Contribution de Bruce Rennes :
N°25 : Sam / 35 ans / Ouagadougou, Burkina Faso / Economiste et gestionnaire de projets
« De la chance et de la persévérance », synthétise Sam pour expliquer son parcours de vie.
Sam est marié avec Sylvie et père de deux fillettes, Grâce et Gloria, cinq et deux ans et demi. C’est son troisième voyage en Suisse. Le premier se déroula lors d’une expérience pilote d’échange de pratiques. De tout temps, la coopération entre pays du Nord et pays du Sud était cantonnée à l’apport de compétences du Nord vers le Sud. Le projet novateur auquel participait Sam, sous l’égide de l’association E-changer inverse cette tendance. En effet, Sam apporta ses compétences à plusieurs organisations suisses : E-Changer donc, puis, la Fédération interjurassienne de coopération et de développement, à l’origine de notre rencontre, et Action de Carême. C’est mandaté par cette dernière organisation que Sam est revenu les deux fois suivantes.
Sam est né à Dabou, en Côte d’Ivoire, de parents burkinabè. Il est le quatrième des huit enfants du couple. « Mon papa vivait en Côte d’Ivoire depuis les années soixante. Il y est venu pour le travail. Avant d’arriver dans ce pays, il demeurait au Ghana. C’était vraiment un aventurier ! ». En 1996, son papa ayant pris sa retraite, ses parents repartent au Burkina Faso. Sam a alors 15 ans. On en revient à la « chance » : grâce à ses notes et à son bon comportement, sa sœur ainée convainc les anciens de garder Sam avec elle et son mari. « Garder avec lui » … Cette conception diffère de nos habitudes européennes. La frangine est responsable de Sam, mais le soutien s’effectue à distance. Dans les faits, Sam cohabitait avec des amis « Nous étions à neuf, quatre filles et cinq garçons, dans une maison de deux pièces. » Il allait de temps en temps rendre visite à sa sœur. Cette période est difficile, on en revient à la « persévérance » : un budget de 250 francs CFA (CHF 0.50) par semaine, pour vivre. « On recevait également du riz. L’argent servait pour l’assaisonner et acheter de l’eau. Nous étions tous solidaires ». L’année suivante, par manque d’argent, Sam arrête l’école. Durant une année, il travaille dur, reprend l’école « pour ne plus jamais s’arrêter ! » Il obtint son baccalauréat, en juin 2001.
Sam est précis lorsqu’il évoque son départ de Côte d’Ivoire : « le 4 août 2001 ! Les frais d’université étaient bien plus chers pour un étranger que pour un ivoirien ». Il intègre l’université de Ouagadougou. Après une Maîtrise, puis un Master en Science économique et gestion des entreprises et des organisations, il enseigne durant trois ans et demi les mathématiques et la science physique dans un collège, à Yako, une région située aux portes du Sahel. « Je n’étais pas fait pour l’enseignement, j’ai changé de cap. J’ai donc effectué un stage de cinq mois dans une première ONG, avant d’être employé durant trois ans dans une autre organisation, financée par l’Union Européenne ». Il devint par la suite cooper-acteur national pour E-Changer. Ses différentes missions l’emmènent souvent sur le terrain, loin de sa famille. Parallèlement à toutes ses activités, Sam passe un nouveau Master en gestion de projets. « Le mémoire est rendu mais le temps manque pour effectuer ma soutenance orale », précise-t-il.
En se remémorant son passé, Sam évoque sa sœur ainée. Elle est décédée alors qu’il était en classe terminale, laissant une petite fille derrière elle. « Aujourd’hui, je soutiens financièrement les études de ma nièce de quinze ans. Pendant ses congés, elle vit avec nous. Elle est en quelque sorte notre troisième fille, explique-t-il, elle est dans toutes nos projections ». Outre sa nièce, Sam soutient également le benjamin de la famille. « Quand tu peux aider, tu aides ! »
Depuis son premier passage en Suisse, Sam déborde d’activités. A présent, il vit à Ouagadougou et travaille comme gestionnaire de projets de développement. Il a redéployé les activités d’un bureau d’étude qu’il avait créé en 2011, Sagrasy (une combinaison de son prénom, celui de sa fille ainée et de son épouse). « Ce bureau accompagne les ONGs qui cherchent un appui dans la mise en œuvre de projets sur le terrain. » Il collabore notamment comme coordinateur national pour Action de Carême. C’est dans le cadre de la publication d’un rapport, présenté ce mois-ci à la presse, et intitulé « l’extraction de l’or au Burkina Faso et la responsabilité de la Suisse » que Sam est revenu. Il a participé à cette enquête en visitant plusieurs villages soumis à la pression des exploitations minières de son pays. En effet, 90 % de l’or burkinabè est traité par des raffineries suisses et leurs activités sont souvent méconnues du grand public. Pourtant, elles commercent avec des fournisseurs peu scrupuleux. « Les populations locales sont les grandes perdantes de ce commerce de l’or. Aux problèmes environnementaux, s’ajoutent des conséquences économiques et la perte des terres cultivables », témoigne Sam. Lors de l’ouverture d’une mine, les villageois sont tout simplement expropriés et les dédommagements sont ridicules. Un drame, puisque 83 % de la population vit de l’agriculture. Ces dernières années, ce sont près de 14'000 personnes qui ont été déplacées pour laisser la place à trois mines.
J’ai déjà interviewé Sam, à l’occasion de notre première rencontre. De cet entretien, j’avais conservé une formule qui est devenue, entre nous, source de plaisanterie : « La vie n’est pas mathématique ! ». Cette ritournelle est solidement ancrée dans mon esprit. Une sorte de pied de nez à toute cette planification mise en place lors d’activités professionnelles, voir personnelles. De ce second moment, coloré de réflexions sur le courage et la persévérance, je retiens une explication possible au côté épicurien de mon ami : « Ce fut une vie de combattant. Maintenant, il faut en profiter, soutenir et faire plaisir aux autres, se faire plaisir… autant que nos moyens le permettent ! ».













