En train de lire mon cadeau pour le secret santa kaamelott et : de 1) c'est beaucoup trop cute 2) la mention de Galessin est légendaire akskdkdjjdjdjsjsbd
une semaine en carmélide
encore joyeux noël, @capitanogiorgio !
lundi.
Elle l’entendit avant même de le voir. Non pas qu’il était particulièrement bruyant, au contraire même, mais toutes ces années à la tour à tendre l’oreille pour essayer de prédire le prochain mouvement de ses fantômes, à essayer de déchiffrer les messes basses de ses gardes ou à tenter de se distraire de chaque son de la forêt avaient apparemment fini par affiner son ouïe.
Et puis, elle savait qu’il la rejoindrait.
Délicatement, il posa sur ses épaules un manteau qu’elle devinait être le sien, et qui était le bienvenu. Parce qu’il sentait comme lui, déjà. Elle avait beau l’avoir près d’elle tout le temps, maintenant, elle ne s’en lassait pas, de cette odeur. Et puis, même si les beaux jours arrivaient, il faisait toujours plus qu’un peu frais, aussi, surtout à cette heure.
Arthur vint se poster à côté d’elle, si proche que son bras effleurait le sien, et Guenièvre tourna la tête pour lui offrir un sourire qu’il lui rendit.
Dieu qu’il était beau, son roi.
Ils contemplèrent la Carmélide pendant plusieurs minutes. La lune était haute, comme les remparts, alors la vue de ses terres natales était magnifique. C’était devenu son endroit préféré du château. Pour ce panorama bien sûr, mais surtout, pour le calme, la paix qui l’accompagnaient. Elle était soulagée, tellement soulagée et heureuse de retrouver les bruits de la vie en communauté, les cris de ses parents, les murmures des conversations, le son des portes qui claquent et des repas qui se préparent, mais parfois - parfois, elle avait besoin de s’en éloigner un peu, quand même. Parfois, c’était trop d’un coup, surtout les soirs comme celui-ci, où les invités se faisaient plus nombreux, où le vin coulait à flots et où il influait en quelques minutes sur le niveau sonore.
Alors, elle sortait. Et lui la suivait toujours.
(Avant qu’elle n’en arrive là, il avait toujours des petites attentions, aussi. Sa main sur la sienne, sur son genou quand il sentait qu’elle commençait à se sentir oppressée. Dans le bas de son dos, parfois, pour lui rappeler qu’il était là. Qu’il comprenait. Guenièvre rougissait toujours.
C’était nigaud à son âge, d’avoir encore ces réactions de jeune fille, mais bon. La reine de Logres avait depuis bien longtemps fait la paix avec le fait qu’Arthur Pendragon aurait toujours sur elle un effet loin d’être des moindres, quoi qu’il en soit.)
- Vous feriez quoi si tout était possible, là maintenant?, et Guenièvre sentit son regard la trouver. “Enfin je veux dire, si vous étiez libre de faire ce que vous voulez vraiment, sans les dieux au-dessus de votre tête et tout ce qui va avec, vous feriez quoi?”
Arthur n’hésita pas un instant.
- Je vous prendrai sous le bras, et on se barrerait dans un pays chaud. Loin.
Evidemment, que son coeur rata un battement. Pas qu’un, d’ailleurs.
Il se serra, aussi. A sa voix déjà fatiguée, au ressentiment et à l’envie qui la teintaient.
Aux mots qui suivirent. “Je m’enlèverai toute la merde que j’ai dans la tête aussi, quand même, histoire d’arrêter de vous emmerder avec.”
- Vous m’emmerdez pas, et il ricana, un peu.
Dans ces moments-là, Guenièvre avait envie de le serrer dans ses bras jusqu’à ce que toute sa peine le quitte, et de le protéger férocement de toutes celles qui pourraient la remplacer.
Leurs yeux se rencontrèrent encore, les siens doux. Qu’il était beau, mais qu’il était -
- Et vous?
Guenièvre non plus n’hésita pas une seconde.
- Tout comme vous, et ils se sourirent.
Dans son ventre, les papillons sur lesquels seul le fils Pendragon semblait avoir une emprise se précipitèrent dans tous les sens.
“On aurait une jolie maison, aussi. Un peu loin de tout, même si on pourrait aller à la mer et au village facilement. Avec un jardin, un potager. Un poulailler. Bon après, le potager ça serait une catastrophe, vu que je parierais pas sur votre envie de vous en occuper, et que moi, le seigneur Galessin a eu beau vouloir me montrer, j’ai pas du tout, mais du tout la main - “
- Attendez attendez, stop deux secondes.
Il s’était complètement retourné vers elle, une main d’appui sur la pierre, l’autre sur sa hanche, et un froncement de sourcils aussi bien installé sur son front que lui contre le muret.
Comme toujours, Guenièvre dût réprimer l’envie de les lisser de son pouce. Il était si mignon dans son air mi-perplexe, mi-énervé que c’était encore plus ardu que d’habitude.
Oh, et puis zut.
Elle aussi, se retourna pour lui faire face. Maintint son manteau fermé d’une main, et de l’autre, laissa le bout de ses doigts aller commencer leur noble entreprise.
Arthur, lui, ne remarqua potentiellement même pas le contact, visiblement bien trop outré par elle ne savait quoi pour le noter.
“Déjà, d'où vous rêvez d'un poulailler vous, madame j'ai peur des oiseaux parce qu'ils ont pas de bras,” et Guenièvre rit ,”et ensuite et surtout: comment ça le seigneur Galessin vous a montré? D’où il sort, celui-là?”
Amusée, Guenièvre se mordit la lèvre pour réprimer son sourire, ses yeux fixés sur le mouvement de ses doigts.
- Ça m'a jamais fait peur, les poules. C'est peut-être parce qu'on en avait à la ferme quand j'étais petite allez savoir, mais - je sais pas. Elles, ça va. Je les trouve mignonnes, même.
- Et du coup, vous voulez un poulailler.
- En plus, ça permet d’aller faire une balade pour récupérer les oeufs, et tout. C'est chouette quand même!
- Et le seigneur Galessin?
- Le seigneur Galessin non, ça j'en veux pas, si ça peut vous rassurer, et elle baissa les yeux pour que son regard croise celui de son bougon de mari.
Dans un élan de courage, elle permit à ses doigts d’effleurer sa joue, sa barbe. Laissa même son index et son majeur s’attarder sur son menton grisonnant.
- C’est moi ou vous êtes jaloux?
- Peut-être.
Jamais Guenièvre n’avait été aussi reconnaissante de la couverture de la nuit: ses joues brûlaient tellement qu’elle avait même peur qu’il ne sente leur chaleur d’où il était.
Autant pour se donner une contenance que pour le rassurer, son couillon, elle haussa une épaule.
- C’était du temps où j’étais avec Lancelot dans la forêt. J’avais pas vraiment de contact avec qui que ce soit, à part Angharad quand vous l’avez laissée venir: personne voulait me parler, personne ne m’écoutait, même. Lancelot y compris, assez vite. Le seigneur Galessin, c’était le seul.
Lâchant du regard le mouvement de ses doigts - et les lèvres charnues et distrayantes juste au-dessus - elle fixa de nouveau ses yeux dans les siens. “Attention, je sais bien que c’est un sale traître hein, vous me verrez jamais le défendre. Mais bon, lui, il était gentil avec moi. Je crois qu’il avait pitié, alors il venait discuter de temps en temps, il proposait de m’apprendre des trucs. C’est lui qui m’a montré, pour les pièges à oiseaux. Le potager en revanche, ça a jamais pris, ni avec moi, ni tout court d’ailleurs: le mieux que y’ait jamais eu à bouffer sur ce camp, c’est du rat.”
Arthur grimaça.
- Appétissant.
- N’est-ce pas.
- C’est bon à savoir, pour Galessin. J’ai toujours cru que c’était juste un con en toutes circonstances moi, et pour honnête j’ai pas tellement changé d’avis, mais bon. S’ils se repointent et qu’on le chope comme l’autre trou du cul de jurisconsulte, je prendrai ça en considération.
- Qu’il a voulu me donner les meilleures astuces pour réussir mes plants de salade, vous voulez dire?
- Voilà.
Ils se sourirent encore dans la nuit, et cette fois, le cœur de Guenièvre bondit si fort dans sa poitrine qu’elle était persuadée qu’il voulut en sortir pour aller s’offrir à Arthur.
Ce qui serait logique, en soi. Après tout, il était déjà à lui.
“Bon, on va se coucher?” Elle acquiesça.
Attrapant la main qui était toujours sur son visage, Arthur y déposa un baiser qui fit - ô surprise - rater un autre battement au cœur décidément bien mis à mal de la princesse, et l’enroula autour de son propre bras avant de les mener vers leurs quartiers.
En face de lui, Bohort arborait la mouille mi-gênée, mi-‘j’ai à redire mais j’ose pas de peur de froisser mon roi et de prendre une beigne au passage’ si caractéristique de son chevalier, et Arthur dût réprimer un sourire amusé.
- Non, non, Sire! C’est juste que - voyez-vous, entre le rapatriement de la table ronde et tout ce que cela implique, regardant sa nouvelle demeure notamment, et la fête qui n’est plus que dans quelques jours maintenant, je -
- Oui mais on s’en fout, de ça.
- Sire!
Son beau-père avait raison: celui-là et sa capacité à se vexer comme une grosse dinde pour tout et n'importe quoi, décidément.
Roulant des yeux à s’en déboiter la tête, Arthur soupira.
- Très bien, on s’en fout pas. Mais ce que je vous demande là, c’est plus important.
Le représentant de Gaunes lui jeta un regard qu’objectivement, Arthur savait ne pas voler.
Il n’en avait cela dit rien à foutre.
“Prioritaire, Bohort. Et c’est un ordre,” ajouta-t-il avec des yeux aussi noirs qu’il le pouvait avant que l’homme ne puisse libérer la réplique qui naissait déjà sur ses lèvres.
Le roi de Logres haussa une épaule. “J’aurais bien demandé à Vénec mais il est pas dans le coin, et ça urge. Du coup, à vous de vous démerder, désolé. Allez, bonne journée mon petit Bohort.”
Et, avec une tape dans le dos, Arthur tourna les talons, et remonta dans sa chambre.
Un soubresaut. Une inspiration affolée. Chaque nuit, les signes étaient les mêmes.
Ce n’était pas forcément que la nuit, d’ailleurs. En de rares occasions, il parvenait à dormir jusqu’à ce que la lune ne disparaisse avant d’être violemment réveillé par ses songes le soleil revenu. Parfois, les fois où il n’avait vraiment pas de chance, son amour, c’était les deux, aussi: pendant des heures, plusieurs fois d'affilée.
Le même rêve étrange, en boucle.
Arthur lui avait décrit le bleu, l’immensité, la sensation de profondeur. D’angoisse, aussi, le sentiment inexplicable d’une tragédie en approche. Et puis, il y avait ce bateau qui fendait la surface de l’eau, et là -
A côté d’elle, le souverain de Logres tentait de reprendre son souffle, une main sur son visage fatigué. La lune brillait si fort ce soir que lorsqu’il la retira, elle pouvait distinguer chaque ride, chaque cil. Le trouble derrière ces yeux sombres.
Lorsqu’elle amena sa main à son visage, le bruit discret des draps qui glissèrent vint se joindre à celui de la respiration perturbée de son roi.
Ils ne se touchaient toujours que très peu. Après la tour, elle avait cru que, peut-être…mais il y avait eu la chute de Kaamelott, les mots assassins de Lancelot, et Arthur s’était allongé sous les pierres, fatigué, encore, et en fait, non. Il avait pris le temps de lui expliquer, ses yeux fuyants, chacun de ses pores respirant la culpabilité et la haine de lui-même. Ce n’était pas elle, mais il ne pouvait pas. Il avait envie d’avoir envie, mais sa tête, son corps ne voulaient rien savoir, trop en prise avec ses démons intérieurs.
Elle le lui avait dit, le répèterai tant que ce serait nécessaire: il n’avait pas à s’en faire. Elle ne lui en voulait pas, pas du tout même: Guenièvre voulait juste qu’il aille bien, alors son souhait, au vu de sa situation, c’était surtout qu’il n’y ajoute pas en plus des remords qui n’avaient pas lieu d’être. Et puis, elle l’avait avec elle, quand même. Surtout. Elle qui pensait ne plus jamais le revoir, avait dût refouler ses larmes et la douleur qui lui tordait les entrailles chaque fois qu’elle y pensait, presque quotidiennement, dans sa prison de pierres, elle l’avait, là, tout près d’elle. Sain et sauf, au moins physiquement. Elle l’avait, et, en plus, ce qu’elle avait toujours espéré était par miracle enfin réalité: il la voulait aussi. Lui souriait, la regardait avec une chose dans les yeux qu’elle devinait presque être celle qu’elle avait dans ses yeux et son coeur à elle, quand elle le voyait. Guenièvre n’y connaissait pas grand-chose, mais elle la distinguait, la sentait, la différence. A vrai dire, elle avait eu l’impression que les choses avaient commencé à changer il y a un moment déjà, quand ils étaient partis à la recherche de sa descendance, avant même, peut-être, quand il était venu la chercher dans la forêt, mais jamais elle n’aurait pensé…jamais elle n’aurait espéré autant. Alors si en échange de tout ça, elle devait rester étrangère à toutes les choses de l’amour qu’elle devinait être délicieuses, tant pis.
Elle l’avait, lui.
Alors non, ils ne se touchaient pas, pas comme ça, et même dans l’absolu, pas beaucoup. Mais un peu, tout de même. Quand l’un voulait rassurer, calmer l’autre, donc. Parfois, juste comme ça, aussi. Elle avait toujours du mal à les initier, ces contacts-là, effrayée de dépasser des limites qu’elle ne pensait pourtant pas inamovibles. Lorsque lui le faisait, lorsque ses doigts venaient presque timidement trouver les siens, dans leur lit ou au détour d’un couloir, ou qu’il se rapprochait plus que d’ordinaire dans leur couche, si près qu’elle sentait son souffle sur son visage, le coeur de Guenièvre s’emballait, à chaque fois.
Son pouce continuait à effleurer doucement sa pommette, la joue d’Arthur chaude dans la paume de sa main. Ses yeux s’étaient refermés à son contact, et, doucement mais sûrement, il semblait se calmer.
Lorsqu’après quelques minutes, il tourna la tête vers elle, Guenièvre lui sourit.
Pria pour qu'il ne lise pas son inquiétude.
Elle le voyait, plier peu à peu sous le poids bien trop familier des responsabilités, lui qui était déjà affaibli. Elles les voyaient se creuser, ces cernes qui ne le quittaient pas.
Elle voyait tout, de nouveau. Et elle était terrifiée.
Ils restèrent comme ça un moment. Guenièvre espérait que c’était aussi apaisant pour lui que pour elle.
- Dites, j’ai oublié de vous demander tout à l’heure: c’est moi ou vous vous preniez le chou avec mon père, cet après-midi?
Arthur roula des yeux si fort qu’elle fut surprise de ne pas en entendre le bruit, tout signe de détresse restant étant immédiatement effacé par son expression saoulée qui prenait toujours tellement de place sur ce visage ronchon qu’elle avait toujours envie de couvrir de baisers.
Bingo.
- C’est pas vous, non: il m’a encore bien fait chier, aujourd’hui.
Sous les couvertures, Arthur saisit la main droite toujours libre de Guenièvre avant d’entrelacer leurs doigts, et elle remercia le ciel de l’avoir aidé à réprimer le frisson qui avait menacé tout son corps.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé?
- Comme d’habitude: je lui demande de faire quelque chose, et lui il me prend la tête pendant trois plombes avec des conneries au lieu de le faire. Y’a vraiment rien pour les calmer vos parents, même pas l’âge, et Guenièvre rit.
- C’est pas faux. Qu’est-ce que vous lui avez demandé?
C’était peut-être la fatigue, mais Guenièvre aurait juré voir quelque chose proche de la gêne traverser le visage de son mari.
- Un truc par rapport à la nouvelle table ronde, lâcha-t-il finalement. Vaguement. “Il va le faire en plus hein: mais fallait qu’il fasse bien en sorte de me faire doubler les veines du cou de volume avant, visiblement.”
Elle pouffa, parfaitement capable de visualiser la scène, et les yeux pétillants de satisfaction et de défi de son père.
- Vous étiez dans mon rêve tous les deux, d'ailleurs.
- Ah?
- En train de vous engueuler ça va sans dire.
- Je suis désolé de vous avoir réveillée, lui dit-il sincèrement dans une expression peinée.
Guenièvre secoua la tête, serra ses doigts plus forts entre les siens pour lui faire comprendre qu’il n’avait pas à l’être.
Puis -
- Je pense pas, non, et, comme prévu, elle regarda ses épais sourcils noirs se froncer.
Réprima son sourire amusé autant qu’elle le put.
- Quoi?
- Vu le rêve que je faisais, je pense pas que vous soyez désolée de m’avoir réveillée, non.
- Ah parce que ça vous amuse de nous voir nous engueuler pour de faux pendant la nuit, en plus de pour de vrai toute la journée?
- C’était pas tellement vous les protagonistes principaux, je vous ferai dire. Vous étiez là, mais c’est pas vraiment de vous, dont je rêvais.
- De qui, alors?
Cette fois, Guenièvre ne put le retenir, son rire.
- Du seigneur Galessin.
Son mari, évidemment, fut outré.
- Non mais vous vous foutez de moi!
- Mais c’est à cause de vous là aussi, à en faire des caisses la dernière fois!
- Bah tiens. Et vous faisiez quoi dans cette petite sauterie imaginaire, si c’est pas indiscret? Vous partiez découvrir le monde à la recherche du meilleur potager main dans la main?
- A peu de choses près, oui.
Sa tête de cornichon jaloux décolla de l’oreiller.
- De quoi?!
Elle devinait que ses rires ne devaient pas aider du tout, mais elle n’arrivait pas à s’arrêter.
Qu’est-ce qu’il était bête, alors. Bête, et adorable.
- Criez pas comme ça, vous allez réveiller tout le château.
- Ah bah y’a pas de quoi, non, c'est sûr.
- Je sais pas si on partait chercher quelque chose, en fait, se demanda-t-elle à haute voix, pensive. “Mais on partait, en tout cas. On était dans un grand champs, y’avait tout le monde, et il me prenait dans ses bras, un peu comme vous l’avez fait le jour de notre mariage -”
- A l’aise. Et il m’avait piqué ma couronne de fleurs aussi, ou juste ma femme?
Guenièvre fit glisser ses doigts le long de sa mâchoire, sur son cou avant de les laisser remonter de nouveau à sa joue pour se faire pardonner.
- Il vous avait pas piqué votre couronne de fleurs, non. Votre femme non plus, d’ailleurs: vous vous battiez avec mon père parce que justement vous vouliez me récupérer, mais lui voulait pas -
- Ça m'aurait étonné.
- …du coup il essayait de vous taper dessus avec un bâton, mais Vénec lui est tombé dessus avec une casserole, alors il a pas pu -
- Pour une fois qu’il me sert, celui-là.
- …et à la fin, je sais plus trop comment, mais je finissais par vous rejoindre. En collant un coup de pied dans les parties du seigneur Galessin il me semble, si ça peut vous faire plaisir. Ma mère était furax.
- Bah ils font la paire, vos parents.
- Non pas par rapport à vous, par rapport à l'autre. Elle a toujours eu un petit faible pour, alors que je commence à lui taper dessus, forcément…
Un ange passa.
Arthur la regardait avec des yeux de merlan frit.
- Vous pouvez me la refaire, celle-là?
- Toujours, je vous dis. Alors elle le trouve con, hein, elle a pas plus de respect pour lui que pour un autre, mais bon. Elle le trouvait séduisant. Ya pas qu'elle, d'ailleurs: on est toutes -
- Ah non mais vous allez pas recommencer, si?
- Mais quoi! rit-elle. “J'ai jamais dit que j'étais attirée par lui, moi, c'est vous qui faites votre gros ours mal léché. Tout ce que j'ai dit, c'est qu'il était gentil avec moi, et que oui bon, effectivement, objectivement il était vraiment très -”
- Très beau au point d'en rêver la nuit, on aura compris oui. Arthur souffla, dramatique. “On peut parler d'autre chose que de ce trou du cul maintenant là ou bien?”
Profitant du fait que les yeux de son mari soient restés cloués au plafond après avoir roulé dans leurs orbites une énième fois, Guenièvre laissa un baiser timide sur sa joue.
“Vous savez très bien que y’en a qu'un de brun qui m'intéresse, moi. Et il est petit avec une épée qui fait chier.”
Dans une manœuvre exceptionnelle, son roi réussit à la fusiller du regard tout en lui accordant un sourire amusé.
Il n’avait vraiment pas à s’en faire: n'était décidément pas Arthur Pendragon qui voulait.
Arthur n’était pas sûr de qui était le plus surpris.
Lui, qui se tenait là comme un con, la gueule enfarinée et le cerveau toujours pas réveillé après leur nuit perturbée. Sa femme, qui était venue s’écraser dans son dos, ne s’attendant pas à sa halte soudaine.
Ou Perceval, qui se tenait devant eux, les yeux comme deux soucoupes et le poing levé pour, visiblement, frapper à la porte de leur chambre.
- Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous?
Le visage du chevalier s’illumina.
- Bonjour, Sire! Ma reine, ajouta-t-il en inclinant la tête.
- Bonjour, seigneur Perceval. Qu’est-ce qui vous amène à cette heure?
Bien sûr, son ton à elle était on ne peut plus avenant, alors qu’elle serrait parallèlement silencieusement le bras d’Arthur pour l’intimer à plus de politesse malgré l’heure.
- J’suis désolé de vous déranger si tôt, mais c’est que je voulais vous inviter à nous rejoindre, en fait.
- Vous rejoindre pour?
- Pour mon anniversaire. On va faire une partie cet après-midi, alors je me suis dit ‘Tiens, j’inviterais bien le roi, ça me ferait plaisir qu’il vienne.’ Et vous aussi ma Reine, évidemment! Surtout vu comment vous avez été balèze au robobrole. Alors voilà, je vous demande.
Sa tirade fut accueillie par un silence complet.
Circonspect.
Arthur se retourna vers sa femme afin de s’assurer que ça ne soit pas lui qui soit en train de déconner. Vu sa tête, non.
- De quoi?
- Bah vous savez, la partie de robobrole de la dernière fois. Juste avant que vous retiriez -
- Non mais ça je l’ai, merci -
- Je pense que ce que voulait dire mon mari, coupa gentiment sa princesse, une main tout aussi demandante qu’apaisante dans son dos, “c’est qu’on ne savait pas que c’était votre anniversaire.”
- C’est parce qu’avant, j’le disais jamais. Parce que quand j’le disais, les gens oubliaient, ça me faisait pleurer, du coup ça m’a saoulé j’ai arrêté. Mais bon, là c’est le premier depuis que vous êtes revenu, et depuis qu’on est sortis des souterrains, alors je me suis dit qu’il fallait marquer le point!
- Le coup.
- Et donc pour ça, vous voulez faire une partie de…
Le chevalier adressa à Guenièvre un regard où joie et excitation venaient rencontrer confusion.
- Bah en fait, je sais pas comment ça s’appelle.
- Ah bah parfait, ça commence bien, et cela valut à Arthur un pincement dans les côtes pour lequel elle récolta un regard noir.
- Non mais je me souviens comment on joue, vous inquiètez pas. C’est juste que j’ai oublié le nom.
- Ça à la limite, c’est pas très grave, concéda la reine en faisant les gros yeux à son roi.
Perceval, lui, eut évidemment droit à son plus beau sourire.
Veinard.
“Comment on y joue, alors, à ce jeu?”
- C’est simple: normalement, y’a deux équipes de onze joueurs chacune. Mais si y’en a moins c’est pas grave, il faut juste changer la règle du corner, et puis l’entrée se fait pas par la même entrée du terrain, c’est perpendiculaire à gauche par rapport à l’arbre le plus proche s’il est plus de midi -
Le mal de crâne allait donc bien être au rendez-vous, aujourd’hui.
Au top.
- Et donc, le but du jeu?
- Mettre la balle dans le but!
Son chevalier avait un sourire à s’en décoller les zygomatiques. “Ça tombe bien en plus, vous qui vouliez une balle la dernière fois, au robobrole,” et Arthur grogna. “Y’a deux buts, et faut mettre la balle dans celui de votre équipe. Et devant chaque but, y’a un gardien ou une gardienne pour rattraper la balle, et celui qui a le plus de buts a gagné. La règle la plus importante, c’est -”
- Non mais on verra tout à l’heure les règles.
- Oui, ce sera plus simple d’apprendre en faisant, ajouta Guenièvre avec diplomatie.
Arthur ricana.
- ‘Plus simple’...
Cette fois, elle lui écrasa le pied.
Perceval, lui, souriait toujours comme un con.
- Trop la classe! Je viendrai vous chercher cet après-midi, alors.
- Faites-donc ça, oui, et, rayonnant, le gallois repartit dans le couloir.
Avant qu’il n’atteigne les escaliers, cependant, Arthur l’interpella une dernière fois. “Hey, Perceval?”
Elle qui avait grandi dans une ferme, avec pour mère une Picte par-dessus le marché, n’y avait jamais vraiment eu accès, mais en avait pourtant toujours rêvé, nourrie par le souvenir chéri et enchanté des quelques élégantes dames qu’elle avait croisées. Alors forcément, quand elle avait été couronnée reine, son bonheur avait été complet. Les couleurs! Les bijoux, tous plus beaux les uns que les autres! Les coiffures élaborées, ses boucles plus belles que jamais! Elle adorait cela, qu’on la prépare le matin.
Et puis…et puis, peu à peu, ça lui était passé. Elle ne savait plus quand exactement, mais elle se souvenait que ça avait été assez rapide. Même une fois Kaamelott terminée, elle ne sortait pas tellement, en fait, et n’avait donc pas vraiment de raison de s’apprêter. Elle ne s’était pas fait d’amies à qui elle pourrait parler de jolis tissus et de tant d'autres choses comme elle le pensait. Son mari ne la regardait pas. L’excitation et les joies de cette nouvelle vie qu’elle avait tant attendue n’était finalement jamais arrivées, et la morosité de sa réalité, elle, se fit de nouveau sentir. Bientôt, elle ne soucia plus de son apparence que pour les visites officielles, et seulement pour éviter les remarques bien senties de sa mère.
Quand Lancelot l’avait capturée, Guenièvre avait haï chacune des robes et parures luxueuses qu’il lui avait imposées. Oh, elles étaient belles, pourtant, magnifiques: la jeune adolescente qu’elle avait été aurait eu des étoiles dans les yeux à leur simple vue. Mais l’adulte qu’elle était devenue les détestait, ni plus ni moins. De tout son être. Elle détestait ces tons riches et pleins de couleurs qui contrastaient avec les murs ternes qui la tenaient prisonnière; elle détestait ces corsets qui la privaient du peu d’air auquel elle avait accès, et qui la faisaient souffrir quand elle s’asseyait alors qu’elle ne pouvait faire que ça, s’asseoir. Elle méprisait les matières soyeuses sur lesquelles son bourreau se permettait de faire courir ses doigts, elle méprisait ses compliments. Elle le méprisait, lui.
Elle avait voulu retrouver sa tenue de marche blanche et simple que son père avait comparé à celle d’une marchande de chevaux lorsqu’elle était partie avec Arthur. Elle avait désiré plus que tout pouvoir sortir et marcher, d’ailleurs. Des kilomètres entiers, sans s’arrêter. Elle avait rêvé d’entendre de nouveau la voix de son père qui se foutait d’elle. Elle avait prié revoir Arthur.
D’un mouvement de tête, Guenièvre chassa les larmes qui lui montaient, et se força à se reprendre, se souriant dans le miroir pour accélérer le processus.
Elle le voyait tous les jours maintenant, son amour. Elle les entendait se chamailler toutes les deux heures, ses parents. Elle était libre.
Et ce soir, avec ses amis, sa famille et son peuple, elle célèbrerait le retour du printemps, et les trois mois de leur liberté retrouvée.
Ce soir, elle s’était pomponnée, s’était laissée aller à la futilité de soigner sa tenue et de peaufiner sa coiffe de cette façon que Démétra lui avait montré un jour, parce que ce soir, pour la première fois depuis très longtemps, elle en avait eu envie. Pour elle.
Ça allait être une nuit formidable, elle le savait. Elle l’avait décidé, même.
C’était la moindre des choses, d’ailleurs: après tout, ils fêtaient aussi l’anniversaire du seigneur Perceval.
Laissant un gloussement excité lui échapper, Guenièvre bondit de son assise, et se hâta d’aller trouver son mari.
Ce n’était pas histoire de faire des phrases: lorsqu’il s’était retourné et qu’il l’avait vue arriver, Arthur s’était étouffé comme un con avec le morceau de jambon qu’il avait dans le bec, et n’avait pu reprendre une respiration normale qu’au bout de quelques humiliantes minutes.
Le soleil couchant colorait le ciel de Carmélide d’un orange et d’un rouge profonds sur lesquels venaient se dessiner les fumées des porcs qui cuisaient à la broche, menée d’une main de maître par Karadoc. Le tavernier zigzaguait entre les tables installées sur le domaine qui retrouvait sa verdure, des pichets en équilibre sur les plateaux. Bohort s’était bien évidemment démerdé pour trouver des fleurs (“On fête tout de même le retour du printemps, Sire!”), et en avait foutu partout. Un feu de joie avait été dressé et s’enflammait déjà un peu plus loin, n’attendant plus que ses festoyants qui arrivaient par groupes entiers, leurs visages tous fendus du même sourire heureux.
Le printemps revenait, oui. Et cette fois, ils étaient tous libres d’en profiter.
Et puis, il s’était retourné, et paf! Sa femme, absolument magnifique dans une robe lilas aux brodures discrètes sur laquelle ses boucles brunes descendaient en cascade.
Il avait failli y rester. Littéralement, donc.
Lorsque leurs regards s’étaient croisés, ça avait été comme une flèche dans le cœur. Pas de nature romantique, la saloperie - enfin, pas que. Ça lui avait surtout fait mal, fort, d’un coup, de se dire qu’il ne pouvait toujours pas, ne pourrait jamais lui offrir ce qu’elle méritait, à cette femme qu’il avait toujours l’honneur de pouvoir appeler la sienne, cette femme si belle, pleine de vie et d’espoir malgré toutes les conneries que le destin lui avait servi. Il ne lui avait pas menti, l’autre soir: s’il pouvait, il se dégagerait toute la merde qu’il avait dans la tête et il l’aimerait, l’honorerait comme elle en avait envie. Comme il en avait envie, lui aussi, si seulement -
- Oh, comme vous êtes beau!
Courant à moitié, Guenièvre s’était précipitée vers lui, se viandant presque sur la fin et l’obligeant à la rattraper, ses deux mains sur ses hanches fines.
Non pas qu’il s’en plaignait.
- Moi je sais pas, mais alors vous. Vous êtes sublime.
On aurait dit qu’elle avait été touchée par la foudre, sa princesse.
Dans un coin de sa tête, Arthur se nota de lui offrir plus de ces compliments qu’elle appelait pourtant tant, histoire qu’elle s’y habitue enfin.
Et puis, ses joues s’empourprèrent et doucement, tout doucement, un sourire naquit sur son visage, apportant au passage avec lui une bouffée de chaleur à Arthur qui lui fit croire pendant quelques secondes que le soleil avait changé d’avis, et revenait se joindre à eux.
Depuis, elle n’avait fait que ça, sourire. Danser, rire aux éclats, papillonner d’une conversation à une autre. Elle avait toujours été douée pour ça, parler aux gens.
Contrairement aux trois quarts (et plus) des participants, elle n’avait rien bu, comme lui, et pourtant, malgré les premiers rayons du soleil qu’on apercevait à l’est, elle ne montrait pas le moindre signe de fatigue.
Heureuse. Il osait à peine le penser, l’espérer, mais c’était pourtant vrai: elle avait l’air heureuse.
Et putain que ça lui allait bien.
Calé contre son arbre, Arthur sourit alors que sa reine s’esclaffait de joie en faisant tourner cette andouille de Gauvain.
Elle avait l’air heureuse, oui. Et lui, même s’il savait que ça ne durerait pas, se sentait, au moins en cet instant, heureux rien que de la regarder.
A l’extérieur, l’air était vivifiant, et empli uniquement du chant des oiseaux.
Non pas qu’il était particulièrement tôt. En revanche, la deuxième soirée de fête, elle, avait été particulièrement réussie, et avait même vu le soleil se lever, soleil qui, malgré la hauteur qu’il avait maintenant atteint dans le ciel, trouvait donc le peuple de Carmélie toujours profondément endormi.
Profondément endormi ou, dans le cas de certains (le seigneur Calogrenant), en souffrance, la tête dans un seau.
Toujours était-il que Guenièvre avait aujourd’hui tout le luxe de se balader tranquillement avec son mari d’humeur étrangement aventurière, avec pour seuls compagnons quelques oiseaux qui ne la dérangeaient pas le moins du monde, puisque constituant l’excuse parfaite pour aller se coller un peu plus contre son roi. Aujourd’hui, pour quelques heures au moins, ils étaient seuls au monde.
Ou du moins, c’est ce qu’elle pensait.
Elle écoutait, hilare, Arthur lui décrire les mouvements de danse endiablés de son père la veille lorsqu’elle le nota.
De l’autre côté du mur, là, vers les plants de fraise, si elle ne se trompait pas. On aurait presque dit -
Le bruit reprit, cette fois reconnaissable entre mille. Guenièvre s'arrêta net, tournant vers Arthur des yeux surpris qui furent encore plus surpris de le trouver lui, impassible. Amusé, même.
- Vous avez entendu?
- Ouais, c’est bizarre, dit-il, n’ayant pas l’air de trouver ça bizarre du tout.
Au contraire. “On ferait mieux d’aller jeter un coup d'œil, non?” et, sans attendre son approbation, Arthur leur fit parcourir les quelques pas restants le long du rempart sud, puis tourner l’angle en évitant le passage boueux du sentier.
Et c’est là qu’elle les vit, un peu plus loin.
Elle - n’en croyait pas ses yeux.
Ce n’est que quand la voix d’Arthur s’éleva derrière elle que Guenièvre réalisa que, sans vraiment s’en apercevoir, elle avait traversé seule les derniers mètres pour venir s’agripper, hébétée, à ce grillage qu’elle découvrait.
- C’est Bohort, commença-t-il alors que devant elle, les petites poules se pavanaient dans leur enclos. Ici, l’une dormait - là-bas, l’autre se battait avec un bout d’herbe qu’elle n’arrivait pas à arracher du sol.
“Enfin, c’est votre père aussi, techniquement, pour tout ce qui est structure,” précisa-t-il. Elle pouvait entendre ses yeux rouler rien qu’à sa voix. “C’était ça, la dispute de l’autre jour, d’ailleurs: il m’aura filé un mal de crâne du diable, mais bon, il se sera pas foutu de vous.”
Il était à son niveau, maintenant, et Guenièvre tourna la tête pour trouver un petit sourire sur son visage. “Mais les poules, c’est Bohort. Y’en a d’autres qui arrivent, hein. J’ai demandé au duc d’Aquitaine aussi, je sais qu’il en a des plus - enfin avec des plumes de compétition, jolies et tout, mais elles ont pas pu arriver à temps, elles devraient -”
- Vous m’avez fait un poulailler?
Il rit.
- Je sais pas si c’est aussi romantique que vous avez l’air de le laisser entendre. Et puis techniquement, je l’ai fait faire, mais…bon. Je sais bien que ça vous rapproche pas beaucoup plus de votre vie de rêves, mais on pourra venir chercher les œufs, comme ça.
Guenièvre avait très conscience de le dévisager, la bouche probablement ouverte en prime. Avait également conscience que c’était loin d’être poli, encore moins distingué.
“Enfin, si ça vous tente hein. On est pas obligés, c’était juste -”
Elle lui sauta au cou, et le serra, fort. Très fort.
- Vous m’avez fait un poulailler.
Arthur aussi, resserra ses bras autour d’elle.
Elle aurait pu en pleurer, tellement elle était bien. Heureuse.
Son petit breton attentionné tout contre elle.
- Ça vaut plus de points qu’un potager, non?, et elle rit. Quelques larmes s’étaient bien échappées, et elle avait certainement l’air un peu idiote, à s’émouvoir comme ça pour des volailles, mais Guenièvre s’en fichait.
Et puis, de toute façon, il n’y avait qu’eux.
Eux, et les poules.
Lorsqu’elle s’éloigna, juste un peu, juste assez pour se retrouver (littéralement) nez à nez avec ce mari qu’elle aimait tant, si proches qu’elle pouvait différencier les dégradés de brun dans ses yeux, elle eut envie de l’embrasser.
Ce n’était pas la première fois, bien sûr. Loin de là. Pourtant, aujourd’hui, c’était un pincement un peu plus fort de savoir qu’elle n’aurait jamais le courage de le faire.
Alors qu’elle était sur le point de le relâcher complètement, Guenièvre eut tout juste le temps de se dire que cette chose qu’elle lisait dans ses yeux avait décidément l’air très similaire à celle qu’elle ressentait pour lui depuis maintenant plus de vingt-cinq ans qu’Arthur posait déjà ses lèvres sur les siennes.
Son cœur, cette fois, s’arrêta.
Avec lui, semblait-il, le temps aussi.
Lorsque Guenièvre reprit conscience de la réalité autour d’eux, son front reposait contre le sien. Quelques secondes, encore. Et puis, ils se regardèrent. Il lui sourit, un peu, et son cœur s’arrêta une seconde fois.
"Bon allez, venez: on va aller les voir de plus près, vos poules."
on en parle de la façon dont la musique d’arthur à la tour monte si lentement, si doucement, comme une fleur qui se révèle, et littéralement quand les mélodies s’ajoutent, avec la pitite flûte, ça a un air de révélation/naissance, d’explosion de sENTIMENTS qui deviennent une vraie tornade par la fin de la musique, je-
‘Merdiques’ ne saurait commencer à correctement dépeindre ces derniers jours.
C’était fou quand même, cette capacité qu’il avait à toujours démontrer quel mari pourri il pouvait faire. Incroyable, au sens premier du terme. Après tout ce qu’il lui avait fait voir ces trois dernières décennies, depuis que la trop bonne et trop douce princesse de Carmélide avait eu le malheur de croiser son chemin, on serait en droit d’attendre une amélioration. Une trêve, a minima. Mais non.
Au bout de vingt-cinq ans, Arthur Pendragon, non content d’offrir à sa femme un mariage qu’il ne valait mieux pas commencer à essayer de définir, l’emmena enfin dans les doux pays du sud non pas pour profiter du climat, des fruits et des eaux chaudes de la Méditerranée, mais pour se faire violentée, capturée, et, cerise sur le gâteau empoisonné, frôler la mort. Par noyade, d’abord, grâce au rocher que s’était mangé leur bateau. De déshydratation, bien sûr, grâce à la prévenance complètement inexistante de leurs geôliers.
Par cette lame qui avait eu le temps d’être levée sur elle alors qu’elle gisait blessée au sol, son sang colorant déjà la terre ocre de Trois Fontaines.
Il pouvait encore voir le soleil se refléter sur le métal, sentir l’air de la mer teinté de sueur et de cette odeur de fer qui se dégageait de chacun d’entre eux, sa reine y compris.
- Elle va bien, Sire.
Arthur leva la tête vers Vénec, dont ses yeux discernèrent difficilement les traits dans la noirceur de la nuit malgré la lune qui trônait fièrement au-dessus de leurs têtes. Celles de Karadoc et de ce crétin de Kolaig, qui s’étaient endormis à côté du bandit, l’un contre l’autre, la bouche grande ouverte. Celle du tavernier, qui jeta à son souverain un regard puis un faible sourire à ces mots avant de reprendre sa contemplation de l’eau sombre. Celle de Vénec, donc, qu’Arthur ne parvenait pas à voir distinctement, mais qui lui semblait visiblement le voir très nettement.
“L’étouffez pas, non plus,” ajouta-t-il doucement, un sourire dans la voix.
C’est à ce moment que le roi de Logres se rendit compte qu’il avait encore resserré son étreinte autour de sa femme, endormie contre torse.
Oui bon, certes.
La libérant légèrement, Arthur enfouit son visage dans le cou de sa dame, et relâcha enfin le souffle qui lui contractait la poitrine.
Bercé par l’odeur de la peau salée de Guenièvre, il céda lui aussi à l’épuisement.
début de livre iv, et arthur qui confirme au messager de lancelot de "[dire] à la reine que demain on lui envoie sa suivante" alors que justement, deux secondes avant bohort rappelle qu'elle est plus reine vu qu'arthur a changé d'épouse
Jamais autant, du moins, qu’à cet instant, où elle s’était retenue au dernier moment de les poser sur lui, et qu’il avait senti son cœur tomber de déception dans sa poitrine.
“Je signale à madame que le prétendant de madame a progressé de deux pieds - mais vers le bas.”
De déception, oui. Plus grande qu’il ne voulait l’admettre. Ses yeux se posèrent brièvement sur le visage confus de la femme qui se tenait en face de lui, celle qui n’était plus sienne, celle qui n’avait pas changé et était pourtant si différente, celle qui était encore plus belle que dans ses souvenirs, et son palpitant fit de nouveau des siennes.
De déception, oui. Mais pas que.
Il ne l’avait pas vue venir, celle-là.
Mais bien sûr. Ça fait dix ans que tu penses qu’à elle, mais tu l’as pas vu venir. Trou du cul, va.
Devant elle, ses mains se tordaient toujours. Si c’était initialement pour se donner une contenance, se rattraper dans l’élan qu’elle avait eu, puis réfréné, comme dans un réflexe intégré après toutes les années où il lui avait refusé le moindre contact, c’était maintenant de gêne, il le voyait bien. D’embarras. Elle était toujours si empathique.
Alors pour la libérer, et peut-être un peu pour se convaincre, lui aussi, il lui signifia d’un mot et d’un ton faussement détaché qu’il n’était là que pour la porte, de toute façon, qu’il n’y avait pas de souci, lui offrit un sourire qu’il n’avait laissé voir à personne d’autre ces dix dernières années (peut-être même bien plus), et tourna les talons en ignorant du mieux qu’il put la douleur vive qui lui scillait la poitrine.
Il évitait de la regarder dans les yeux, pour des raisons qu’il prétendait ne pas vraiment saisir, sur lesquelles il ne voulait pas vraiment s’attarder, pas maintenant, pas ici, mais il la regardait. Peu importe à quel point il essayait, il n’arrivait pas à s’en empêcher.
Après la première heure, il avait veillé à garder un rythme raisonnable malgré l’urgence, voyant bien que ni ses muscles ni son souffle ne lui permettraient d’aller plus vite sans qu’elle en bave. Des années enfermées dans une tour, ça en avait, des conséquences. Pas que sur le physique d’ailleurs, s’il avait à parier.
Arthur se jura que s’il revoyait celui qu’il avait un jour considéré comme son meilleur ami, il le tuerait pour ce qu’il avait fait à Guenièvre. Elle qui n’avait jamais rien demandé, avait au contraire toujours été la seule à ne rien avoir à se rapprocher, et qui semblait pourtant condamnée à toujours, toujours être la plus punie de tous.
Elle souriait, pourtant. Il faisait un froid de canard, ils avaient certainement la garde saxonne au cul, à l’heure qu’il était, et elle devait se taper la vue d’un ex-mari qui n’avait été qu’odieux envers elle pendant quinze ans avant de l’abandonner à son sort, un autre ex-mari qu’elle n’avait pas choisi et un prétendant qui finalement ne voulait pas prétendre tant que ça. Et malgré tout, elle souriait.
Son regard volait d’arbre en arbre, étudiait les cailloux, les sentiers, détaillait le vol de ces oiseaux qu’elle craignait pourtant tant, fut un temps. Il s'attardait sur le ciel, aussi, beaucoup. Elle avait trébuché quelques fois déjà, mais même lui n’était pas assez con pour trouver ça ridicule, ou niais. Ça lui faisait mal au bide, surtout, en fait. Vraiment, vraiment mal au bide.
Des années. Elle avait été enfermée dans ce cagibi, ce trou où on ne pouvait faire deux pas sans tourner en rond pendant des années.
Sur lui aussi il s’attardait, son regard. Arthur le sentait dans son dos, constamment, sur son visage à chaque fois qu’elle pensait qu’il n’y prêtait pas attention. Putain que si, il y prêtait attention. Il arrivait à peine à s’empêcher de les lui rendre, ses regards, et baissait les yeux comme un con quand inéluctablement, leurs yeux finissaient par se rencontrer.
Il avait baissé les yeux toute la soirée, se concentrant sur le feu à faire, le petit campement de fortune qu’ils avaient monté autour. Nessa et Kolaig laissés dans un village alentour quelques heures plus tôt, il n’y avait plus beaucoup de distractions, de barrières, surtout que Karadoc et Perceval avaient décidé de se lancer dans une discussion à propos de la tenue officielle des Semis-Croustillants qui ne concernait (et n’intéressait) que ces deux crétins.
Ce qui les laissait, eux, là, plus vraiment mari et femme, dans un silence lourd de dix ans.
Et les mains de Guenièvre tremblaient.
Ça faisait cinq minutes qu’ils étaient installés autour des petites flammes. Peut-être pas suffisamment longtemps pour vraiment se réchauffer, donc, mais ça le faisait quand même chier, de les voir trembler comme ça. Ça l’arrangeait énormément aussi, d’avoir un début d’excuse pour entamer un début de contact, aussi nazes que soit l’un comme l’autre.
Parce qu’il en avait vraiment envie, en fait.
C’était pathétique, à pleurer, vraiment, ce besoin presque viscéral qu’il avait de lui parler, comme un adolescent de quinze ans, celui de Maurétanie césarienne qu’il avait été il y a toutes ses années, et auquel il repensait de plus en plus, ces derniers temps. Cette incapacité qu’il avait à le faire.
Tout allait vite, trop vite. Il y a à peine quelques semaines, il était tranquille, anonyme au milieu d’étrangers, et là -
Un frisson parcourut cette fois tout son corps, et Arthur se leva, et alla enrouler la peau de bête que lui avait confiée Merlin autour des épaules de Guenièvre. Quand il se rassit de nouveau en face d’elle, les flammes éclairant son visage surpris, elle le regardait avec de grands yeux ronds. Puis -
- Non mais…enfin, merci, mais vous êtes pas obligé, vous savez, je -
- Vous tremblez.
- Pas du -, mais elle s’arrêta face à son sourcil levé, et il cacha son sourire aux yeux levés et exaspérés qui suivirent du côté de sa femme. Ex-femme.
“Oui, j’ai un peu froid, mais vous aussi, alors -”
- Vous en faites pas, moi ça va.
Il se les pelait sévère, oui. Putain, ça ne lui avait pas manqué, ces températures à la con.
Mais ça, il ne comptait certainement pas le lui dire, alors l’ancien souverain se contenta de maintenir du mieux qu’il put son air stoïque, et feignit de l’intérêt pour les braises afin d’éviter une fois encore le regard de sa femme.
Ex-femme.
Après un moment, sa voix s’éleva de nouveau, presque timide.
- Merci.
Il la regarda, parce qu’il n’arrivait pas vraiment à s’en empêcher. Baissa les yeux de nouveau aussitôt, pour la même raison.
Guenièvre n’ajouta rien de plus cette nuit-là, et lui non plus.
Alors qu’ils redescendaient la colline enneigée, le frère de Perceval et un peuple qui ne savait dissimuler sa déception derrière eux, elle glissa, et il la rattrapa, de justesse.
Excalibur lourde à plus d’un sens sur son flanc, sa main gauche maintenant dans la sienne, sa main droite sur son bras, emmitouflé dans les broderies les plus luxueuses.
Leurs regards se croisèrent instantanément, et il se demanda si elle aussi, elle avait ce truc dans le bide là, qui s’excitait.
Il ne l’avait pas vue depuis dix ans, certes, et même avant ça, il n’avait jamais vraiment pris le temps de la connaître comme il aurait dû. Certes. Mais quand elle serra ses doigts entre les siens, Arthur sut que ce n’était pas tant pour le remercier que pour lui témoigner une fois encore ce soutien silencieux qu’elle avait toujours su lui montrer dans les pires moments de sa vie, qu’il le demande (le mérite) ou pas.
Sous les siens, ses doigts fins étaient toujours agrippés à la couronne qu’elle protégeait depuis vingt-cinq ans maintenant. Qu’elle protégeait comme elle avait essayé de le protéger, lui, sans arrêt, qu’importe le coût, encore moins pour elle. C’était lui avant tout le reste, pour Guenièvre, ça l’avait toujours été. Parce que malgré tout, malgré toute raison, malgré toutes les saloperies qu’il lui avait dites, faites, la princesse de Carmélide était tombée amoureuse du fils bâtard d’Uther Pendragon.
Et lui aussi, il était tombé amoureux.
Alors qu’il replongeait, et posait de nouveau ses lèvres sur celles de sa femme - parce que bien sûr que c’était sa femme, ça l’avait toujours été - approfondissant un peu plus leur baiser, la main de Guenièvre voyagea sur son torse, frôlant sa clavicule au passage, avant de se poser sur son cou.
Le roi de Logres nouvellement couronné frissonna et, d’une main sur ses hanches, rapprocha sa reine aussi près qu’il le put.
Arthur ressentait chacun des battements du cœur de la reine, aussi affolé que le sien.
Ses lèvres toujours perdues sur son cou, il laissa sa main remonter sur son ventre, son sein à qui il accorda une attention toute particulière pour lui faire faire ce bruit-là, celui qu’elle lui offrait encore, celui dont il était déjà esclave. Il prit son temps, parce qu’ils l’avaient, parce qu’elle le méritait et qu’il le voulait, redescendit le long de ses hanches, de sa jambe, enroulée autour de sa taille pour le tenir le plus près d’elle possible. Sa peau était douce, tellement douce.
Guenièvre donna un coup de rein qu’elle accompagna d’un gémissement glissé dans le creux de son oreille, et le roi de Bretagne faillit y rester.
Relevant la tête, Arthur couvrit son visage de baisers avant de revenir à ses lèvres rosies qui l’attendaient, avides. Défit les doigts de sa femme de ses cheveux noirs pour venir les entrelacer aux siens avant de les plaquer au-dessus des boucles brunes qui coloraient l’oreiller. Il prit une seconde pour la regarder, là, certainement la plus belle chose qu’il n'aie jamais vue de sa vie.
Quand elle rouvrit les yeux, elle le regarda, elle aussi, le souffle court, le regard voilé par le plaisir. Par autre chose, aussi. Et puis, elle sourit, et son palpitant déjà mis à mal rata un autre battement.
Il en avait eu des aventures, des amourettes. De vrais amours, même. Arturus, Arthur. Mais avait-il déjà ressenti ça, ce qu’il ressentait, là, le corps chaud de Guenièvre contre le sien?
Rien n’était moins sûr.
Nargué par le médaillon d’Ogma qui reposait entre eux alors qu’aucune parole ne pouvait s’échapper de sa gorge nouée, Arthur se contenta de rendre à sa femme son sourire, et l’embrassa.
Ce n’était pas juste qu’il se levait avant les poules et que la plupart du temps, il n’allait se coucher que très tard, après avoir décortiqué l'entraînement du jour avec Léodagan, les progrès faits et toujours à faire, le programme du lendemain.
Non, c’était surtout qu’ils lui pétaient sérieusement les noix, les Burgondes.
Putain, ce qu’ils étaient cons. Il avait presque oublié à quel point.
Mais même si c’était déjà dur, trop dur, même s’il était déjà fatigué, et que sa dépression se tenait là, à peine cachée…Il y avait des trucs, quand même.
Les yeux bleus perçants de Perceval qui s’éclairaient dès qu’il le voyait. Léodagan, dont l’âge n’avait en rien joué sur l’abondance et l’inventivité de ses remarques cinglantes qui l’avaient toujours fait marrer. Cette nouvelle manie qu’il avait de lui taper dans le dos, aussi, tout le temps, maintenant. Arthur n’avait pas tellement envie de s’attarder sur les motivations de son beau-père, sur pourquoi celles qu’il pensait deviner lui réchauffaient autant le cœur, mais c’était le cas. Il y avait le sourire de Bohort, qui le collait et parlait toujours beaucoup trop. Sa belle-mère, qui n’hésitait pas à dire à qui venait le faire chier avec trop de questions d’aller voir ailleurs. Les regards en coin de Merlin.
Il y avait la chaleur de Guenièvre contre lui, la nuit. Parfois, elle perdait sa lutte contre le sommeil et était déjà endormie à son retour dans leur chambre, mais peu importait: elle était là, et quand il se glissait contre elle, elle se collait un peu plus à lui, un soupir contenté inconscient s’échappant de ses lèvres à chaque fois. Il avait tellement pensé à elle, pendant ses dix ans. Il avait fait tout son possible pour ne pas le faire, pour ne surtout pas laisser les regrets, la culpabilité, la peur et cette autre chose qu’il n’osait pas nommer prendre le dessus, et la journée, c’était chose facile, ses mains tellement occupées, son corps d’esclave tellement sollicité que son cerveau ne pouvait pas suivre. Tant mieux.
La nuit, en revanche, c’était autre chose. Ses pensées, ses rêves - rien ne l’épargnait.
Elle l’avait hanté, sa reine.
Et maintenant, elle tenait ses démons à distance, sans même s'en rendre compte.
Installée dos contre son torse, Guenièvre tenait entre les siennes une de ses mains, le bout de ses doigts traçant le contour des siens, les lignes de ses paumes. Les cicatrices encore visibles que les ronces de la tour lui avaient laissées. Après un moment, elle les embrassa tendrement, et la chose dans le bide d’Arthur se tordit, encore.
Dehors, la dernière lune avant l’assaut de Kaamelott brillait haut dans le ciel silencieux. Le calme avant la tempête, certainement.
- Vous savez que moi aussi je pars avec vous demain, n’est-ce pas?
Disons qu’il l’avait vue venir, au moins.
Putain.
Le souverain soupira. “Vous irez nulle part, non. Et c’est votre roi qui vous parle.”
Sans surprise, Guenièvre se retourna aussitôt dans ses bras.
- Et moi je vous dis qu’il est hors de question que je reste ici pendant que tout le monde monte au front pour aller sauver le royaume - et c’est sa reine qui vous parle.
Et qui faisait ça bien, en plus de ça.
- Il est hors de question que Lancelot s’approche de vous.
- Il sera dans le château, Lancelot -
- Ou qu’il vous voit.
- Je serai maquillée comme les autres!
- Je prends pas le risque, je vous dis. Sans compter que si on a pas de bol, et qu’il contre-attaque, les pierres, vous vous les prendrez sur la tronche sans avoir trop l’occasion d’en envoyer des masses!
Elle s’éloigna un peu plus de lui, furieuse.
- Ah d’accord, donc pour les Burgondes et mes parents c’est pas grave, on y va, mais moi -
- Vos parents, ils font bien ce qu’ils veulent.
- Moi aussi je fais ce que je veux, figurez-vous!
- Vous, c’est pas pareil, faites pas celle qui comprend pas! Vous croyez sincèrement que je vais réussir à me concentrer sur quoique ce soit en sachant que vous êtes à portée de tirs?
Elle avait toujours eu un visage très expressif, sa femme. Visiblement, ça non plus ça n’avait pas changé, en dix ans.
La colère laissa place au choc, d’abord, un choc qui n’avait rien à faire là, et dont il se détestait d’être responsable. A la réalisation, ensuite, et, tout de suite après, à de la tendresse.
Une main sur sa joue mal rasée, Guenièvre se pencha pour l’embrasser.
Quand leurs yeux se rencontrèrent de nouveau, elle lui sourit, et cette fois, Arthur était sûr d’y lire de la pitié.
- Et vous, vous croyez sincèrement que je vais pas devenir folle, en sachant que vous êtes là-bas à lui faire face avec votre épée qui déconne pendant que je suis coincée ici?
- Guenièvre -
- Je pourrai pas, je vous dis. Les huit ans dans sa prison, je les ai faits, mais ça, je pourrai pas, et Arthur sentit ce poids maintenant familier tombé dans son estomac.
Culpabilité. Horreur. Honte.
Sa reine, elle, fit descendre le bout de ses doigts jusqu’à son menton, qu’elle releva pour qu’il la regarde de nouveau dans les yeux. “Et puis je vous ferai remarquer que tout le château y va, à Kaamelott, alors je suis pas tellement certaine que rester toute seule ici, avec tous les Saxons qui rodent toujours, ça soit vraiment l’option la plus prudente non plus.”
Il se fixèrent un moment.
Elle avait gagné, bien sûr. Ils le savaient tous les deux.
- Dans les souterrains, avec Perceval et Karadoc. Non-négociable.
Le visage de sa femme s’éclaira, et, comme à chaque fois, malgré ses nuages qui obstruiant tout, absolument tout, malgré l’inquiétude - la peur - , elle lui réchauffa la poitrine, juste un peu.
- Dans les souterrains.
Son sourire encore plus grand, Guenièvre se rapprocha, et élimina le peu d'espace qui existait encore entre eux. “Vous voulez pas m'embrasser, maintenant, au lieu de dire des bêtises?”
Ses bruits étaient lugubres, et pourtant, en dépit, et peut-être à cause de ce que cela représentait, une satisfaction brûlait dans ses entrailles.
Kaamelott, qui tombait en ruines.
Enfin.
Lancelot n’était pas mort. Une fois de plus, il ne l’avait pas tué, malgré ses crimes innommables, malgré le sort impardonnable qu’il avait imposé à la personne à laquelle Arthur tenait peut-être le plus au monde. Il était parti en le traitant d’incapable, et là-dessus, son ancien frère d’armes n’avait pas eu tort.
Lui avait voulu mourir, encore. Cette fois, il y était presque parvenu.
Il n’avait pas pu se libérer de cette vie, de cette destinée, mais au moins, Kaamelott, ses idéaux risibles, ses échecs à répétition et toutes ses douleurs, eux, devenaient poussière, enfin.
Une branche craqua à sa gauche. Aussitôt qu’il posa les yeux sur l’origine du bruit, Arthur eut l’impression d’être soudainement ramené à la réalité, une réalité dans laquelle ces pensées frôlaient presque l’indécence, si vite qu’il en eut la nausée.
Il lui fallut une seconde pour réaliser que Guenièvre pleurait. Qu’elle tenait contre elle sa main droite, visiblement blessée, sans même s’en rendre compte. Qu’elle tremblait.
L’angoisse lui prit à la gorge.
- Qu’est-ce que vous faites là? arriva-t-il finalement à sortir. “Qu’est-ce que - Guenièvre, qu’est-ce qu’il vous est arrivé?”, mais avant même qu’il n’arrive à son niveau, la reine se précipita vers lui et se jeta à son cou, son étreinte si forte qu’elle lui coupa le souffle.
- Hey, tout va bien. Doucement, respirez, lui glissa-t-il à l’oreille alors que sa femme s’effondrait littéralement en larmes contre lui.
- J’ai cru qu’il vous avez tué.
Sa voix lui brisa le cœur, et la honte l’étreignit si fort qu’il pensait même qu’il finirait en miettes.
“Je - je l’ai vu, et j’ai cru -”
Là, il s’arrêta net, son cœur.
Un peu plus brusquement qu’il ne l’aurait voulu, Arthur se détacha.
- Attendez, comment ça vous l’avez vu?
Ses yeux parcoururent chaque centimètre de son visage marbré de larmes et de poussière qu’il tenait entre ses mains. Rassuré du fait qu’il soit intact, firent de même avec son corps toujours tremblant.
Aussi délicatement que possible, Arthur lui saisit l’avant-bras. “C’est lui qui vous a fait ça?”, et Guenièvre secoua la tête.
- Non, hoqueta-t-elle du mieux qu’elle put. “Enfin, techniquement un peu, quelque part - mais c’est surtout moi.”
- Surtout - Guenièvre, qu’est-ce qu’il s’est passé?, et ses grands yeux bruns rencontrèrent enfin les siens.
- Quand on est sortis du souterrain, j’ai vu le ciel noir, ces nuages et puis ces éclairs qui n’avaient rien de naturel, et j’ai eu peur - peur qu’il vous soit arrivé quelque chose. Alors je suis venue vous chercher, et Arthur ferma les yeux un instant, essayant tant bien que mal de calmer la colère et la peur qu’il sentait sur le point de déborder.
Elle va bien. Elle est là, saine et sauve, et en pleurs en plus de ça, alors -
- Commencez pas à vous énerver, je vous préviens tout de suite que moi non plus, je suis pas d’humeur!
Il aurait presque souri, s'il n’était pas si paniqué.
C’était confirmé, à ce stade: rien ne pouvait altérer ni la bonne humeur, ni le caractère dignement hérité des Pictes qu’était celui de sa femme.
Se rapprochant de nouveau aussi près qu’il put, le roi caressa doucement de son pouce le poignet endolori de sa reine. Leva les yeux vers elle.
- Pardon, je suis juste inquiet, là. Vous êtes venue me chercher, et?
Toute la hardiesse s’évapora des yeux de Guenièvre, et il détesta la peur qui la remplaça.
Entre ses mains, la sienne tremblait toujours.
- Et je vous trouvais pas, ni vous ni les jeunes, expliqua-t-elle, lui rappelant au passage leur présence non loin. “Et puis Lancelot a débaroulé de je ne sais où, et on s’est retrouvés nez à nez.
Ses larmes recommencèrent à s’échapper sans même qu’elle ne semble s’en apercevoir. “Je me souviens plus de tout, c’était flou, je…Je lui ai hurlé de me dire où vous étiez, et il me répondait pas, il se contentait de me regarder, là, avec ses yeux de merlan frit - de me dire qu’il avait eu peur de jamais me revoir. Alors j’ai continué à hurler, et il me suppliait de venir avec lui, il me répondait pas, j’avais l’impression de devenir folle, comme dans la tour, la première fois où il est venu et a essayé de me faire croire que vous étiez mort, et - et puis il s’est rapproché, alors je lui ai mis mon poing dans la figure” finit-elle, presque penaude.
Arthur, lui, n’était pas certain que ses oreilles n’aient pas été abîmées par l’éboulement.
- Vous lui avez mis une beigne?
Guenièvre releva vers lui ses yeux pleins de larmes.
- Oui, fit-elle doucement. Puis - “Il me répondait pas aussi, cet imbécile! Et il s’approchait, et j’étais tellement inquiète, j’ai pas réfléchi, et - et puis ça faisait tellement longtemps que j’avais envie de lui en mettre une, j’étais bien contente quand j’ai vu son nez plein de sang -”
- Vous lui avez pété le nez, en plus?
Elle acquiesça.
Lui laissa échapper un rire aussi nerveux qu’ahuri.
Avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce soit, des cris se firent entendre de là où était venue Guenièvre.
Sans les remarquer à proprement parler, il se souvenait avoir déjà pensé qu’elles étaient belles. Délicates, avec ces longs doigts fins, élégants. Qu'elles avaient l’air douces, aussi.
Bien sûr, à l’époque, cela avait été loin d’être suffisant pour ne serait-ce que commencer à le tenter de briser sa promesse. Sa fichue, pathétique, maudite promesse. Tout de même, la pensée lui avait traversé l’esprit.
Le traversait encore maintenant qu’elles semblaient être la seule chose qui l’empêchaient complètement de tourner la carte.
L’avait traversé depuis qu’il était revenu, en vérité. Après la violence de son retour sur ses terres natales, émotionnelle autant que physique, à coups de morceaux de bois dans la tronche, flèche empoisonnée et bras déglingué, sans parler des semaines en cage à se faire trimballer sur tout le continent, la simple vue de Guenièvre avait été suffisante pour que tout ce merdier vaille le coup. Son contact, ses caresses, ses bras, eux, l’avaient presque réparé.
Presque.
‘Il voulait se laisser mourir, je vous dis!’
La rumeur n’avait pas tardé à se propager, évidemment. Enfin, ‘rumeur’ - l’information, plutôt. A peine étaient-ils redescendus de la colline que les mômes avaient partagé leur étonnement et leur incompréhension de le trouver allongé sur la table, inerte, et à partir de là…
En une soirée, cette soirée qui n’aurait dû être que celle des célébrations, de l’ivresse de la libération, c’était fait. Vieux, jeunes, chevaliers: tous savaient. Et lui n’osait croiser le regard d’aucun d’entre eux.
Dans son dos, les festivités continuaient à battre leur plein malgré ces murmures plus sombres, les tentes des Burgondes pleines de lumière, de nourriture, de vin, de joie. De vie. Celle qui reprenait, enfin, après des années de cauchemar.
Perdu dans la contemplation de ces étoiles qui fascinaient tant Perceval, il entendit tout de même ses pas dans l’herbe humide. Le bruissement de sa cape.
Lorsqu’elle glissa sa main sur sa nuque, la vague de tous les sentiments qui le traversèrent faillit le mettre à terre.
Ils restèrent là, au clair de lune. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés, la toute première fois, il y a vingt-cinq ans. La Carmélide. La nuit. La lune, donc. Il y avait même les tentes, pour compléter le tableau.
Ce soir-là, il n’avait pas vraiment osé la regarder, même s’il ne se l’était pas vraiment expliqué.
Ce soir, les raisons étaient on ne peut plus claires.
- Je suis désolé, murmura-t-il lamentablement après un moment.
Un euphémisme. Une déception, encore: il lui devait plus, tellement plus que ça.
Il lui avait promis de ne plus recommencer, en plus.
- Vous m’avez promis de plus essayer de vous enlever la vie en nous le faisant voir pour qu’on se sente coupable, et à ses mots, Arthur réalisa qu’il en avait lui-même mis sur ses dernières pensées. “Là, j’imagine que vous vous êtes dit qu’on penserait juste que Lancelot vous avez tué, ou que vous aviez pas eu le temps de fuir.”
Son ton était celui de la simple conversation, aussi détaché que si elle lui racontait ce qu’elle avait mangé ce midi, et, une fois encore, Arthur se détesta, profondément. Il la connaissait. Le voyait très bien, ce qu’elle était en train d’essayer de faire, ce qu’elle avait toujours, ce qu’elle essaierait toujours de faire, sans qu’il ne s’en soit jamais rendu digne une seule fois dans cette vie qu’il trouvait déjà si longue.
Sous la couverture de la nuit, sans même la regarder, il la voyait, sa femme, mettant de côté tout ce qu’elle ressentait pour que lui ne se sente pas coupable.
Elle l’aimait, plus que tout. Il l’avait toujours su, était presque tombé à genoux de soulagement de réaliser que c’était toujours le cas, même après ses dix ans où il l’avait abandonné à son triste sort. Et, maintenant qu’elle l’avait enfin retrouvé, maintenant que son regard ne suivait plus que lui, partout, lui tentait de mettre fin à ses jours - et elle, elle se tenait droite, forte, et prenait une fois de plus son fardeau sur ses frêles épaules sans se plaindre, en prétendant qu’il n’était pas encore en train de lui briser le coeur en milles morceaux.
Saisissant cette main dont le pouce dessinait encore des cercles sur le haut de sa nuque, Arthur y posa ses lèvres, une fois, une autre. Embrassa son poignet maintenant guéri.
- Elias?
- Merlin était là, aussi, et il leva enfin les yeux vers sa femme, qui lui souriait déjà. Les lumières des feux de camp derrière elle créaient une sorte de halo autour de son visage.
Elle était magnifique.
Son estomac se tordit.
Tirant Guenièvre contre lui, il la fit s’asseoir sur ses genoux, et se réfugia contre elle aussitôt que ses bras se refermèrent sur lui.
Le roi inspira. L’air semblait toujours manquer, comme depuis qu’il avait remis les pieds sur l’île de Bretagne, mais ici, dans son cou, un peu moins.
- Je suis désolé.
L’une de ses mains vint se perdre dans ses cheveux noirs, qu’elle caressait doucement tout en l’amenant encore plus près d’elle.
- Je sais.
- C’était pas prévu, je vous jure. Je - j’y suis pas allé en pensant faire ça.
- Je vous crois.
Son regard trouva le sien. Une fois encore, sa reine lui sourit malgré la douleur qu’il voyait dans ses yeux.
Trop clémente, trop bonne. Encore, toujours.
Guenièvre laissa ses doigts glisser sur sa mâchoire, se perdre dans sa barbe. “C’est pas la peine de faire cette tête-là, vous savez. Évidemment que je vous crois. Vous voulez m’en parler?”
Les mots lui échappèrent avant même qu’il n’ait le temps de les penser.
- Oui. Mais pas maintenant, et elle hocha simplement la tête.
- Venez, on va se coucher, alors. Elle se leva, attrapant sa main au passage pour l’amener avec elle.
Pas de reproches, pas de questions. Juste sa compréhension et sa patience. Encore, toujours.
Arthur la retint.
- Vous devriez aller faire la fête avec les autres, plutôt. Profiter, et la surprise qui s’était peint sur ses traits de princesse se défit sous le coup d’un roulement d’yeux assez spectaculaire pour rivaliser avec les siens.
- Mais oui, bien sûr. Parce que là ce dont j’ai envie c’est pas de me glisser au chaud sous les couvertures avec mon mari, c’est d’aller m’enfiler du rouquin en mangeant du saucisson avec Karadoc et le roi Burgonde.
Il ricana.
Se dit qu’en y pensant, il n’aurait pas cru en être capable de ça, aujourd’hui, en sortant des ruines de ce foutu château. Après non plus, d’ailleurs - mais aujourd’hui, encore moins.
A son retour de Thanet, à peine descendu de son cheval, le roi fut accueilli en Carmélide par la nouvelle qu’on avait capturé le jurisconsulte sur les côtes bretonnes.
Il n’avait pas encore escaladé les premières marches du château qu’il entendait déjà la voix de son beau-père tonitruer contre les murs. Échangeant un regard avec Perceval, Arthur retint à peine un soupir las.
Non pas qu’il puisse le blâmer, lui ou aucun autre qui aurait envie de lui casser la gueule, à ce trou du cul de traître, mais là tout de suite, ce dont il avait envie, besoin, c’était juste de retrouver sa femme, et de se mettre au plumard.
De préférence avec elle.
Mais si le lit allait visiblement effectivement devoir attendre, vu l’ambiance, sa femme, elle, il l’avait déjà.
La scène sur laquelle ils tombèrent en entrant dans la pièce principale aurait presque pu être comique.
D’un côté, le jurisconsulte, poisseux et apeuré, recroquevillé derrière deux gardes, ses poignets enchaînés levés au niveau de son visage pour se protéger. De l’autre, Léodagan, dans une des colères les plus noires qu’Arthur ne lui ait connu, retenu tant bien que mal par Calogrenant et Maclou, chacun à un bras. Plus surprenant, Séli, d’ordinaire à calmer son mari, également retenue par Elias et Merlin.
Et au milieu, Guenièvre, une expression indéchiffrable sur le visage, qui tentait sans succès de calmer ses parents.
Lorsque leurs regards se croisèrent, son visage s’éclaira brièvement, et elle lui offrit un sourire qu’il ne put s’empêcher de lui rendre.
C’était long en fait, trois jours.
Mais en un battement de cils, le sourire de la reine disparut alors que ses yeux inquiets trouvèrent son père, puis de nouveau les siens.
Elle fut la première à briser le silence que leur arrivée avait installée.
- Il faut vraiment que vous leur disiez de se calmer.
- Nous calmer? Bah tiens!
- Ah non mais va y’en avoir du calme, si y’a que ça faut pas vous en faire, ajouta le Sanguinaire avec un sourire glaçant.
Son regard n’avait pas quitté le jurisconsulte une seule seconde. “C’est sûr que ça risque de gueuler un peu pendant l'écartèlement, mais une fois qu’il sera brûlé, on sera peinards.”
- Père!
Sans prévenir, sa belle-mère écrasa le pied du druide, qui hurla et relâcha sa prise. Elias, hilare, fit de même. Si ce n’était pas pour la réactivité aussi rare que surprenante de Perceval, qui la rattrapa juste à temps et réussit à la repousser, elle aurait atteint sa cible.
- Bon, stop là. Je sais que c’est compliqué pour tout le monde -
- ‘Je sais’, mais qu’est-ce que vous savez, vous! Vous étiez barré au soleil! cracha le roi de Carmélide, qui lui accorda enfin un regard assassin.
Touché.
- C’est pas faux. Disons que je ne peux qu'imaginer à quel point vous avez envie de lui péter la gueule à celui-là -
- Ce sale pignouf de traître!
- Voilà. Donc j’imagine bien que vous avez envie de lui exploser les dents, vu qu’il était en train de s’en mettre plein les poches et le bide pendant que -
D’un même mouvement, tous les protagonistes de la scène se retournèrent vers lui. Même les gardes ne purent s’empêcher un regard étonné dans sa direction, avant de reprendre leurs postures.
- C’est pas vraiment ça, Sire, commença un Calogrenant gêné.
- C’est-à-dire que -
Mais avant que Merlin ne puisse terminer sa phrase, Séli explosa.
- C’est à cause de lui! C’est à cause de cette ordure, qu’il a eu ma fille! Cette pourriture, et elle lui balança le bonnet de Perceval au visage, des flammes dans les yeux.
Jamais Arthur ne l’avait vue aussi hors d’elle.
“C’est à cause de pourriture si ils l’ont trouvée, si elle a été enfermée dans cette saloperie de tour -”
Et puis, ses mots connectèrent enfin.
Alors que l’air semblait avoir quitté la forteresse, il se retourna vers sa belle-mère.
- Quoi?
- Il l’a balancée à Lancelot, on vous dit!
Arthur trouva les yeux de Guenièvre. Ces yeux apeurés, torturés, alors même qu’elle essayait de se tenir droite quand son corps semblait lui crier le contraire.
Tout alla si vite que son propre cerveau n’avait semble-t-il pas eu le temps de l’enregistrer.
Lorsque sa conscience fut de nouveau totale, Arthur réalisa qu’il avait traversé la moitié de la pièce, et que la seule chose qui se tenait entre lui et l’allié capturé de son ancien ami était sa femme.
Les mains sur sa poitrine, son regard maintenant suppliant mais déterminé planté dans le sien.
- Arthur, non.
Sa voix et son contact l’ancrèrent de nouveau dans la réalité. Les cris de ses beaux-parents derrière lui, les demi-mouvements incertains des gardes. La mine blafarde de la misérable enflure qui se planquait derrière eux.
La rage qui lui déchirait le bide.
Dans sa poitrine, son palpitant battait si fort qu’il menaçait de lui briser les côtes.
Putain de -
- Arthur, j’ai dit non! et cette fois, la reine le repoussa, mettant autant de force dans ses bras que d’impératif dans ses mots. “Gardes, foutez-le aux cachots,” et malgré les protestations de leurs souverains, les deux hommes exécutèrent sans un mot les ordres de leur fille.
Cette fille qui ramenait maintenant le visage de son mari vers elle, l’obligeant à rencontrer de nouveau son regard.
“S’il vous plaît, non,” implora-t-elle presque.
Destinée cette fois juste à lui, sa voix avait déjà troqué cette autorité dont elle était si rarement habillée pour son habituelle douceur. “Je veux être à l’origine de la mort de personne, même pas de la sienne, alors non.”
Les mains d’Arthur, dont l’une d’elle tenait une Excalibur qu’il ne se souvenait pas avoir dégainée, frémissaient de fureur. D’un besoin de frapper, de punir. Guenièvre les recouvrit toutes deux des siennes.
Lorsqu’enfin il acquiesça, toujours incapable d’articuler le moindre mot, elle lui sourit, juste un peu, et défit ses doigts de l’épée des dieux.
Les comptes-rendus, les états des lieux, les débats sur les marches à suivre. Pour reconstruire, repartir, recommencer. Le monde était de nouveau celui de tous les possibles, mais avant, il fallait se relever. On listait, ceux à aider, ceux à chercher. Ceux à pleurer. Ce qu’il fallait faire, remettre sur pied. Les journées s’allongeaient, les nuits se faisaient courtes et le poids, de plus en plus lourd. Le bal ininterrompu avait repris, dans une pièce qui manquait encore une fois d’air, du moins pour lui, qui était pourtant censé la régir.
Excalibur, elle, continuait de cracher des flammes bleues dans un grondement sourd qui semblait trahir une colère qui montait.
Elle ne montait pas que chez les dieux, d’ailleurs, la colère.
Il essayait, pourtant. Il essayait vraiment, mais peu à peu, il recommença à étouffer. Encore. Encore plus que la première fois, même. Ou peut-être ses années au soleil avaient-elle polies les souvenirs de ses tortures passées.
Alors, il parlait de moins en moins. Laissait faire, à tel point qu’il ne lui était plus vraiment nécessaire de tellement prêter l’oreille, à un moment. Il n’y parvenait pas, de toute façon. Ce nuage noir qu’il avait l’impression de trainer depuis son premier retour sur son île natale oubliée il y a plus de vingt cinq lui comprimait le ciboulot, lui embuait l’esprit. Alors, autant qu’ils fassent, eux.
Il ne partirait pas, cette fois. Il resterait. Mais il ne pouvait plus. Et après quelques semaines, il était plus qu’évident que tous ceux qui l’entouraient, tous ceux qui posaient sur lui leurs yeux où la déception se mêlait à la rancœur l'en blâmait.
Ainsi soit-il.
C’était le cas, ce soir. L’occasion était pourtant joyeuse: un banquet, modeste mais animé, pour célébrer les trois mois de la libération du pays, et le retour des beaux jours. Les rires résonnaient, les bons mots fusaient.
Mais les mauvais aussi. Les pics à peine déguisés, les reproches à demi-mot, qui se multipliaient, se faisaient de plus en plus audibles à mesure que le vin coulait. La dernière remarque, jaillie de quelque part au milieu de la tablée et qu’il prétendit ne pas entendre, parvint même à l’atteindre, aussi violent qu’un coup dans le bide.
Sous la table, Arthur sentit la main de sa femme se poser sur sa jambe.
Elle écoutait ce que lui contait Perceval, assis à sa droite, lui offrant un sourire radieux au passage. Une histoire de pierres qui glissent et de moutons qui chargent. Elle avait l’air tellement concentrée qu’Arthur se demanda si ce n’était pas juste une coïncidence.
Mais après quelques allers-retours apaisants, ses doigts entourèrent son genou avant de le serrer, juste un peu, et il sut. Respira un peu mieux, soudainement.
Attrapant cette main salvatrice dans la sienne, il entremêla leurs doigts, et s’accrocha.
- Et moi, je vous ai dit que j'en avais rien à foutre.
Un bruit, comme une porte en bois qui rencontre un obstacle. La leur, s’il en croyait les ronchonnements de sa femme.
L’esprit toujours dans un demi-sommeil, il ne distingua plus de mots pendant un moment. De vagues échos de voix tendues, quelques bribes floues de ce qui devait être des paroles énervées. Énervées, mais murmurées, nota-t-il vaguement.
Jusqu’à ce que -
- Non mais vous avez besoin que je vous rappelle où vous êtes, là?
Ah. Son beau-père.
La lassitude l’envahit avant même qu’il ne bouge un muscle à l’idée qu’il allait devoir lever ses miches. Il ne savait absolument pas pourquoi ils se prenaient encore le chou, ces deux-là, mais bon. S’il emmerdait sa femme, il fallait bien qu’il aille la défendre.
- Chut!
Arthur sourit, un peu. C’était mignon, cette volonté qu’elle avait de garder leur petit échange à voix basse, sans doute aucun par égard pour lui, dans une détermination telle qu’elle ne réalisait pas qu’elle aussi le haussait doucement mais sûrement, le ton.
- Je vous ai demandé de chuchoter. Et puis j'ai pas besoin que vous me rappeliez où je suis, merci: je suis chez moi, dans ma chambre de surcroît, alors maintenant vous êtes gentils, vous me lâchez! Zut!
Ah oui, ‘zut’, carrément. Il devait vraiment être en train de la faire chier.
Quand faut y aller…
Ouvrant enfin une paupière, Arthur distingua la silhouette drappée de blanc de la princesse de ces murs. Ses épaules tendues. Son visage lui était caché par la porte, sur laquelle il ne voyait que sa main qui tentait de la fermer alors qu’elle continuait de houspiller son père.
Arthur manqua encore quelques échanges, puis -
- …vous ai demandé de lui foutre la paix. Vous aussi, vous êtes roi, et toujours à dire que vous pourriez faire mieux que celui de Bretagne, à ce que je sache, alors hop: vous prenez vos papelards, vous posez votre derrière sur une chaise et vous vous y mettez!
Ah.
Dans son bide, il sentit deux sentiments bien distincts se réveiller, eux aussi.
Un peu plus, même.
- C’est à lui de le gouverner, le bordel! S’il est revenu pour roupiller toute la journée, je vous le dis, c’était vraiment pas la peine!
La honte. La colère, un peu. L’angoisse, beaucoup. Le désemparement.
“Et surveillez votre ton, vous. Je vais - “
- Vous allez rien du tout, père! Je suis votre reine, je suis votre fille, alors vous pouvez m’épargner vos menaces qui gaspillent de l’air et plutôt réfléchir à celle-ci: vous le lâchez, vous dites à toute votre petite bande de garder leurs petites remarques qui n’intéressent personne pour eux et vous la fermez, tous, parce que sinon je vous garantis que je l’embarque lui, deux sacs, et que vous nous revoyez plus!
La gratitude.
Enfouissant de nouveau son visage dans son oreiller, Arthur laissa le poids du ciel qui semblait lui tomber sur la tronche l’écraser de nouveau, en le remerciant tout de même de lui avoir envoyé ce bout de femme qui était le sien.
Laissant sa tête tomber vers l’avant, Arthur retint à peine son râle de plaisir.
Ne le retint pas du tout, en fait. Pour ce qu’il en avait à foutre.
Putain, ce qu’elle était douée.
- Vous avez toujours su aussi bien y faire et ça fait vingt-cinq ans que je m'assois sur ça, en plus du reste, ou c’est récent, votre talent caché? et sa reine rit, déposant un, deux baisers au milieu de son dos mouillé avant de reprendre sa tâche.
Alors que ses mains remontaient vers sa nuque, ses pouces appuyèrent juste au bon endroit, et ses yeux roulèrent jusqu’à l’arrière de sa tête.
Pu-
- Récent pas tellement non plus, mais non, ça date de la tour. C’est Nessa: elle vient d’une famille de fermiers, et ils avaient toujours plein de courbatures, alors ils faisaient ça. Du coup, elle m’en faisait aussi, et elle m’a appris. Déjà parce qu’on avait que ça à faire, et puis huit ans à pas pouvoir faire plus de dix pas par jour, ça aide pas tellement le corps.
Le bruit de l’eau tourmentée résonna dans la salle de bain lorqu’il sortit sa main de l’eau pour saisir la sienne, et y poser un baiser. Une excuse silencieuse, comme à chaque fois qu’était évoqué son enfermement. Son calvaire de presque une décennie.
Elle lui avait accordé son pardon pour son abandon, sa lâcheté. Lui ne se l’était pas encore accordé lui-même, ne le ferait d’ailleurs jamais, mais Guenièvre, elle, refusait qu’il continue à se punir.
Pressant de nouveau ses lèvres sur sa nuque, sa reine reprit son œuvre.
- Vous devinerez jamais qui le tavernier a recruté, pour travailler dans son auberge.
- Les Semis-trous du cul, avec Merlin en prime? Arthur émit un rire moqueur. “Si, j’ai entendu dire. C’est marrant, j’avais cru comprendre qu’il voulait le remettre sur pieds, moi, son établissement,” et Guenièvre lui tira doucement l’oreille pour punir sa médisance.
- Oui, eux, mais pas que: Kolaig!
- Qui c’est, ça, Ko-
Le moment où l’information arriva au cerveau, Arthur se retourna dans ses bras si brusquement qu’il foutu de l’eau plein le sol de la salle de bain.
“Vous vous foutez de moi? Il est encore là, celui-là?”
- Bah oui il est encore là, où voulez-vous qu’il soit? Il était resté avec les Semis-Croustillants pendant sa convalescence, et maintenant -
- Mais j’en ai rien à carrer, il a rien à foutre là ce con! et Guenièvre rit.
Ce qui, franchement, n’était pas pour améliorer son humeur.
“Et ça vous fait rire vous en plus, tranquille.”
- Je trouve que vous en faites un peu beaucoup, oui.
Un peu beau-
- Il était prêt à vous laisser dans cette tour à la con à cause de trois épines et vous espérez que je lui botte pas le train?
- Ah parce que vous allez lui botter le train, maintenant? Vous pensez pas qu’il en a assez eu pour son compte? Il se trimballe avec une minerve autour du cou, depuis sa chute.
- Mais j’en ai rien à foutre, c’est bien fait pour sa tronche! Je -
Mais évidemment, ce n’était pas si simple de terminer sa phrase, quand sa tronche à lui était aspergée d’eau.
Il recracha celle qui avait fini dans sa bouche ouverte. Lorsqu’il rouvrit les yeux, sa reine se pinçait les lèvres pour ne pas rire.
Arthur soupira. Lui accorda un demi-sourire avant de se renfrogner encore malgré lui.
- Il a abandonné la reine, dit-il simplement alors que Guenièvre leva un doigt qu’elle laissa courir le long de son nez pour se faire pardonner.
- J’étais plus tellement reine.
- Ça a toujours été vous, la vraie reine de Bretagne.
- Techniquement -
- Il a abandonné ma femme, et cette fois, les yeux de la princesse trouvèrent les siens.
“Moi, c’était déjà bien suffisant.”
La culpabilité écrasait son palpitant si fort qu’il avait l’impression de physiquement le sentir, à ce stade. Il y était presque habitué maintenant, cela dit. C’était tant mieux d’ailleurs.
Après tout, ce n’était pas comme s’il la voyait foutre le camp dans un futur proche, alors bon.
Sa reine, elle, lui encadra le visage de ses mains douces, et lui sourit encore avant de l’embrasser. Conscient de n’en rien mériter, mais bien trop lâche pour le refuser, il la laissa faire. La laissa le retourner, le caler de nouveau contre elle.
Arthur se laissa retomber contre sa femme, laissa sa tête se poser sur son épaule. Laissa ses paupières se clore alors qu’elle posait tendrement ses lèvres dans le bas de son cou.
- Vous, vous êtes revenu, lui murmura-t-elle. Entrelaçant leurs jambes sous l’eau tiède, Guenièvre déposa un dernier baiser sur sa joue.
“Maintenant, parlez-moi encore de Damian: je crois que je l’aime beaucoup, lui.”
Dans les premiers temps de leur retour, Guenièvre faisait des cauchemars. Beaucoup de cauchemars.
Presque toutes les nuits, en fait.
Elle se réveillait, parfois en hurlant, les yeux toujours emplis d’un effroi et d’une panique qui lui faisait mal au cœur. Un soir, alerté par les cris, Léodagan avait débarqué. C’était peut-être l’obscurité, mais Arthur aurait juré que même le roi de Carmélide avait eu l’estomac retourné par le spectacle.
Il ne le blâmait pas.
Le visage enfoui dans sa tunique que ses larmes trempaient, elle lui parlait de la fumée, des formes vaporeuses qui hantaient la tour. D’autres soirs, les mots qu’il parvenait à distinguer entre les sanglots lui faisaient comprendre que c’était Lancelot. Il y en avait des différents, avec lui: sa capture, son emprisonnement. La main blanche de son geôlier qui se tendait parfois pour essayer de la toucher. Ceux qui la chamboulaient le plus étaient généralement ceux où il revenait la chercher ici, en Carmélide. Où il les tuait, tous, pour la leur reprendre.
Certaines nuits, elle ne voulait, ne pouvait pas en parler, et s’accrochait simplement à lui comme si sa vie en dépendait. Les leurs, plutôt. Arthur avait appris à les reconnaître comme les pires, ceux où elle le voyait repartir, ou mourir dans son bain (littéral) de sang. Alors il la tenait contre elle, laissait ses mains courir doucement dans son dos, et ses lèvres sur sa peau jusqu’à ce qu’elle se rendorme.
Après quelques semaines, ses cauchemars se firent de moins en moins fréquents, et après quelques mois, ils disparurent complètement.
Et puis, le sien commença.
Arthur se réveilla dans un sursaut, le souffle coupé, les doigts tremblants.
Après un moment, quelques instants beaucoup trop longs où il lutta, mais finit enfin par parvenir à calmer sa respiration, il se rendit compte que ceux de sa femme étaient déjà sur sa joue.
Fermant de nouveau les yeux, il força son esprit à se concentrer sur leur chaleur. Leur douceur. Sur les cercles que dessinaient son pouce sur sa pommette.
Une fois de plus, tout y était. Le bleu, partout. L’immensité des profondeurs de l’océan. Le froid. Cette sensation d’angoisse, celle viscérale qui précède toujours de quelques secondes les instants les plus tragiques d’une vie. Le bateau. Et puis -
Sous les couvertures, Arthur alla trouver la main droite libre de Guenièvre, qu’elle resserra instantanément autour de la sienne en se blottissant contre lui.
Une fois de plus, le roi de Logres s’accrocha à sa femme, avec un désespoir dont il aurait dû avoir honte, sans en avoir la force.
- Vous avez vraiment envie de ça?
- De quoi?
- De vous coltiner un con qui vous a fait chier toute votre vie, et qui maintenant vous réveille toutes les nuits ou presque. Il déglutit, difficilement. “D’un roi qui a pas les épaules de l’être, et qui est même plus foutu d’essayer.”
Il sentit ses doigts serrer un peu plus les siens. Ses lèvres sur son épaule, contre laquelle elle frotta son joli nez fin avant d’y poser son menton.
- Pendant quinze ans, vous avez essayé. Vous y avez laissé la vie, je vous rappelle, et cette fois, c’est sa main à elle qu’il serra un peu plus fort, par instinct. “Alors je veux plus jamais vous entendre dire ça. Vous avez peut-être pas tout réussi, vous l’avez peut-être pas trouvé, leur Graal à la noix, mais vous avez unifié une nation, vous vous êtes battus pour la dignité de votre peuple. Et tout le reste, vous avez essayé.”
L’émotion le prit à la gorge. Au ventre.
“Et pour répondre à votre question, aussi débile soit-elle, quand bien même vous seriez ce que vous dites, ce qui n’est pas le cas, c’est l’homme que j’aime moi, idiot. Pas le roi - enfin, pas que, en tout cas.”
Ouvrant enfin les yeux, Arthur tourna la tête pour la regarder, sa femme. Ses traits doux mis en valeur par la lumière de la lune, son sourire tendre, compatissant. Comme elle. Ses yeux tellement plein de - d’amour que ça débordait.
Putain, ce qu’il l’aimait. Ce qu’il se détestait, de savoir qu’il ne trouverait jamais les mots pour lui dire à quel point.
- J’y arrive pas, lui confessa-t-il à la place. Parce qu’il avait besoin que ça sorte. Parce qu’il avait besoin de lui dire, à elle.
- Je sais. C’est pas grave.
- Un peu, quand même.
- Je pense pas que ça aide beaucoup de penser comme ça. Vous allez pas vous ajouter la honte, en plus du reste.
- Il faudrait, pourtant.
- Pour quoi faire? Ça aiderait les choses?
Sur son visage, les doigts de sa femme glissaient sur son front, sa joue.
“C’est pas à cause de vous que le pays a vécu cet enfer,” et le roi déserteur se retint de lui rappeler qu’il était parti, quand même. Qu’avant ça, il lui avait filé les pleins pouvoirs, à Lancelot. Elle le savait déjà, de toute façon, et n’avait pas l’air d’humeur à accepter l’argument.
Et puis, il ne faisait pas tellement confiance à sa propre voix, là maintenant.
“Ce qu’il s’est passé, avant, pendant, c’est pas que sur vos épaules. Le renouveau du pays, ça l’est pas non plus. Et votre état par rapport à tout ça, encore moins. Vous y êtes pour rien, Arthur,” et le rire qui lui échappa était tellement amer qu’il lui brûla la gorge.
- Allez dire ça à vos parents. Au fils de Calogrenant.
Il avait envie de chialer.
- Vous y êtes pour rien, répéta Guenièvre, ramenant son regard vers elle. “C’est pas de votre faute si on vous a choppé à vingt-ans en vous bombardant de responsabilités tellement énormes qu’elles auraient faites plier même le plus confirmé des chefs, sans même vous donner d’indications ou de conseils sur quoique ce soit à part pour récupérer des bibelots magiques. C’est pas de votre faute s’ils savent pas eux-mêmes ce qu’ils vous demandent de chercher, les dieux. C’est pas de votre faute s'ils sont jamais foutus de lever ne serait-ce qu’un petit doigt pour vous aider, que ça soit avec leur saloperie de Graal ou avec le reste. Le peuple, le royaume, les chevaliers. C’est pas non plus de votre faute si aucun de ceux-là ne s’est vraiment bougé pour vous aider, ou si certains ont carrément choisi la traîtrise. Vous avez tendance à l’oublier, mais y’a d’autres bonhommes dans l’histoire je vous rappelle. Avec des consciences, des cerveaux plus ou moins fonctionnels, tout pareil. C’est pas parce que la couronne est sur votre tête à vous, sans que vous ayez rien demandé au passage, que ça les exemptait de responsabilités ou de devoirs, ni avant ni maintenant.”
Sa femme soupira. Passa son pouce sur ses rides laissées par le temps, l'inquiétude et tout le reste, celles qu’elle essayait toujours de lisser. D’apaiser.
“C’est pas de votre faute, si c’est si compliqué. Et c’est certainement pas de votre faute si tout ce merdier vous a mené à une dépression dont vous arrivez pas à vous sortir.”
Il la regarda, longtemps. Sa gorge était nouée, de toute façon, alors ce n’était pas comme s’il avait autre chose à foutre. Là encore, son bide, aussi.
Il n’y avait aucune trace de mensonge dans ses yeux, aucune place pour le doute. La reine de Logres était inflexible, convaincue. Elle savait, et exigeait qu’il voit, lui aussi.
Arthur les détestait, ces dieux qui avaient décidé dès son plus jeune âge que sa vie lui serait arrachée. Chaque jour.
Pourtant, du choix d’avoir fait de Guenièvre sa femme, il ne pourrait jamais assez les remercier.
- Vous êtes vraiment d’accord pour que je foute plus rien?
Elle lui sourit. Reprit le mouvement de ses doigts, sur son visage comme sur sa main, sous les draps.
- J’ai pas dit ça. Mais avant de s’occuper des détails du royaume ou de cette saloperie de Graal, je dis que la priorité, c’est vous. Que vous alliez mieux. Ils peuvent se démerder un peu en attendant, ils sont grands.
- Et si je vais pas mieux?
- Pourquoi ça irait pas mieux, si on y travaille un peu?
- Ça fait plus de dix ans. Ça a pas vraiment bougé, depuis. Pas dans le bon sens, en tout cas.
- Pendant dix ans, vous avez fui. Vous avez travaillé à rien du tout, à part à essayer d’oublier et à taper sur des peaux de chèvres.
Il sourit, un peu.
- Je sais pas si je vais arriver.
- Eh bah on verra ensemble. Je vais vous aider, moi.
Glissant son corps contre le sien, Guenièvre passa une jambe entre celles de son mari, les alignant parfaitement, et, les bras de part et d’autres de son visage fatigué, les mains dans ses longs cheveux noirs, elle l’embrassa.
Arthur ne les avait jamais vraiment remarquées, les mains de sa femme. Il l’avait prétendu, en tout cas. Se l'était interdit. Ne l’aurait admis pour rien au monde, à l’époque, même si la vérité était tout autre.
Même s’il l’avait vu, qu’elles étaient belles. Très tôt, même. Il l’avait senti, qu’elles étaient douces. Même si pendant toutes ces années de leur mariage tragique, elles l’avaient rassuré, apaisé lorsqu’elles voyageaient sur son front les soirs de fièvre, dans la sienne les rares fois où l’obscurité l’avait tétanisé. Lorsqu’elles n’avaient eu de cesse de s'accrocher à lui, pendant cette quête fatale de sa descendance.
Arthur avait longtemps prétendu ne pas la remarquer, sa femme. Mais, aujourd’hui, l’abruti qu’il avait été (et était toujours un peu) acceptait enfin le fait que Guenièvre était sans aucun doute possible ce qu’il avait de plus cher dans ce monde à la con.
C’était tellement ironique, en plus de ça: l’élu à la jeunesse romaine décadente, le souverain dont les exploits, l’appétit, l’hardeur sexuels n’avait de pareille nulle part dans son royaume, ou aucun autre…Pouf. Disparu.
Non pas que ça ait été une complète surprise non plus. Après tout, pendant ses dix années d’exil, il y avait bien eu quelques femmes au début, en Arabie, certes, mais déjà, pas tant que ça, et puis, après un moment, plus du tout, surtout. Il se faisait vieux, était éreinté de ses journées de labeur. Et puis, ce n’était pas comme s’il était au meilleur de sa forme non plus, niveau ciboulot, alors il ne s’était pas plus posé de questions que ça.
En plus, à cette époque, les yeux rivés sur le ciel étoilé, l’air chaud malgré la nuit, il n’aimait pas beaucoup ce que ça donnait quand il s’attardait sur le sujet. Il n’aimait pas beaucoup ça, être confronté au fait que tout cela était certainement aussi (beaucoup) dû au fait qu’il n’y en avait qu’une de femme, à qui il pensait toute la journée. Une seule qu’il rêvait (littéralement) de revoir, d’entendre, de toucher, quasiment toutes les nuits.
La sienne.
Non, il n’aimait pas bien ça, penser à elle quand il était éveillé. Trop de choses qui se bousculaient, dans sa tête, son ventre. Sa poitrine. Alors il se remettait à taper sur ses peaux de chèvres avec un peu plus de vigueur que la minute d'avant, et se forçait à se concentrer uniquement sur ce geste, priant secrètement que les songes de la nuit qui n’allaient certainement pas l’épargner ne le bousillent au moins pas trop le matin venu.
Alors non, Arthur n’y avait pas vraiment prêté attention, à sa libido qui foutait le camp. Mais lorsqu’après dix ans, son chemin recroisa ce qu’il fut tellement soulagé de pouvoir toujours appeler son épouse qu’il aurait pu en tomber à genoux, il fut bien forcé de se confronter un peu à la question.
Parce qu'il l'aimait sincèrement, Guenièvre.
C'était fou de penser à quel point le jeune Arturus aurait ri au nez de même l'oracle le plus réputé de Rome, s’il lui avait conté la nouvelle, et pourtant. Dans ce monde à la con où il se sentait paumé, même après presque quarante-cinq ans à l’avoir parcouru, dans ce monde où il n'y comprenait rien, ni aux dieux, ni aux hommes - dans ce monde où il se sentait si démuni depuis si longtemps que la seule libération qui lui avait semblé possible était de le quitter, c’était pourtant la seule chose qu’il savait réellement être vraie. Même s’il n'en était pas fier, ne l'aurait jamais dit à haute voix, bien trop soucieux de lui mettre ce poids sur ses jolies épaules qui supportait déjà tant, c’était pourtant la seule chose qui faisait qu’il tenait encore à peu près debout.
Après vingt-cinq ans de mariage, le fils Pendragon était amoureux de sa femme.
Il en était même fou amoureux, en fait. Son palpitant qui avait menacé de foutre le camp de sa poitrine la première fois où il l’avait revue, là, dans cette fichue tour qui l'avait tenue prisonnière. Qui lui refaisait le même coup à chaque fois qu’elle lui souriait, ou qu’il avait le malheur de lever les yeux et de la trouver dans un rayon de soleil qui mettait particulièrement en valeur ses yeux, ses traits. Cette contraction dans sa poitrine à chaque fois qu’ils se touchaient, s’embrassaient. Ce besoin qu’il avait d’être avec elle, tout le temps -il n’avait pas exagéré, il lui collait vraiment au train, la pauvre, il en avait bien conscience. Il ne l’avait admis à personne, bien sûr, même pas à elle, mais la rapidité éclair de son séjour à Thanet il y a quelques mois avait plus à voir avec le fait qu’il ne supportait pas l’idée de rester loin de sa femme plus d’une nuit qu’avec l’aversion pourtant conséquente qu’il avait pour ce trou de balle d’Horsa. On aurait vraiment dit un ado.
Mais voilà, il n’en était plus un, d’ado: le pré-pubère féru de livres et de stratégie militaire s’était révélé jeune élu de dieux qui n’étaient pas les siens, s’était transformé en souverain désabusé, découragé et dépressif d’un royaume qu’il n’avait pas fait parvenir à rencontrer son destin, puis en un lâche sans couronne qui avait finalement su trouver un semblant de paix et de tranquillité loin de tous avant que le destin n’en décide autrement, et ne ramène sa carcasse de quarantenaire sur ses terres natales à coups littéraux de pompes dans le train.
Et puis, il avait remis les pieds à Kaamelott, et tout avait basculé, encore.
Il ne savait pas ce que c’était, exactement. Un mélange d’un peu tout, a priori. Son retour en Bretagne, cette terre froide et dure qui ne semblait jamais avoir vraiment voulu de lui. La culpabilité qui l’avait accompagné, face à la découverte des conséquences qu’avaient eues son abandon sur ce peuple qu’il était censé guider. La fatigue, déjà, face à ses chevaliers qui avaient été courageux, plus courageux que lui ne l’avait jamais été, mais qui ne comprenait toujours pas un mot de ce qu’il leur disait. Excalibur de nouveau entre ses mains, flamboyant cette fois à peine. Comme si les dieux avaient eu besoin que le message soit on ne peut plus clair - qu’il lui éclate à la tronche, tous les jours.
‘Tu les reprends maintenant, tes responsabilités. Tu vas chercher le Graal, tu fédères de nouveau le royaume, tu sauves ton peuple, et t’essaies de les mener enfin à la lumière. T’y arriveras pas plus que la première fois, évidemment. Regardes, tiens, même ton épée on lui enlève ses flammes: du coup non seulement t’es pas équipé comme il faut, mais en plus tu le sais, comme ça, t’es prévenu cette fois, que ça marchera pas quoique tu fasses - une pierre, deux coups. Allez, avance: on te laissera pas crever de toute façon, alors ferme-la, et avance.’
Il l’avait fait. Il avait avancé, pensait aller jusqu’au bout, cette fois - pas tant pour les dieux que pour venger les horreurs qu’il avait fait subir aux Bretons, à celles qu’il avait fait subir à Guenièvre. Mais au final, Arthur n’avait pas pu tuer Lancelot. Il n’y arriverait jamais.
Vous n’êtes qu’un incapable.
Une vérité incontestable. Incontestée.
Son ancien ami parti, les pierres de sa forteresse s’effondrant au-dessus de lui, Arthur avait été envahi du même désespoir profond qui l’avait visité il y a dix ans, dans cette baignoire qu’il avait finalement remplie de son sang. Il avait voulu mourir, tout simplement. Y mettre un terme.
Bien sûr, on l’avait retrouvé. Sorti des décombres, juste à temps. Il aurait dû le savoir: les dieux avaient promis, après tout. Pourtant, il le sentait, le poids de ces pierres. N’avait eu cesse de le sentir, chaque jour un peu plus depuis la chute de son ancienne forteresse.
Arthur ne pensait pas que sa dépression puisse atteindre des tréfonds plus noirs que ceux qui l’avaient mené à sa première tentative de suicide, mais une fois encore, il avait eu tort.
Il n’avait l’envie, la force de rien, d’absolument rien. Même pas d’elle.
Elle était belle pourtant, sa femme. Magnifique. Il ne savait pas comment elle se démerdait, mais pendant que les années se faisaient de plus en plus visibles sur sa tronche à lui et celles des autres, Guenièvre, elle, semblait ne cesser d’embellir avec l’âge. Ces six derniers mois, il s’était d’ailleurs fait surprendre plus d’une fois en train de la fixer comme un con. Bohort le ramenait en général à la réalité avec un sourire entendu et ravi. La tante de sa femme, moins subtile, en lui sommant d’arrêter de baver et de s’essuyer le menton. Léodagan lui ne disait rien, mais les regards variaient de la teinte noire à celle foutage de gueule, ‘eh bah vous avez l’air fin, là’ , en fonction des jours.
Il n’en avait rien à foutre. Il avait subi dix ans sans pouvoir la voir, en avait passé plus que ça, avant, à se l’interdire, il n’allait certainement pas s’en priver maintenant.
Arthur n’avait pas menti ce soir-là, avec les jumelles. Au contraire, l’euphémisme avait été au rendez-vous: ce n’était pas juste qu’elle n’était pas moins stimulante que ses anciennes maîtresses, c’est qu’elle elle était attirante, ni plus ni moins. Très attirante, même.
De plus en plus attirante.
Parce que c’est là aussi, que ça se compliquait. Que ça se compliquait, et que ça devenait débile, résonnait une voix dans sa tête qui n’était pas sans rappeler celle de sa belle-mère.
Pendant des mois, il n’avait eu ni l’envie, ni la force de rien. Même pas celle d’honorer sa femme.
Mais, pendant des mois, elle avait été là, justement, Guenièvre. Là, avec lui.
Et même si ça restait compliqué, même si tout le reste - la table ronde, Lancelot, les dieux, les décisions à prendre pour le royaume - continuait de l’écraser, elle repoussait ces murs qui se refermaient autour de lui de ses petits bras frêles, sans même s’en rendre compte.
Depuis son retour, Arthur avait replongé, et il coulait, mais cette fois, Guenièvre le tirait à bout de bras vers la surface. Et ça fonctionnait.
Elle le sauvait, comme elle avait tenté de le faire quand il avait abandonné le trône et s’était laissé aller à des journées entières à broyer du noir dans leur pajeot. Elle le sauvait, comme elle avait essayé de le faire pendant leur voyage à la recherche de ses enfants.
Arthur s’était parfois demandé comment les choses auraient tourné, si elle avait pu l'accompagner jusqu’au bout de cette quête. Si elle avait fui à Rome avec lui, aussi.
Différemment, il en était persuadé.
Il ne savait pas si c’était parce qu’il en était amoureux, ou si c’était simplement elle, son - aura. Elle avait toujours eu cette bonté, cette foutue bonne humeur à tout épreuve qui l’agaçait tant fut un temps, et dont rien ne semblait venir à bout, et qui lui donnait ce pouvoir solaire, cette capacité à tout rendre plus lumineux.
Il n’avait pas envie de sortir de son lit, mais il le faisait, de plus en plus. Il ne voulait rien dire, rien voir, mais s’aventurait de plus en plus loin, prêtait de plus en plus l'oreille. Certains jours n'étaient pas vivables - d’autres, la majorité, même, peu à peu, paraissaient moins durs. Le nuage noir qu’il sentait au-dessus de lui, celui dont les éclairs lui déchiraient le ventre silencieusement, se faisait de plus en plus rare. Doucement, mais sûrement.
Il ne savait pas ce que c’était, réellement. Son regard. Ses caresses, la chaleur de la main dans la sienne qui le faisait se sentir moins seul pour la première fois de sa vie, certainement. Ses mots, pertinents, souvent, mais surtout doux, attentifs, toujours. Peut-être sa simple présence, au fond. A chaque fois qu’il la voyait, Arthur se disait que ça valait peut-être le coup, tout ce bordel.
A chaque fois qu’il la voyait, il ressentait. Et il ressentait de plus en plus, de plus en plus fort, ces derniers temps.
Désir inclus.
Pendant des mois, il n’avait ni eu l’envie, ni la force de rien. Mais les choses s’amélioraient, s’étaient améliorées, même. Arthur n’en avait pourtant pas encore touché sa femme pour autant.
“Le prends pas mal hein,” lui avait dit un jour Prisca, “mais je t’ai toujours connu dans les emmerdes sentimentales.”
D’une façon ou d’une autre, il veillait à ce qu’elle dise soit toujours vrai, visiblement.
Mais voilà: maintenant que la vie, le désir repointaient enfin leur nez, c’est le reste, qui n’en ressortait que plus violemment encore.
Il ne la méritait pas, sa reine. Il le savait, en était parfaitement, douloureusement conscient. Il savait d’ailleurs que quand bien même il se lancerait, il ne serait peut-être même pas physiquement fichu de l’aimer comme il se fallait: historiquement, la dernière fois que ce sentiment lui avait brûlé les tripes, l’impact avait été notable.
Mais ce n’était même pas ça qui l’inquiétait vraiment. Qui le bloquait.
Il y a dix ans, Arthur Pendragon s’était ouvert les veines dans un bain qu’elle lui avait fait elle-même couler, et la princesse de Carmélide qu’il avait épousé en avait perdu le sommeil, visualisant le sang qu’il lui manquait par terre à chaque fois qu’elle fermait les yeux.
Et puis il avait survécu, il était parti, loin, et il était revenu. Était resté, pour elle.
Mais il avait été faible, trop faible, encore, et alors que la princesse pensait avoir enfin retrouvé son amoureux, alors qu’il l’aimait, enfin, et qu’elle avait de nouveau les yeux qui brillaient, le fils Pendragon avait de nouveau tenté de se laisser mourir.
Combien de fois allait-il encore lui faire vivre cet enfer?
Il aurait sincèrement tout donné, tout fait pour que ça ne soit plus jamais le cas, mais il fallait se rendre à l’évidence: il n’avait aucun contrôle sur cette merde qui lui bouffait le cerveau et l’esprit qu’était sa dépression. Il ne voulait pas se dédouaner de quelconque responsabilité, mais il ne l’avait pas préméditée, cette seconde tentative: pourtant, c’était arrivé.
Il était monté à mains nues en haut d’une tour, avait libéré sa femme, l’avait embrassé, enfin - et, quelques jours plus tard, avait failli l’abandonner de nouveau. La honte l’empêchait toujours de respirer correctement, certains jours.
Alors il y pensait. Il la voulait, Guenièvre, la voulait même plus que tout, mais Arthur était terrifié à l’idée qu’ils franchissent ce pas, qu’ils se rapprochent encore, qu’elle nourrisse l’espoir d’avoir ce qu’elle voulait tant, ce qu’elle avait attendu toute sa vie - de l’avoir, lui, tout ça pour qu’il finisse encore par répéter ses conneries, et l’abandonner pour de bon.
Il y pensait, tout le temps. Et le roi de Logres était pétrifié.
Et puis, bien sûr, il y avait le fait qu’il lui mentait.
Sur ses genoux, Guenièvre remua un peu dans son sommeil, enfouissant un peu plus son visage dans la tunique qu’elle lui avait choisie sur les étales colorées de Portus Albus.
- Qu’est-ce que vous êtes beau, avait-elle roucoulé quand elle l'avait vu, des cœurs plein les yeux alors qu’elle lui rajustait son tour de tête.
Il n’avait pas pu s’empêcher de rougir, nigaud qu’il était. Heureusement pour lui, Vénec était loin, et elle, trop distraite pour s’en rendre compte.
Il continua les mouvements réguliers de son pouce sur la tempe humide de son épouse endormie. L’après-midi commençait à être bien entamée, mais le soleil tapait, et malgré ce qu’il avait essayait de bricoler avec deux bouts de bois et un morceau de tissu pour la protéger des rayons directs, la chaleur perturbait son sommeil.
Calé contre le paquetage derrière lui, Arthur observait la courbe de cils, celle de son nez. Les quelques tâches de rousseur qui parsemaient sa peau déjà légèrement dorée par le soleil, et qui lui allaient si bien. Sa main droite reposait sur la hanche de Guenièvre, prête à la retenir contre lui au moindre mouvement brusque du bateau.
Il se demandait si elle le laisserait encore la toucher comme ça, si elle savait. Si elle le laisserait la retenir.
Il ne se faisait pas d’illusions.
Il y avait eu sa dépression, ses problèmes de libido. Il y avait encore ses doutes, sur lui, son mérite. Ses peurs, sur sa capacité à ne pas merder.
Mais il y avait aussi, et peut-être surtout, à ce stade, le fait qu’il cachait toujours à sa femme que jamais il ne pourrait faire d’elle une mère. Jamais il ne pourrait donner au royaume de Logres un héritier, cet héritier qu’ils attendaient tous, et qu’elle aussi semblait aujourd’hui désirait plus que tout.
- Faites pas cette tête Sire, ça va aller hein, et Arthur leva les yeux vers Vénec. Une légère brise se faisait enfin sentir, et derrière lui, la voile se tendait.
Le bandit désigna la reine d’un mouvement de tête.
“Elle a juste pris un petit coup de chaud, quand elle se réveillera ça ira mieux.”
Arthur retint de justesse un soupir.
- Je sais, oui.
- C’est marrant, de vous voir comme ça, tous les deux. J’ai toujours trouvé que vous alliez bien ensemble, moi, et cette fois, Arthur ne se gêna pas pour le laisser voir, son agacement.
- Non mais vous allez pas remettre ça, si!
Il y a trois jours déjà, en les récupérant à la descente de leur premier bateau, il avait commencé à les lui briser à peine le pied à terre.
- Oh, bah ma reine! Je m’attendais pas à vous voir, tiens, avait-il fait, ses yeux de merlan frit grands ouverts. “Enfin quoique, c’est vrai que maintenant que…”
- Maintenant que quoi?
L’abruti ne s’était pas démonté, un grand sourire niais sur le visage.
- Bah, vous savez.
- Non je sais pas, non, et Guenièvre lui avait donné une petite tape sur l’épaule en roulant des yeux à s’en déboîter la tête.
- Maintenant que ma simple vue vous dégoûte plus et que j’ai même le droit de m’approcher à moins d’un mètre, il veut dire.
- Voilà!
- C’est pas la peine de tirer cette tête là hein, il y est pour rien lui, si vous pouviez pas me piffrer.
- Carrément!
Arthur avait eu envie de lui en mettre une, et avait été retenu de justesse par la main de sa femme qui serra la sienne, et le baiser qu’elle déposa sur sa joue pour atténuer le coup, et lui faire bien comprendre qu’elle ne faisait que le taquiner.
- C’est bon, y’a pas à s’énerver: je dis juste que je suis bien content que vous soyez ensemble pour de vrai, vous êtes mignons.
Maintenant aussi, il avait envie de lui en mettre une, tiens.
Se contentant de fermer les yeux, Arthur se laissa retomber sur le bordel dans son dos.
- Bouclez-la Vénec, vous allez réveiller ma femme.
- Ça va, j’parle pas fort.
- Bah parlez pas du tout, histoire qu’on voit ce que ça donne.
Guenièvre contre lui, Arthur s’endormit lui aussi.