- C'Ă©tait toujours la mĂȘme chose. Elle venait chez moi aprĂšs avoir bataillĂ© pendant 2h pour que je vienne la chercher en voiture parce qu'elle voulait pas prendre le mĂ©tro. Elle Ă©tait super chiante, t'sais. Pas la fille chiante que tu connais, elle, c'Ă©tait autre chose, une Ă©dition limitĂ©e presque. Alors elle m'attendait Ă ce foutu arrĂȘt de bus pour que je passe la rĂ©cupĂ©rer avec la voiture de mon pĂšre. Elle souriait jamais, elle foutait son sac sur la banquette arriĂšre, s'asseyait et allumer sa clope. Comme si elle avait pas eu le temps de fumer en m'attendant, parce que ouais, j'Ă©tais le connard qui la faisait attendre un quart d'heure avant de me pointer. Assez longtemps pour la foutre en rogne mais pas assez pour qu'elle dĂ©cide de se casser pour avoir trop attendu. Mais elle savait que j'aimais pas qu'elle fume dans ma bagnole, putain. AprĂšs, elle parlait pas. Moi je parlais de tout et de rien, je sais mĂȘme pas si elle m'Ă©coutait, si elle m'entendait, mais je parlais quand mĂȘme pour combler le silence qui pesait. AprĂšs, on arrivait chez moi et elle descendait toujours avant que je finisse de garer ma voiture, juste pour me faire chier, encore. Parce que tu vois, elle Ă©tait chiante, et ça m'Ă©nervait parce que c'Ă©tait le genre de truc qui Ă©tait censĂ© me faire vriller, pourtant chez elle, aussi abusĂ© que ce soit, je trouvais ça mignon. Je souriais comme un con et finissais de garer la voiture. Elle, elle piquait mes clĂ©s d'appart pour ouvrir la porte avant que j'arrive et elle m'attendait devant l'ascenseur. Quand je la rejoignais, elle me refilait les clĂ©s d'une façon nonchalante et se blottissait dans mes bras le temps qu'on arrive au cinquiĂšme. Elle attrapait ma main et on rentrait ensemble sans un mot. Elle dĂ©posait ses affaires au pied de ma bibliothĂšque pour ensuite ouvrir la fenĂȘtre et allumer sa clope. Elle fumait trop, cette gosse. Ses doigts tremblaient tellement que t'avais l'impression qu'elle avait du mal Ă se raccrocher Ă la vie, que c'Ă©tait un espĂšce de combat qui lui prenait toute son Ă©nergie. J'attendais toujours qu'elle finisse et qu'elle se couche sur le lit. Comme Ă son habitude, elle enlevait son soutif et son jean pour pouvoir trainer avec le dĂ©bardeur qu'elle m'avait piquĂ© y'a 3 mois. Elle plantait ses yeux bleus dans les miens, j'te jure, c'Ă©tait Ă la fois le meilleur et le pire moment que je vivais avec elle. D'un cĂŽtĂ©, j'pouvais comprendre la tendresse qui Ă©manait de son regard, percevoir cette partie d'elle qu'elle ne voulait jamais dĂ©voiler, dĂ©couvrir ses sentiments, ceux qu'elle cachera toujours. Je la voyais presque Ă nue, timide, coeur Ă vif et regard sincĂšre. De l'autre, elle me faisait flipper comme un dingue, avec son foutu regard de merde. J'te jure mec, malgrĂ© tout ce que je pouvais lire en elle, elle semblait vide. Elle semblait tellement paumĂ©e et dĂ©chirĂ©e qu'elle Ă©tait devenue complĂštement vide. T'avais l'impression qu'elle avait fermĂ© son coeur et son esprit pour se barricader derriĂšre un masque, afin que les gens la laissent tranquille. Moi, j'avais pas envie de la laisser tranquille. Alors je la serrais fort contre mon cou, et elle parlait. J'Ă©tais trop heureux qu'elle se confie Ă moi. Puis elle finissait par s'endormir contre mon torse et je rĂ©alisais que j'Ă©tais vraiment un connard et qu'elle me le faisait toujours payer. Je ne la connaissais pas. Elle passait 4h Ă blablater sur tout, me faisant croise que j'apprenais de plus en plus Ă la connaitre, me laissant penser que j'avais le droit de rentrer dans sa vie ; pour qu'ensuite je me rende compte qu'elle ne me disait rien vraiment. Rien de personnel, je connaissais rien. Et je crois pas que ce soit une autre de ses stratĂ©gie pour ĂȘtre chiante, c'Ă©tait plutĂŽt une façon de me faire comprendre que je n'arriverais jamais Ă me foutre de sa gueule parce qu'elle serait toujours plus maligne. Alors j'disais rien, je la laissais dormir et je caressais ses cheveux. Parfait, elle trouvait ma main et la serrait fort pendant son sommeil. Parfois elle bafouillait qu'elle Ă©tait dĂ©solĂ©e. Je me rĂ©veillais toujours aprĂšs elle puis qu'elle avait dĂ©jĂ foutu le camp Ă chaque fois que j'ouvrais les yeux. Il y a eu des matins oĂč j'avais droit Ă un petit mot pour me prĂ©venir qu'elle avait pris un de mes pulls. D'autre oĂč j'ai du me contenter du souvenir de son odeur et de son sourire. Quel merdier, putain. Avec elle, j'Ă©tais en perpĂ©tuelle incertitude. Je ne savais jamais Ă quelle heure elle avait filĂ©, ni oĂč elle s'Ă©tait barrĂ©e et encore moins quand est-ce que j'allais la revoir, ou mĂȘme si j'allais la revoir un jour. Elle Ă©tait bancale, mais surtout, elle Ă©tait complĂštement perdue cette fille. Tellement perdue que j'avais pas la capacitĂ© de l'aider. - Et ensuite ? - Ensuite ? Elle disparaissait, toujours plusieurs jours, jamais plusieurs heures. J'avais plus de nouvelle, rien, c'Ă©tait pas comme si elle Ă©tait morte, c'Ă©tait plutĂŽt comme si elle n'avait jamais existĂ©. Je pouvais l'appeler, j'tombais sur sa foutue messagerie. C'Ă©tait mĂȘme pas la peine de la chercher sur les rĂ©seaux sociaux oĂč de me pointer devant sa porte, elle Ă©tait complĂštement disparue. Je lui disais jamais qu'elle me manquait. Au bout de quelques jours, j'envisageais toujours le fait qu'elle ne reviendrait sĂ»rement pas, que fallait pât'ĂȘtre que je me rĂ©signe Ă l'oublier. Sauf que cette fille, elle Ă©tait compliquĂ©e t'sais. Elle s'accrochait Ă moi comme une noyĂ©e qui s'accroche Ă une branche et prenait le large sans raison trois heures plus tard. J'ai jamais compris pourquoi, personne peut la comprendre. Elle Ă©tait lĂ , et puis⊠plus lĂ . Fallait que je vive avec, enfin, plutĂŽt sans du coup. Mais tu m'connais, j'suis un connard alors je la cherchais mĂȘme plus. Elle finissait toujours par rĂ©apparaitre. Toujours. J'sais pas comment elle se dĂ©merdait, mais elle Ă©tait lĂ . Ce foutu club, cette foutue musique, ces foutus mecs qui posaient leur regard de pervers sur son mini-short. Et elle, avec sa vieille paire de baskets qu'elle pouvait enfiler mĂȘme avec la robe la plus classe qui existait dans son armoire. Elle Ă©tait plantĂ©e lĂ au milieu de la piste, au milieu des gens, au milieu du monde, ivre et dĂ©foncĂ©e Ă je sais pas quoi, son verre Ă la main. C'Ă©tait drĂŽle, elle prenait toujours une paille. Elle dansait comme une dingue, comme s'il n'existait qu'elle et la musique. Elle ressemblait Ă une gosse dĂ©pravĂ©e complĂštement shootĂ©e, perdue au milieu d'une foule, ne sachant pas quoi faire de sa vie. Et puis elle levait les yeux, et d'un coup de main rapide, elle remettait vite fait ses cheveux avant de finir son verre cul sec. Elle repartait toujours en chercher un autre. Elle savait que j'Ă©tais lĂ , comme moi, Ă certains moments, je savais que j'allais la croiser. AprĂšs ça, elle balayait la foule du regard pour croiser le mien et levait son verre en ma direction. Elle semblait toujours Ă©tonnĂ©e, jamais embarrassĂ©e. J'restais Ă chaque fois plantĂ© comme un con en haut des escaliers Ă la regarder se trĂ©mousser comme une gamine devant tout ces mecs qui la mataient. Ăa me rendait fou. Venait toujours le moment oĂč j'allais fumer ma clope et oĂč je la voyais en train de rouler ses joints ou de se remplir le nez de connerie, son verre de vodka posĂ© pas loin. Sauf que, putain, lĂ , c'Ă©tait la fin de son monde. Parce qu'elle a cramĂ© que j'Ă©tais pas tout seul. T'sais, moi, j'attends jamais bien longtemps avant de perdre espoir de la revoir, alors j'faisais ma vie, et quand je sortais j'trouvais toujours une fille tu vois. Comme d'hab. GĂ©nĂ©ralement, ce qu'elle faisait, c'Ă©tait qu'elle regardait la meuf qui tenait ma main et baissait les yeux sans avoir pris la peine de me regarder, moi. Quelle merde. J'finissais toujours par laisser tomber cette fille et je fumais clope sur clope. Elle me rendait dingue, je jouais au connard et elle s'en foutait. Elle me le faisait payer avec succĂšs, putain. Moi, je la surveillais de loin avec cette envie de gerber dĂšs qu'un mec s'approchait trop d'elle oĂč souriait quand elle sortait son briquet de son soutif. J'me bousillais la soirĂ©e pour sa gueule, et tout ça pour quoi ? Pour la voir partir, et sous mon nez en plus! T'y crois ? Quelle chiante. Le lendemain, elle rappelait, elle disait juste salut c'est moi faut qu'on se voit. Elle m'imposait une heure, et on bataillait plusieurs minutes parce qu'elle voulait que je vienne la chercher avec la voiture de mon daron. Et ça repartait, encore, mĂȘme scĂ©nario, encore et toujours. - T'es amoureux ? - Ferme lĂ . Elle est partie. Genre, vraiment, elle reviendra plus. Un matin, je me suis rĂ©veillĂ© et je m'attendais Ă trouver la place Ă cĂŽtĂ© de moi vide. Sauf que je l'ai vue, elle Ă©tait toujours lĂ . Elle me fixait avec son regard de mioche, elle a chialĂ© comme une mioche, baissĂ© les yeux comme une mioche et elle a parlĂ© d'une voix tremblante pour me dire j'suis dĂ©solĂ©e, n'essaye pas comprendre quelqu'un qui ne se comprend pas soi-mĂȘme. Je lui ai demandĂ© de quoi elle parlait t'sais, elle a rĂ©pondu c'est moi, c'est ma vie, ma douleur, je suis perdue, je dois me trouver. Alors elle a planquĂ© sa tĂȘte sous l'oreiller et ses mains ont attrapĂ© la couette. Elle a chialĂ© encore. Je l'ai serrĂ© fort contre moi, j'avais mĂȘme pas idĂ©e que c'Ă©tait la derniĂšre fois que ça arrivait. Si j'avais su. Elle s'est rhabillĂ©e, elle a fermĂ© la porte derriĂšre elle et je l'ai plus jamais revue. J'avais pas fait gaffe, mais mes pulls Ă©taient posĂ©s au bout du lit, son odeur rĂ©gnait encore en maitre dans tout l'appart pourtant elle s'Ă©tait cassĂ© pour jamais revenir. J'aurais voulu ne jamais la rencontrer autant que j'aurais voulu pouvoir la sauver de ses maux, de sa vie de merde et de ses foutus problĂšmes. J'aurais prĂ©fĂ©rĂ© qu'elle ne revienne jamais bien qu'elle m'ait manquĂ©e Ă chaque fois qu'elle sortait de ma vie. J'aurais aimĂ© vivre sans elle autant que j'aurais voulu passer le reste de mes jours Ă la regarder dormir.
jemetais (via jemetais)


















