“On quitte son lieu d'existence habituel, son quotidien, sa vie de couple. On part à l'étranger écrire une histoire, poursuivre un roman, mais en réalité, on ne s'éloigne nullement pour imaginer la vie d'un autre, pas plus que l'on ne vient pour écrire un livre. On aborde un pays inconnu pour s'avancer seul à travers l'informe. On choisit la solitude pour rompre avec d'anciennes formes. Des jours entiers, on cesse d'attendre, de vouloir, de chercher. Peu à peu, quelque chose arrive. On n'écrit toujours rien, la page reste blanche, mais à présent, on ne se concentre plus avec effort, comme auparavant, pour diriger sa progression. Désormais, on se rend transparent à cette avancée qui, seule, se fraie un passage en nous. On s'ouvre dorénavant à cette lente traversée qui nous emporte, nous oriente, nous conduit, on ne sait vers quoi ni où : nulle part peut-être — le risque est toujours là, il n'y a aucun signe rassurant, nulle certitude quelque chose arrive cependant. Sans rien voir encore, le regard s'éclaire. Sans prendre forme, une force palpite. À cet instant, à cette seconde, on accepte, on est face à face avec le rien, on accepte d'être un homme inutile, vivant au bord du vide, face à face, dans la solitude et le silence, avec ce rien sans lequel, pourtant, rien de vital ne peut véritablement émerger, rien d'éclairant ne peut illuminer le réel.”