Astrid
Satyriasique – Application – Regret – Deep Fake – Demisexuel
“Aux délices premiers et ardents de la rencontre, s'ajoutent progressivement ceux des jours banals. Posée contre le chambranle de la porte, Naomie admire ainsi une Mia nue, endormie sur le lit, à moitié recouverte d'un drap par cette chaleur d'été. Dans son short court et un débardeur trop grand, la photographe écume les souvenirs de ces derniers mois passés avec cette créature fascinante pour y revivre leur voyage imprévu. Et le constat est sans appel : c'est une première. Le programme satyriasique Eros hérité du bordel de Shiginami a été d'aucune utilité, tout comme celui Femme docile ou encore celui BDSM car avec Mia, leurs corps n'ont besoin d'aucun artifice pour s'interconnecter, pour se lier dans la puissance jouissif de leur énergie commune. L'interface biochimique qu'elles composent a éclaté les schémas préconçus et longuement pratiqués par les anciens amants que Naomi a connus. Pas d'algorithme, pas de faux semblant, de mouvement calculé au millimètre près. Rien que l'instinct primaire que Naomie cherche encore à comprendre.
Ne voulant pas réveiller sa compagne, Naomi referme la porte pour se diriger vers leur petit balcon et y récupérer un peu d'air frais porté par le vent des montagnes. Un répit dans cette fournaise exceptionnelle car si Juillet a été torride, Août est infernal. Appuyée à la rambarde, elle déguste à gorgée avide un jus de coco sortit tout droit du réfrigérateur, tout en jetant un regard au loin sur la colline forestière d'Ajin. Ilot vert émeraude isolé au milieu de cet océan gris béton.
D'un mouvement de l'œil, elle lance l'application des informations terrestres et s'assoit, histoire de voir tranquillement comment tourne ce monde toujours plus étrange. Elle y parcourt les nouvelles de la veille, les scandales politiques, les récapitulatifs économiques de colonies et aussi les évènements tristes de la rébellion d'Enox. Mais c'est au milieu de ce fourre-tout qu'elle découvre le visage de Mia, associé à un avis de recherche de type violet. D'une étincelle incontrôlée dans son système tellement perfectionné, elle fait tomber son verre glacé qui chute en secondes ralenties au point d'atteindre une immobilité quasi infinie. Comment cela puisse arriver?
Naomie, en pleine tourmente, avale son ultime moment de calme et tente de se concentrer sur les raisons de cette enquête. Avec la peur d'accélérer la fin de ce paradis qu'elles avaient fini par construire ensemble, elle se plonge avec regret dans la Toile pour y trouver des réponses avec angoisse. La navigation est compliquée et malgré ses compétences de hackeuse, elle ne parvient pas à atteindre ce qu'elle cherche hormis la base standard que les réseaux sociaux et que l'administration planétaire à collecter sur Mia. Tout le reste est classifiée par le Ministère de la Sécurité Interplanétaire. Un code au-delà de ces compétences, ou en tout cas, impossible à décrypter depuis chez elles.
Sans attendre, Naomie reprend son sang-froid et adopte une autre stratégie. Elles doivent gagner du temps et pour cela, elle a besoin d'effacer les traces que Mia aurait pu laisser récemment. Avec la facilité froide et réfléchie d'un requin nageant en pleine mer en quête de nourriture, Noémie traque, retrouve et détruit toutes les transactions que sa compagne a émise dans les quinze derniers jours, désactive leurs géolocalisations communes, puis regroupe les vidéos capturées par les caméras de surveillance de la ville et des différents commerces dans laquelle Mia est rentrée. Par un deepfake subtil, elle arrive à remplacer toutes ces traces par le visage le plus anodin qu'on puisse rencontrer. Rien d'incrackable mais assez fin dans sa ligne de code pour faire perdre plusieurs jours à n'importe quel agent gouvernemental. Enfin, elle contrôle les posts laissés sur les réseaux sociaux, les supprime, et coupe toute interconnexion entre le corps de Mia et le monde numérique.
Tout ceci a pris deux cent trente-deux secondes et c'est beaucoup trop long. Cependant, elle espère que ça leur donnera le temps suffisant pour comprendre un peu mieux ce qui se passe.
Avant de chambouler leur avenir, Naomie contacte Hijiko, son ami amant demisexuel, ovni dans son ciel de rencontre humaine et qui lui avait fait découvrir les joies de la photographie, afin de lui donner rendez-vous dans une heure via message codé. Elle sait qu'il a une retraite perdue dans l'arrière pays, un lieu reculé, un des derniers non connecté. Iels y avaient passé quelques jours il y a cinq ans, pour y saisir les beautés fragiles de la nature que l'humanité s'applique à détruire inexorablement. Naomie ne lui laisse pas le temps de répondre car elle sait qu'il sera là, comme il a toujours été avant.
Enfin, elle peut sortir de sa torpeur numérique et d'un clignement mental, elle coupe le réseau local et de la domotique de l'appartement. Alors qu'elle s'apprête à se lever pour aller réveiller Mia, elle pose malencontreusement le pied sur un morceau de verre cassé. L'influx nerveux est immédiat mais les connecteurs de douleur se bloquent par réflexe. Voici le premier obstacle que le réel me met sur la route, se dit elle.
Bien que le fragment soit enfoncé d'un bon centimètre, l'urgence de se soigner est nulle comparée à l'afflux de question et d'inquiétude qui s'étirent sur leur avenir. Elle se baisse alors pour le retirer sans ciller et regarde impassible une goutte rouge grenat s'échapper lentement de la plaie pour chuter au sol, accompagnée d'une deuxième puis d'une troisième. Naomie jette au loin l'éclat rougi sans y prêter plus attention et marche déterminée vers leur chambre à coucher. Personne ne doit trouver sa femme, personne ne doit lui faire le moindre le mal.’’










