- Mes cicatrices Je suis d’elles, entièrement tissé -
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Nous portons tous des cicatrices, inscrites dans nos corps ou invisibles à l’œil mais lisibles dans nos comportements. Elles sont le résultat d’une appendicite, d’un chagrin d’amour, d’une injustice, d’une ablation du sein, d’un accident…
Chaque cicatrice raconte une histoire dont nous sommes le héros. La cicatrice renvoie à la blessure, elle est sa trace. Mais elle est aussi la preuve de notre cicatrisation, le signe que nous avons appris à vivre avec l’événement traumatique. Si ce dernier nous sépare, nous fragmente, empêche notre fonctionnement habituel, la cicatrisation est le moment où nous recréons une entité fonctionnelle. Or, cette entité n’est pas un retour à l’état antérieur car ce qui a été blessé ne peut être retrouvé à l’identique.
La cicatrice est donc aussi le témoin d’une reconstruction et le signe de notre capacité à changer, à nous ré-engendrer et même à muter. Et, en ce sens, nous sommes des dieux.
Mes cicatrices Je suis d’elles entièrement tissé. 1 est un protocole d’intervention artistique. C’est un geste rituel, « magique » qui consiste en l’application d’or sur une cicatrice. Cette intervention veut signifier la valeur de ce mélange de force et de fragilité qui nous fait être humains.
En creux, cette intervention questionne l’empreinte des événements vécus, mais aussi l’empreinte de la matière sur le corps et, inversement, du corps sur la matière, ainsi que le corps lui-même, comme matière.
J’utilise ce protocole pour réaliser une collection de cicatrices dorées. En naviguant entre ces différentes performances, on peut s’interroger sur nos propres cicatrices, comment elles nous fondent, comment on s’est réinventé à partir d’elles, comme elles tissent également notre voisin, et cet autre à l’autre bout de la planète. Chaque performance est documentée par un reportage photo, un film, un flacon marqué de la date du jour et du nom du porteur de cicatrice qui contient les restes d’or utilisé.
Le cœur du protocole consiste en l’application d’or sur une cicatrice. Ce geste dérive du kintsugi (« jointure or »), une technique traditionnelle de réparation des bols de la cérémonie du thé japonaise. Lorsqu’un bol est brisé, il peut être réparé avec de la laque naturelle qui lui rend son étanchéité, les joints restent visibles et sont soulignés d’or.
Le kintsugi serait apparu à la fin du XVe siècle, lorsque Ashikaga Yoshimasa aurait renvoyé en Chine un bol endommagé pour le faire réparer. Le bol serait revenu avec de disgracieuses agrafes métalliques, si bien que le shogun aurait demandé aux artisans japonais de trouver un moyen plus beau pour le réparer. Les collectionneurs se sont ensuite épris de cet art, certains ont été accusés d’avoir cassé de précieux bols pour qu’ils soient réparés avec le kintsugi. C’est ce dernier point surtout qui m’intéresse. La transformation soulignée par l’or, donne au bol une valeur supplémentaire.
La cérémonie du thé japonaise a elle-même été développée comme une pratique de la transformation, de la réalisation de soi. « Le théisme est un culte fondé sur l’adoration du beau parmi les vulgarités de l’existence quotidienne [..] Il est essentiellement le culte de l’Imparfait »2. C’est un rituel au cours duquel le participant est invité à se concentrer pour célébrer la beauté que le temps et l’attention donnent aux matériaux.
Olivier est né avec un angiome sur la moitié du visage. Il a subi de nombreuses opérations impliquant des autogreffes. Le protocole a permis d’intervenir sur l’ensemble des cicatrices liées à cet angiome.
Cette performance a été réalisée le 15 septembre 2015 à l’atelier Lardeur, Paris.
Projet : Hélène Gugenheim
Dorure / Gilding : Louise Dumont
Vidéo : Mathilde Cuvelier
Photo : Florent Mulot