux se voient en train de faire des cœurs avec leurs doigts, ça a l’air de leur plaire, j’ai envie de boire.
Fin du set, on attend la seconde partie, la vraie raison de notre venue, le show qui remplacera ce soir la série pondue par l’algorithme Netflix (zombie + sexe + braquage + etc.). Mais le groupe se fait attendre, normal pour des stars. Presque 22 heures, le public râle « fait chaud », « qu’est-ce qu’il fout ? », « il doit être bourré », « je bosse moi demain », … L’effet de la bière et/ou du rosé commence à descendre et la fatigue semble prendre le dessus dans un public qui ne va plus trop à des concerts et qui confond avec une séance de cinéma.
22 heures, ça y est, les musiciens du groupe Jamiroquai s’installent. Applaudissement nourris, accueil chaleureux, mais quand même, merde ils sont vieux. Vieux, mais le style reste cool.
Puis Jay Kay arrive : short de sport Boss, baskets et haut de survet’, comme d’hab. Mais pas vraiment, car Jay Kay a cinquante ans et un sacré bide. Son casque hi-tech, inspiration coiffe indienne, à LED, cache à peine, sur les écrans géants, son visage bouffi.
Les premiers morceaux commencent, Jay n’arrive plus vraiment à danser, il fait des pas de salsa type fin de soirée. On voit son visage sur les écrans, chaque note chantée appuyée est un supplice. Merde, je n’aurais pas dû venir. Parfois, il faut rester sur une bonne impression, et laisser les années 90 où elles sont. J’assiste à la déchéance d’une de mes idoles, je me demande même s’il ne va pas mourir sous nos yeux, à Jazz à Juan, l’équivalent d’une salle des fêtes au vu de sa carrière. Je croise le regard de ma femme, elle pense comme moi, fous rires nerveux pour dédramatiser, mais je suis dégouté et j’ai envie de partir, et puis…
Et puis, le groupe commence un autre morceau, que je connais, que tout le monde connaît. L’intro au synthé de « Space Cowboy », et Jay Kay qui lance le premier couplet. Ça y est, il vient de mettre tout le monde d’accord, Jamiroquai est toujours là. Le public fait un voyage dans le temps et chante, danse avec lui. Le concert commence enfin.
Enchaînement de tous leurs morceaux, « Love Foolosophy », « Virtual Insanity », « Seven Days In Sunny June », « Cosmic Girl », et j’en passe. On se souvient alors du nombre incroyable de tubes à leur actif. On se souvient que ce sont de très bons musiciens, bridge prolongés, solos … Le public danse, chante, transpire, applaudit, hurle. Plus personne n’a chaud ou bosse demain, on est tous, à nouveaux, retournés à l’époque où boire trop n’était pas vraiment grave. Les capacités de l’esprit sont incroyables, et les influences de la musique nous dépassent car tout a basculé mentalement pour des milliers de personnes après l’écoute de simples notes de musique.
Jay Kay est à l’agonie tout le concert sur le souffle, sur la danse mais je ferme les yeux et la voix est toujours la même. Il s’accorde même le luxe de fumer une cigarette, mort de rire en plein milieu du concert pendant que ses choristes meublent sur scène et je compris.
Je compris que Jay Kay pouvait se permettre de débarquer en short baskets parce qu’il était toujours le taulier. Il nous dit « vous êtes venus pour notre musique ou pour mes fringues ?! ». Fuck Instagram, le look de merde à la the Weeknd, fuck le contenant, écoutons le contenu.
Jay Kay traverse les époques tout droit sorti des 90’s, comme une nouvelle forme de résistance. Il est encore là pour nous, il ne nous oublie pas. Il est le leader du culte, en ces temps où nous autres sommes perdus dans le véganisme, l’androgynie et le cross-fit. Il se présente à nous, somptueux, en emmerdant l’époque dans laquelle nous sommes, nous disant : « you know this boogie is for real ». « Vous n’êtes pas seuls, je suis là. ». Il lutte, il souffre mais il reste sur scène pour nous accompagner encore un peu
Beaucoup de funk sur deux heures, comme une grande respiration, après la longue apnée du quotidien. L’espace-temps s’est figé, “I know all we're doing is traveling without moving”