J30 - C I E L O
29.09.16
Cette fois-ci, nous traversons la ville en bus. L’animation de la capitale est palpable. Cafés, bistrots, boutiques défilent sur la route. C’est le dernier trajet du projet. Le dernier arrêt.

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J30 - C I E L O
29.09.16
Cette fois-ci, nous traversons la ville en bus. L’animation de la capitale est palpable. Cafés, bistrots, boutiques défilent sur la route. C’est le dernier trajet du projet. Le dernier arrêt.
La tombe de Cortazar, nous fait de l’effet. Javiera, à juste titre, décide d’acheter des fleurs blanches. Nous rentrons dans le cimetière. Diego a un vague souvenir de l’emplacement, il croit que c’est juste à côté de la tombe de Sartre. Ils regardent dans un panneau pour essayer de se situer. Ils parcourent le cimetière avec cette sensation étrange que procure ce genre d’endroit. Il y a très peu de gens. C’est toujours frappant de voir la conception de la mort, comment elle a évolué, des mausolées énormes à des plaques très sobres. Nous n’arrivons pas à trouver la tombe quand un agent du cimetière vient à notre rencontre et assène : « Vous n’avez pas d’autorisation pour filmer dans le cimetière. » « Oui Madame, ne vous inquiétez pas. Nous cherchons juste à trouver la tombe de Cortazar pour lui déposer des fleurs. » réplique Javiera. L’agent nous indique en quelques gestes l’emplacement de la tombe. Il faut dire que les poils de la perche font toujours un effet « tournage télé » dont les gens ont tendance à se méfier.
Nous ne réussissons toujours pas à trouver la tombe. Est-ce peut être dû à l’excitation qui nous empêche de voir ce qui se trouve pas loin, devant nos yeux ? Nous décidons alors de nous séparer. Diego croise deux américains munis d’une carte du cimetière qui lui montrent l’emplacement. Il repère également au loin Javiera afin qu’ils se retrouvent enfin au but tant recherché, la ligne d’arrivée imaginaire. Javiera est très émue de découvrir les deux tombes côte à côte, celle de Cortazar et celle de Carol Dunlop, sa dernière femme et co-auteur de leur aventure Paris-Marseille. Nous sommes très étonnés de retrouver au même emplacement, une troisième tombe: celle de la première femme de Cortazar. Elle repose avec le couple. Drôle de mélange.
L’émotion est forte, c’est la fin de notre expédition qui s’achève en hommage aux auteurs qui nous ont invité à faire ce voyage, à ouvrir cette brèche spatio-temporelle, celle de notre autoroute parallèle.
Javiera dépose les fleurs à côté d’une marelle dessinée sur une feuille de papier. Nous décidons de déposer aussi une carte de A Contretemps, en marquant les coordonnées de la dernière aire de repos de la route, l’heure et la date de notre arrivée ainsi que ces quelques mots en espagnol :
« Merci de nous avoir fait rêver, rire et vous détester. Nous avons réussi ! »
J29 - This is the end
27.09.16
Aire de péage de Fleury
Cette fois-ci, elle apparaissait bien dans notre planning l’aire du péage à côté de la gendarmerie. Pas question cependant d’y passer la nuit. Par contre, nous décidons de partir en expédition du côté du péage. Diego gare Pilote et Javiera part avec la caméra filmer le ballet de barrières qui s’ouvrent et se ferment comme les jambes élancées des ballerines.
L’alternance des feux rouges et verts et le passage syncopĂ© de diffĂ©rentes tailles de vĂ©hicules complètent le spectacle.Â
Soudain, un agent de la concession autoroutière interpelle Javiera. « Vous n’avez pas le droit de filmer ici »  somme-t-il. Javiera essaye d’expliquer qu’elle a l’accord du service de communication. L’agent lui demande si elle fait partie de l’équipe de tournage de ce soir. « Non » répond bêtement Javiera. Fin du spectacle, tombée de rideau.
Aire de Villabé
Nous arrivons sur une zone commerciale aux abords de Paris, tout en face de Ikea, le magasin tant redouté par Diego. Il n’y a pas vraiment de zone de parking pour les véhicules légers excepté celle de la station essence. Le reste est dédié aux poids lourds et il y en a beaucoup malgré l’étroitesse du parking en comparaison avec d’autres aires – maintenant que nous sommes devenus experts. Pilote se gare donc en face de la boutique de la station. Les locaux sont vétustes, les toilettes à la turque et pour accéder aux toilettes “handicapé” il faut demander la clé à la caisse. Nous sommes extrêmement surpris de lire l’horaire de fermeture : 22h. Et comment fait-on le soir pour les toilettes ? Une porte se trouve à l’extérieur avec un panneau homme et femme. Un seul toilette pour toute cette population – essentiellement masculine. Le ton s’annonce ni très gai ni très propre.
Nous partons faire notre tour de reconnaissance habituel. Nous traversons un champ de camions. Un petit sentier permet de sortir de l’aire. Pour la première fois de tout le voyage nous nous autorisons l’interdit total : sortir de l’autoroute. Diego filme Javiera se faufiler à travers les camions pour enfin prendre le sentier qui les amènera juste en face d’un grand panneau indiquant la fin de l’autoroute. Ça y est c’est la fin ! Nous prenons la décision fatidique. Cette aire relève plus de la zone commerciale périurbaine que d’une aire telle que nous la concevons. Nous n’avons plus la foi. Le seul regret de Javiera est de ne pas être montée sur un des camions-citernes transportant des liquides, qui sont équipés d’une échelle pour monter sur le pont au dessus de la citerne. Dommage !
La fin de l’autoroute signifie trouver un hébergement pour Diego et Javiera mais aussi un pour Pilote. Chose qui est certainement plus difficile compte tenu de sa hauteur. Pour finir le voyage en beauté, nous prenons une glace sur la terrasse du McDo, l’endroit le plus accueillant de cette aire infâme, tout en mettant en place notre arrivée au centre de la capitale. Nous ne trouvons pas de parking pour Pilote. Tant pis, nous tenterons notre chance.
La fin de l’autoroute signifie aussi ranger et nettoyer Pilote ; organiser les affaires afin de les transporter facilement.
Mais la fin de l’autoroute signifie surtout l’arrivée à Paris en voiture et Diego ne l’a jamais fait.
Nous roulons en direction de la capitale, non sans être ralenti par une multitude de bouchons. La nuit commence à tomber et le spectacle que nous offre le ciel est particulièrement magnifique. Des lumières roses et vibrantes s’entremêlent aux nuages sombres. Diego conduit, Javiera filme. Peu à peu il devient urgent que Javiera aide Diego à lire les panneaux et à prendre les bonnes directions. La tension monte quand nous nous approchons du périphérique et quand nous rentrons dans la ville. Les piétons nous regardent amusés, certains se retournent tandis que les conducteurs voisins nous sourient. Il faut le dire, Pilote fait de l’effet.
En arrivant vers le parking non réservé, une vieille dame nous empêche de tourner tant elle tarde à traverser la rue. Diego peste. La dame continue sa lente traversée en s’approchant de nous puis nous demande gentiment si nous sommes perdus. « Non, Madame, merci ! » répond Javiera en souriant tandis que Diego transpire.
Nous avions peut-être omis de vous raconter, chers lecteurs, que Pilote n’a pas de direction assistée.
Nous sommes en plein coeur du treizième arrondissement. Nous nous dirigeons vers un parking à ciel ouvert que nous avions repéré sur internet. Nous réussissons à rentrer et Diego est prêt à se garer sur des emplacements disponibles, dessinés aux traits bleus. Javiera l’empêche car les emplacements en question sont destinés aux voitures qui font la distribution des vélibs dans la ville. Un peu plus loin, un autre emplacement s’ouvre à nous. Juste au moment où Diego commence à manoeuvrer pour garer Pilote en marche arrière, un homme sort de nulle part pour le dissuader. L’homme en question, Maurice, est une sorte de transfuge du film “Holy Motors” de Leos Carax. Son accueil est froid et il n’a pas l’air de vouloir nous laisser garer dans son parking car nous n’avons pas de réservation. Nous lui racontons notre périple, l’histoire d’A contretemps, et au bout de quelques minutes il nous trouve une place. Maurice est un ancien SDF qui vit dans le parking dans un camping-car. Encore une fois le charme de Pilote nous a permis de sortir d’une situation plutôt mal embarquée!
J28 - Monsieur Moustache
26.09.2016
Aire de Floée
Pilote a les batteries rechargées. On nous a dit de ne surtout pas nous arrêter trop vite au risque de ne plus redémarrer. Nous craignons une nouvelle panne. Nous roulons. Javiera filme le paysage depuis la fenêtre. Un premier panneau annonce l’aire de Floée. La tension monte légèrement. Quelques kilomètres plus loin, sous le deuxième panneau annonçant la prochaine aire, se trouve un écriteau: FERMÉ.
Javiera et Diego se regardent en silence quelques micro-secondes. Puis leur cri de joie se fait entendre à l’unisson : O U A I S  ! Ils explosent de rires. Ils sont contents et soulagés. Pilote aussi. Nous passons devant l’aire. Plusieurs camions AP2R travaillent dessus. Nous poursuivons tous les trois notre chemin.
Aire de Nemours Darvault
Des drapeaux flottant au vent annoncent l’existence d’un Burger King tandis que la passerelle flambante neuve annonce une aire dernière génération. Heureusement pour nous, une des tables du Burger King est équipée de multiprises. Nous utilisons toutes les prises et même celles d’en face. Nous prenons place à notre nouveau bureau et profitons pour manger un double whopper avec supplément fromage.
Il était temps de recharger les batteries au sens propre comme au figuré.
Javiera prépare des images pour le blog pendant que Diego filme en flânant sur l’aire. Il traverse le grand restaurant. Il traverse la passerelle. Il y revient pour s’attarder à travers les grandes baies vitrées, sur le va-et-vient des voitures sur le bitume. Puis, il croise et filme un groupe de pakistanais tous équipés de Smartphones à la main qui n’hésitent pas non plus à le filmer en train de les filmer. Ah ! L’ère digitale !
Diego descend les escaliers et sort du bâtiment pour errer sur le parking poids-lourds puis sur celui des véhicules légers afin d’arriver enfin à la station à essence. Il croise deux trois personnes mais rien de suffisamment excitant pour interrompre sa flânerie et engager la discussion. Ou peut-être Diego est tout simplement lassé de nouvelles rencontres éphémères. Il revient sur ses pas, filme la passerelle en contreplongée, le va-et-vient des voitures sous la passerelle pour enfin revenir voir Javiera.
Les batteries sont en cours de chargement. Il est temps maintenant de s’attaquer aux différents textes pour le blog que nous avons déjà entamé. À vrai dire, nous accusons un retard monstre. Diego lit et corrige des textes, puis c’est le tour à Javiera, après quoi ils échangent et ils recommencent l’opération jusqu’à en être satisfaits et d’accord. Le temps passe vite et il est temps de partir.
Pilote est content, il a démarré de suite !
Aire d'Achères-la-Forêt
Nous sommes aux portes de Paris, près de la foret de Fontainebleau. Nous garons Pilote en face d’un Leclerc. Nous sortons faire un petit tour de reconnaissance, suivre un petit chemin dans la forêt. Comme souvent, il y a plusieurs tables de pique-nique ainsi que des emplacements pour les voitures. C’est assez joli. La nuit tombe et des néons bleus illuminent la station essence. Nous sommes pas très loin des décors de « Automan ». Nous nous mettons au travail, faire quelques plans de nuit. Nous décidons d’aller manger : un sandwich triangle XXL pour Diego, un douteux plat de Daube à réchauffer au micro-ondes pour Javiera. Le temps s’écoule lentement et nous mangeons sans trop d’envie. Javiera regrette son choix et décide de se rattraper en achetant des crêpes au chocolat en sachet à réchauffer (toujours au micro-ondes ). Le temps est vraiment suspendu, il est 23h. Après ce repas décevant, nous allons acheter de l’eau pétillante et des jus pour le lendemain matin. Au moment de payer à la caisse nous engageons la conversation avec le caissier et l’agent de sécurité. Le caissier est très jeune, il a 19 ans, et travaille comme caissier de nuit depuis six mois. Il n’est pas très doué pour les études nous confie-t-il et son souhait de faire un contrat en alternance dans le management n’a pas été exaucé. L’agent de sécurité, connu dans le milieu de la sécurité sous le nom de « Moustache », nous explique que lui non plus n’est dans la maison depuis longtemps. Son surnom, chers lecteurs, saute aux yeux. Comme beaucoup de ses homologues, « Moustache » a passé ses jeunes années dans l’armée française. Il a d’abord servi dans les forces spéciales sur des missions à l’international pour se reconvertir ensuite dans le privé. Il a d’abord travaillé pour une famille corse pendant quelques années à Marseille avant de faire le circuit des boîtes de nuit parisiennes. « Dans ce métier, la clé est la psychologie » nous avoue-t-il. « Pas les muscles ».
Aujourd’hui il alterne différents jobs, quelques nuits dans la station service, quelques jours dans des chantiers dans les cités. Entre les contacts qu’il a fait pendant ses années aux côtés de la famille corse et son diplôme de dresseur de chiens il n’a jamais eu des problèmes pour trouver du travail. Avant de nous montrer sa chienne berger hollandais, il s’amuse à nous raconter, avec la complicité du caissier, comment va se dérouler la nuit. Ils connaissent tous les personnages, leurs horaires d’arrivée ainsi que les anecdotes qu’ils vont nous raconter. « La nuit, c’est un autre monde », affirme le caissier. Tellement différent d’ailleurs, qu’il va repasser aux horaires de jour car il n’arrive pas à dormir après son service. Nous sympathisons bien. « Moustache » nous offre des cafés. Au fur et à mesure que la nuit s’écoule, nous rentrons dans une phase de précognition ou plutôt comme un épisode de la série Fringe. Un à un les personnages relatés par « Moustache » et le caissier arrivent au moment prévu. Certains ne parlent pas, ils échangent seulement quelques gestes ou regards avec le caissier. D’autres arrivent avec l’histoire prévue ou la blague. Pour nous c’est une nuit pas comme les autres, pour eux, le quotidien. Nous restons jusqu’à presque trois heures du matin à rencontrer ces personnages de la nuit : transporteurs, gendarmes, migrants, personnages douteux, touristes (oui, nous vous avons pas encore raconté mais le magasin dispose d’une étale avec des tours Eiffel et autres souvenirs). Nous aurions pu rester jusqu’à l’aube au moment où les habitants des alentours partent dans leurs croisades quotidiennes travailler au centre de la capitale, presque deux heures selon le traffic, mais nous préférons dormir.
En guise d’adieu « Moustache » nous présente son chien dont son nom il ne peut pas nous dévoiler. Parole de dresseur.
J27 - J’irais graver sur vos tombes
25.09.16
Aire de La Roche
Le soir en arrivant il n’y a personne. Nous faisons quelques tours par un petit chemin à l'intérieur d’une petite forêt pour ne pas rester garés à côté des toilettes. Finalement nous ne sommes pas si mal du côté des toilettes...
Le lendemain matin, c’est un dimanche pas comme les autres. Plusieurs conducteurs s'arrĂŞtent. Une vingtaine de brĂ©siliens descendent de quelques voitures, des 4x4 pour la plupart. Ils font tous la queue pour aller aux toilettes. Dans l’attente, des conversations animĂ©es aux sonoritĂ©s inusitĂ©es nous font nous abstraire de notre rĂ©alitĂ©.Â
Un moment de rĂŞverie est souvent interrompu par un Ă©lĂ©ment d’une banalitĂ© implacable. Dans notre cas, il se montre sous les traits d’un chien d’une race assez atypique, un berger finnois de Laponie, sorte de chien en peluche. Ses propriĂ©taires, tout aussi originaux que leur chien, font une pause dĂ©jeuner. Javiera se fait aborder par Jonathan qui lui demande ce qu’elle fait. Javiera qui croyait encore qu’un Ă©change humain sur cette aire serait difficile voire impossible, sourit. Jonathan aime parler, il est curieux, gĂ©nĂ©reux et souriant. On dirait un grand ourson avec ses cheveux bouclĂ©s mi-longs. DaphnĂ©, sa copine, est plus petite, fine et plus timide. Elle n’est pas très rassurĂ©e de parler face Ă la camĂ©ra. Jonathan enlace DaphnĂ© pendant toute la durĂ©e de l’interview. Ils viennent de Savoie d’un long week-end en famille. Ils font rĂ©gulièrement ce trajet jusqu’à Paris oĂą ils habitent. Le père de Jonathan est aussi prĂ©sent mais il se considère trop vieux pour passer Ă la tĂ©lĂ©.Â
Jonathan nous raconte son métier d’architecte d’intérieur et sa vie parisienne. Javiera demande à Daphné ce qu’elle fait dans sa vie. Daphné répond qu’il faudra bien du temps pour lui expliquer. En effet, Daphné et Jonathan se sont retrouvés à l’école d’Architecture puis elle a décidé de suivre une formation de tailleur de pierre. « Intéressant ! » s’exclame Javiera. Daphné nous confie qu’elle fait un métier particulier : tailleur de pierre tombale. Javiera et Diego s’interrogent comment le destin amène quelqu’un vers ce métier. La réponse est pourtant si simple : la tradition familiale ! Il est vrai que nous nous imaginons mal une jeune de 25 ans se précipiter vers la création d’une entreprise de gravure de pierre tombale. Daphné nous explique avec contenance que ce qu’elle aime de son métier c’est la tranquillité, la solitude. Ce n’est pas à elle de gérer les familles des défunts. Heureusement !
Aire de Egreville
Notre Pilote est fatiguĂ©. Il s’est jusque lĂ très bien comportĂ© mais aujourd’hui il n’arrive pas Ă dĂ©marrer. Nous avons tous des limites bien rĂ©elles et mĂ©caniques aussi. Notre peu d'expĂ©rience en matière de rĂ©parations automobiles nous a conduit très rapidement Ă chercher de l’aide. Nous sommes allĂ©s interpeller un conducteur de poids lourds, qui revenait tout juste d’un pipi en pleine nature. Le monsieur fut très serviable mais nous a fait remarquer que si jamais nous essayons de rĂ©veiller la batterie de Pilote avec celle de son poids lourd, il risque de ne plus jamais se rĂ©veiller... malgrĂ© tout il nous souhaite bon courage.Â
Personne visite l’aire. Nous attendons l’arrivée surprise d’un fourgon APRR ou mieux encore de William et ses acolytes. Malheureusement nos voeux ne sont pas exaucés. Javiera réussit finalement à convaincre une famille de nous aider après leur pique-nique. Ils arrivent dans une Peugeot assez récente pour insuffler la vie à Pilote. Le conducteur ouvre son capot pour découvrir une batterie complètement couverte de protections plastiques. Après quelques tentatives infructueuses pour enlever les protections, il préfère ne pas abimer sa batterie et sort de la boite à gants les instructions. Il s’avère que dans ce modèle de voiture la batterie pour ce genre d’opérations se trouve dans le coffre. Il fait alors, non sans difficultés, demi-tour, compte tenu de la largeur de la chaussée. Toute la famille se met à l’oeuvre : ils sortent une à une toutes les affaires de leurs vacances afin que nous puissions enfin connecter les deux batteries entre elles : caisses de figues, panier à pique-nique, cartons de vins, sacs en tout genre. Diego et Javiera sont embarrassés de leur dévouement. Pilote content et repu, démarre. Javiera et Diego sont soulagés. Nous leurs proposons de les aider à ranger leurs affaires mais ils préfèrent pas. Avant de partir, la famille nous conseille de rouler, au moins une heure, avant de nous arrêter sinon nous risquons de caler à nouveau... Vu les distances que nous parcourons en règle générale, il nous semble presque utopique de ne pas caler à nouveau. Pilote nous t’aimons ! Fingers crossed.
J26 - Into the labyrinth
24.09.2016
Aire de la Loupière
L’aire est construite sur diffĂ©rentes hauteurs. Nous montons jusqu'Ă l'Ă©tage supĂ©rieur oĂą nous garons Pilote entre deux poids lourds. Il y a beaucoup de tables de pique-nique occupĂ©es. Pendant que Diego prĂ©pare Ă manger, Javiera va faire son tour de reconnaissance. L'intensitĂ© lumineuse est forte mais nĂ©anmoins insuffisante pour alimenter correctement les panneaux solaires. A son retour, Javiera raconte Ă Diego qu’on lui a parlĂ© de la prĂ©sence de « Pies Vertes » dans les environs.Â
Très étonnés par cette annonce, nous sortons à la recherche de ces énigmatiques « Pies Vertes ». Javiera avec son imagination débordante imagine des oiseaux avec des longues queues couleur verte comme des perroquets. Il y a une série d’escaliers en béton qui relient les différentes hauteurs entre elles et même un labyrinthe. Nous restons un long moment dans le labyrinthe comme dirait Dead can dance car nous n’arrivons pas à distinguer s’il s’agit d’un espace de jeux pour enfants ou d’un labyrinthe pour animaux.
Nous finissons d’y jouer lorsqu’un des agents d’APRR s’approche de nous, curieux de savoir ce que nous étions en train de fabriquer dans le labyrinthe. Après une sommaire explication de notre projet, Javiera lui demande si éventuellement il pourrait nous montrer les endroits où se trouvent les « Pies Vertes »? « Des Pies vertes? » demande l’agent. « Vous voulez dire des “pic verts”? » Quelques rires. « Oui, ils ne sont pas si faciles à voir par ici, vous savez? »
L’agent finit par nous avouer que sa première impression lorsqu’il nous a vu dans le labyrinthe c’était que nous étions en train de jouer à Geocaching. Un jeu de géolocalisation, sorte de chasse au trésor connectée, dans divers endroits à travers le monde.
Il nous explique avant de partir qu’il croise souvent des personnes en train de jouer à ce jeu et il nous dévoile même l’emplacement d’un des « trésors » en pointant son doigt quelque part entre deux grands arbres.
Curieux dans l'âme que nous sommes, nous n’avons pas pu nous empêcher de télécharger l’application et nous laisser guider par le GPS à la découverte de ce trésor symbolique. L’entreprise ne fut pas évidente mais nous avons finalement réussi à trouver le cache, dissimulé sous quelques pierres. Sur la feuille de papier enfermé dans un sachet en plastique, nous avons noté notre nom et la date : A Contretemps, le 24 septembre 2016
Aire de Collaine
Nous sommes un samedi fin d'après-midi. Pilote se repose non loin du Self du côté des poids lourds. Nous décidons de faire une petite sieste avant de partir en reconnaissance. C’est difficile de dormir car des hommes pas très loin de nous ont une conversation très animée dans une langue slave que nous ne réussissons pas à deviner. Ils parlent fort. Se disputent-ils? Javiera regarde  discrètement par une des vitres de Pilote : trois hommes organisent un barbecue ; il n’y a pas de dispute mais de la joie. En effet, la loi empêche les poids lourds de rouler sur l’autoroute entre le samedi soir et le dimanche. Du coup, les camionneurs n’ont d’autre alternative que de rester cloués sur une aire d’autoroute. Et quelle meilleure façon d’attendre qu’en faisant la fête?
Après s’être reposés sans dormir, nous partons filmer la belle lumière qu’offre le coucher de soleil.
Nous nous présentons aux hommes du barbecue. Les camionneurs sont Bulgares et ils parlent suffisamment l’espagnol pour nous faire comprendre que notre projet est fort sympathique mais qu’ils préfèrent ne pas être filmés. En revanche, ils nous proposent du vin en cubi, ou mieux encore, du whisky Johnny Walker. Nous aussi, déclinons l’offre poliment. Sur la grille du barbecue il y des aubergines entières. Plusieurs autres mets complètent ce qui deviendra certainement plus tard une véritable bacchanale.
Nous filmons des rangées d’arbres en contre-jour avec en arrière plan notre bien aimée autoroute. Des nouveaux poids lourds se garent près de Pilote.
Nous dĂ©cidons alors d’aller filmer derrière les camions, de l’autre cĂ´tĂ© de l’aire. Nous traversons le parking des poids lourds. Des camionneurs se lavent, d’autres mangent, rigolent ou astiquent leur vĂ©hicule. L’ambiance est festive. On peut entendre une musique gaie en langue Ă©trangère.Â
Javiera filme les champs paisibles sous une lumière légèrement chaude.
« Hey ! Hey ! Come ! » Javiera se retourne. Un homme baraqué, de deux mètres, crâne rasé, en short et sans t-shirt lui fait signe de se joindre à eux.
Javiera hésite, Diego aussi. Ils s’avancent vers eux. « No camara » il répète à plusieurs reprises. Javiera éteint la caméra. « Coffee, vodka, eat ! » L’homme baraqué prend Javiera et l’assoit. Honnêtement, il est 19 h et Javiera n’a pas envie de café ni de vodka pur. Il prend une caisse est fait asseoir Diego dessus. L’eau boue pour le café. L’homme parle fort, gesticule, mais nous n’arrivons pas à le comprendre. Il est ukrainien comme son collègue, qui lui est beaucoup plus calme. Ils ne parlent aucune autre langue que nous puissions comprendre à l’exception de deux trois mots en anglais et allemand.
L’homme baraqué part dans son camion et revient avec une bouteille en plastique pleine d’une masse gluante blanche et d’une bouteille d’alcool. Il file à Diego un bouchon d’alcool que Diego ne peut en aucun cas refuser. Diego déguste la puissance de l’alcool artisanal et voit de toutes les couleurs. L’homme baraqué rigole, puis s’asperge la main d'alcool et la passe ensuite dans le feu. Puis, il verse la masse gluante et blanche sur du pain. Javiera essaye de refuser en proposant à Diego de gouter d’abord. Encore une fois Diego ne peut pas dire non.  C’est une sorte de saindoux. Javiera en mange. Puis c’est le tour aux cornichons doux, à la pâte de raifort, aux rillettes de porc, le tout accompagné de café et de vodka. Diego se régale, Javiera n’aime pas trop qu’on l’oblige à manger. L’homme baraqué repart encore dans son camion et retourne cette fois-ci avec un sorte de pâté fait maison et d’un long couteau pour en couper les tranches. Tous les deux sont chasseurs. L’homme baraqué nous mime la chasse, l’égorgement et l’éventrement du porc nécessaires à la confection des pâtés. Et allez-y manger ceci et puis cela ! Puis l’homme baraqué appelle ses collègues des autres camions qui se rapprochent. Allez la vodka ! « Baby ? » demande-t-il ? Lui il en a quatre,  il nous montre avec les doigts de sa main. « You ? »  Il touche le ventre de Javiera. « Baby ? » Ils rigolent et regardent Diego. « Baby ? »  Il retouche encore son ventre. Javiera commence à être un peu mal à l’aise. Elle n’arrive pas à s’imaginer comment sortir de cette situation. Comment partir sans les heurter après toute cette hospitalité ? Mais honnêtement elle ne se voit pas passer la soirée, la seule femme dans le parking, avec tous ses camionneurs « on fire » leur jour de congé… Suite à une demande de voir nos photos, elle part vers Pilote, laisser la caméra et prendre les cartes du projet. Ouf, nous avons pu dire au revoir poliment.
Nous partons en expédition au Self. A travers les vitres nous pouvons voir que le parking se remplit de poids lourds prêts à faire la fête. Des barbecues s’allument par-ci par-là . Pilote est encerclé. De commun accord, tous les trois, nous décidons de dormir sur la prochaine aire. Les voisins Bulgares, sont encore plus joyeux après quelques verres et nous souhaitent une bonne route.
C’est la première fois que Pilote roule la nuit avec nous.
J25 -Â Saudade
23.09.2016
Aire de Pâtures
Cette aire porte bien son nom. Nous sommes entourés de champs verdoyants et la forêt se fait entendre. C’est une des premières fois que nous écoutons mieux le chant des oiseaux que le bruit des voitures sur l’autoroute. Nous apprenons à nous servir pour la première fois d’un réchaud. Les instructions sont simples et claires et nous pouvons chauffer notre soupe aux poireaux. Nous vous l’accordons, cher lecteur, ce n’est pas très difficile à utiliser.
La nuit est calme.
Le lendemain, dimanche, l’aire est très prisée pour ses emplacements à pique-nique mais aussi pour ses toilettes, bâtiment aux lignes géométriques fortes, angles aigus et d’une hauteur non négligeable, lui conférant un certain aspect de chapelle. La lumière du midi se reflétant sur les murs clairs offre des jeux d’ombres intéressants. Javiera comme à son habitude se fait remarquer par son trépied et son appareil photo. Elle filme à travers le feuillage une clairière où un groupe de personnes aux cheveux grisonnants  qui pique-niquent. Repérée ! Les personnes font un grand coucou dans sa direction. Nous profitons de l’occasion pour les rencontrer. Le groupe de retraités appartiennent à un club de cyclisme qui, tous les six mois, choisit une région différente pour aller pédaler. Cette fois-ci ils reviennent de faire la célèbre montée du Mont Ventoux dans le Vaucluse. Ils se sont logés à Séguret, village que nous connaissons très bien où habitent nos chers amis Maca et Thomas qui nous ont ravitaillés en produits frais au début de notre aventure. Ils ont déniché une chambre d’hôte avec piscine et une vue imprenable sur la vallée. Ceux qui passent dans cette région ramènent forcément du bon vin et c’est le cas pour ce groupe qui mis à part leurs vélos accrochés à l’arrière, ont laissé suffisamment de place pour quelques cartons de vin.
Aire de Thureau
Il nous manque cinq jours pour arriver à notre destination. Nous sommes envahis par une multitude de sensations contradictoires. Il y a l’euphorie de la dernière ligne droite, le moment avant d’accomplir un objectif, les derniers mètres du marathon. Il y a le soulagement d’abandonner le bitume, la pollution de l’autoroute, son bruit, même si à ce stade, il n’est plus qu’un bruissement lointain, comme le flux et le reflux des vagues. L’image de rentrer chez nous, de dormir dans notre lit, nous envahit d’espoir. Mais par ailleurs, il y a un étrange sentiment de tristesse ou de nostalgie. Nous ne savons pas très bien comment le définir. Cette aventure qui va bientôt se terminer, nous en rêvions depuis des années. Nous avons passé tellement de temps à l’imaginer, la préparer. Elle aura bientôt un clap de fin. Et nous nous retournerons sûrement jamais dans une aventure pareil. Un one-shot ! Une fois comme jamais il n’y aura d’autres. Toute l’énergie que nous avons déployé, les ambiances que nous avons éprouvées, les paysages et les personnages rencontrées… C’est presque une saudade qui nous envahit.
Nous profitons alors de cette charmante aire boisée qui offre un coin agréable pour Pilote pour prendre le temps de faire le point avant l’arrivée.
J24 - Le must du Leadership
22.09.2016Â
Aire de Chevreuil (suite et fin)
Avant de partir, Javiera décide de filmer une sculpture assez atypique, sorte de ready-made fait de tubes rouges prévus certainement pour l’évacuation ou l’arrivée de quelque chose dont nous ignorons l’utilité. A côté de ce volume, un homme dort dans sa berline. Javiera se dit que si le monsieur se réveille et la découvre en train de prendre des photos, il va certainement être surpris, voire s’effrayer. Elle essaye donc de rester discrète jusqu'à ce que une voix masculine lui demande  « Qu’est ce que vous photographiez ? »  Elle sursaute.
C’est finalement elle qui se fait surprendre ! Après une brève discussion, le monsieur, visiblement intrigué, accepte que nous lui fassions un portrait. D’origine vietnamienne, il est arrivé à l’âge de cinq ans en région parisienne. Ils sont cinq frères et deux sœurs. Il tient à souligner, fièrement, qu’il n’a pas fait partie des boat-people mais que grâce à son père, ancien combattant, il a pu prendre l’avion. Sa passion, c’est la cuisine. Il aurait tant aimé être chef mais son père lui a sommé  « Nous sommes en France pour que tu aies une éducation. Tu dois faire des études »  Tous les enfants ont eu la même injonction sauf  les sœurs qui elles ont pu simplement se marier. Javiera bouillonne à l’intérieur. Le voilà donc ingénieur travaillant pour l’industrie automobile. Par son travail il est amené à sillonner la France en voiture. Les aires, il les connaît bien, notamment celles de l’A6. Il roule au moins 70 000 km par an. Son rêve reste pourtant celui d’ouvrir un restaurant français au Vietnam.
Aire de Buisson Rond
Plus nous nous approchons de Paris plus les aires sont de « dernière génération » avec entre autres des toilettes automatisées. Par la force des évènements, les rôles sont inversés cette fois-ci : Diego part filmer tout seul pendant que Javiera s’entretient au téléphone avec Madame Autogrill. Vous vous souvenez sans doute de l’aire où nous avons rencontré DJ Cashy? Nous avions voulu tourner des images, sur trépied, du café à l’ancienne de cette aire prête à être démolie. Pour ce faire, nous avons fait preuve d’une politesse extrême, demandant les autorisations de visu au manager du lieu. Malheureusement cette stratégie certes honorable était vouée à l’échec. L’une des raisons, parce qu’il y en a plusieurs, est très bien expliquée par Madame Autogrill au téléphone : « Vous vous rendez compte Madame, nous sommes cotés en bourse, des autorisations pour tourner ce genre d’images, je ne suis pas en mesure de vous les donner rapidement » Non, Javiera ne sait pas que Autogrill est coté en bourse, et très honnêtement elle s’en fiche.
Pendant ce temps là , Diego est en train de filmer des séquences très longues dans les sous bois à proximité pour concurrencer « A l’ouest des rails » de Wang Bing lorsque un utilitaire de l’AP2R s’approche de Pilote. C’est William le sybarite et ses collègues. « Nous sommes passés vous voir tôt ce matin à Chevreuil avec du café chaud mais nous n’avons pas vu des signes de vie. Nous ne voulions pas vous réveiller non plus ! » Javiera est très contente de les retrouver. Ils discutent brièvement. Non, cette fois-ci Johan n’a pas une entrecôte dans sa glacière ! Ils rigolent. Diego revient, Javiera lui raconte la visite. Nous savourons un café à l’intérieur de Pilote afin de nous redonner de la force. Il est vrai que nous commençons à fatiguer. Un utilitaire se gare non loin de nous. Deux hommes habillés en short et marcel sortent fumer une cigarette. Ils ont l’air sympathiques et leurs tenues vestimentaires laissent présager un long voyage depuis le Sud. Nous vous rappelons que les derniers jours ici c’était  de la pluie et du brouillard. Deux Julien, l’un photographe et l’autre pépiniériste spécialisé dans le Mimosa voyagent depuis Grasse. Leur camion est rempli de Mimosas exotiques pour les exposer dans un salon parisien. Malheureusement, ils doivent partir aussitôt et n’ont plus le temps de se présenter face à notre caméra. Nous ne pourrons pas filmer les mimosas. Dommage !
Aire de Venoy Soleil Levant
Il est fascinant d’imaginer à quel point la perspective de retrouver un hôtel nous met de bonne humeur. Notre planning, cette fois-ci à jour, annonce une étape de sommeil dans un hôtel Ibis. Dormir dans un vrai lit, prendre une longue douche sans tongs, et quelques commodités annexes suffisent à nous faire presque oublier que nous n’avons plus de gaz, ni d’essence par ailleurs. Des éoliennes nous accompagnent tout au long du chemin. Nous nous arrêtons à la station essence où, comme d’habitude, règne une ambiance de méfiance. Il faut payer par avance même s’il est 16h... Diego profite de l’occasion du passage en caisse pour demander s’ils vendent des bouteilles de gaz de rechange mais la dame lui annonce tout de suite la couleur : sur les aires d’autoroute nous trouverons uniquement des réchauds et des cartouches.
Nous décidons alors d’aller à l'hôtel décharger nos affaires, les problèmes de ravitaillement peuvent attendre. La chambre est fonctionnelle, sans plus. Nous faisons une courte sieste avant de faire notre ronde de reconnaissance. Nous retournons du côté des enseignes commerciales faire quelques achats. Dans le coin café, un homme assis devant son ordinateur participe à une conférence skype. Il parle très fort, avec une élocution parfaite et gesticule autant qu’il parle. « Nous sommes dans le top 40 du leadership. Je te propose une plateforme avec un abonnement mensuel de cent euros avec total accès. Mais si tu réussis à trouver trois nouveaux abonnés, je te rembourse cet argent dans sa totalité. »  Bref silence, puis l’homme poursuit : « Oui, Life leadership comme John Maxwell car aux U.S.A. tous les entrepreneurs font appel à lui…” Nous sommes happées par les capacités histrioniques de ce Monsieur et ce monde du leadership que nous méconnaissons. Son discours commercial bien élaboré nous fascine, même si nous sommes très éloignés de cet univers. Aurions-nous à apprendre de lui ? Cette réflexion poussée nous donne la dalle.
Inutile de vous dire à ce stade du voyage, chers lecteurs, quel restaurant nous a séduit... Avant d’aller nous coucher, nous filmons quelques images nocturnes des lumières de la ville d’Auxerre. Le lendemain, nous profitons pour finir d'écrire nos cartes postales et les envoyer. Puis, nous passons une dernière fois à la station service pour acheter un réchaud. Il nous faut au moins ça pour pouvoir préparer un café les matins froids dans les aires de repos et cuisiner quelques repas avec nos dernières denrées. Malgré tout il est important pour notre santé d’avoir une alternative aux menus du self ou des salades Sodexo.
J23 - Le dernier des Mohicans
21.09.2016
Aire d’Hervaux
Nous arrivons sur une aire de repos nouvelle gĂ©nĂ©ration. Les toilettes sont neuves et automatisĂ©es, il y a une table pour handicapĂ©es et mĂŞme une rubalise entoure une zone verte qui vient, nous semble t-il, d’être refaite. Trois agents de l’APRR discutent habillĂ©s de leur traditionnels costumes fluorescents. Nous descendons de Pilote pour faire un tour. Diego filme Javiera de près et la suit sur toute l’aire. Nous dĂ©cidons d’aller directement parler avec les agents camĂ©ra Ă la main. D’habitude notre approche est plus subtile mais parfois il faut savoir provoquer le rĂ©el. Nous avons de la chance, nous sommes bien accueillis par William et Johan (le troisième agent profite pour continuer sa ronde).Â
« Le métier d’ouvrier autoroutier n’est ni connu ni reconnu » lance William. Il est vrai que le gouvernement vient d’annoncer une hausse des tarifs des péages…Pourtant eux, ils ne chôment pas : réparation de la canalisation des berges de l’autoroute, sécurisation des voies en cas d’accident, nettoyage des toilettes, propreté des aires en général, vérification des grilles de protection contre la faune des alentours et nous en passons. C’est un métier polyvalent où ils doivent se former au quotidien, même à la conduite de poids lourds ! Des histoires sur l’autoroute, ils en ont plein, mais William pense qu’avant il y en avait davantage. « Avant, il y avait un bel esprit d’équipe entre tous les corps de métiers travaillant sur l’autoroute : les gendarmes, les agents des péages, les ouvriers et les pompiers. Nous fêtions même Noël ensemble ! Aujourd’hui, nous sommes les derniers des Mohicans... »
« Les gens maintenant savent où ils sont ! Avant, prendre l’autoroute et traverser la France était, pour certains conducteurs, toute une aventure. Même aujourd’hui, lorsque les conducteurs sont priés de quitter l’axe autoroutier, ils préfèrent attendre à l’entrée suivante que de se perdre dans les méandres des nationales ou départementales de la cambrousse. » Ah ! Comme nous aurions voulu nous perdre dans les routes de la Bourgogne pour profiter de sa gastronomie ! Javiera raconte à William ses achats de Brillat-Savarin et de Ruly. « RuLLy » corrige William « comme la fin de Brouilly » puis, « le Brillat-Savarin c’est pas un fromage, c’est du beurre ! »
William est un véritable connaisseur de vin et de produits du terroir. Il nous vante les qualités du vin de Sablet que nous connaissons bien - nous allons souvent voir nos amis à Séguret, le village voisin. Il souhaiterait qu’il existe un lieu où les différents produits régionaux seraient à portée de main : miels, vins, fromages, viandes, fruits et légumes. William ne peut plus manger du porc suite à des problèmes médicaux. En revanche, il achète sa viande directement chez le producteur et il a des poules à la maison. Nous parlons des différents mets, de la mal bouffe, des circuits-courts. Une petite faim se fait sentir. Johan sort de sa glacière du pain et du chocolat. « Il a toujours faim lui » lance, taquin, William. Pourtant Yohan est mince, un ancien pompier. « Il habite pas loin de l’autoroute. Enfant, en la voyant, il se disait qu’il aimerait y travailler un jour. Et le voici. » Eclats de rires. « Il a même une entrecôte dans sa gamelle ! »  Le rire continue.  « Une entrecôte de chez le producteur », remarque William, « mais pour le chien ! Elle était un peu périmée ! »
Soudain nous entendons un grand bruit comme une explosion. « Ah ! un pneu de poids lourd vient d’éclater » affirme Johan. On entend sur leur radio « explosion de pneu km 198. » Ils se préparent pour partir mais les éclats de pneu sont dans l’autre sens. La conversation est amicale, intéressante et savoureuse. Nous pourrions rester des heures mais William et Johan doivent reprendre la route et peut-être que nous aussi. Le soleil commence à se coucher.
Aire de Chevreuil
La route qui nous amène à l’aire suivante nous offre une surprise de taille. Un champ d’éoliennes s’étend devant nos yeux sous un ciel rose. Leurs pales tournent. Nous pourrions presque en toucher certaines. Nous arrivons sur Chevreuil au milieu de la forêt, la structure des toilettes est ancienne et sera bientôt remplacée, avons-nous appris récemment.
Diego explore l’aire et revient avec un enthousiasme qui ne lui ressemble pas.  « Javiera viens, prend tout ! Viens ! » Nous nous aventurons alors à l’orée de l’aire. Le spectacle est magnifique, le paysage est vallonné, l’autoroute disparaît sous le ciel rose maintenant teinté d’orange. Les camions nous klaxonnent en guise de signe d’amitié. William et Johan nous avaient prévenus, nous dormirions entourés de poids lourds. En effet, ils sont tous là , garés à nos côtés. Personne ne comprend pourquoi les camionneurs préfèrent s’arrêter à Chevreuil. Peut-être à cause du nom de l’aire ?
J22 - Colombian style
20.09.16
Genetoy
En arrivant nous retrouvons un visage familier : l’octogénaire de l’aire de La Côme, l’aire précédente. Il prend des notes assis à une table de pique-nique. Fait-il le même travail que nous? Est-il resté coincé dans un temps parallèle depuis 50 ans? Quand il n’écrit pas, il se déplace constamment entre la table, son coffre et à nouveau la table. Puis il range quelques affaires sur le siège arrière et finit par faire une sieste sur le siège conducteur. Il doit être exténué après autant de micro déplacements… Le monsieur est une énigme. Après trois heures sur l’aire, il démarre.
Une ferme se trouve juste en contre-bas du grillage de protection de l’aire. Nous entendons des moutons bêler. Il y a un petit village un peu plus loin aussi. Javiera décide d’aller faire la vaisselle. En revenant, elle annonce enthousiaste : « Diego, il y a un groupe de latinos, je n’ai pas très bien reconnu leur accent. Viens, on va aller leur parler. Vite ! » Deux voitures et huit personnes nous accueillent les bras grands ouverts. L’accent en question n’est autre que l’accent colombien. Non seulement ils sont colombiens mais en plus, ils sont originaires de la même ville que Diego, la ville de Cali. Belle rencontre, très drôle aussi. Les présentations se font entre rires, blagues et plaisanteries. Diego lance un « est ce que l’America de Cali est revenu en 1ère division? » « L’année prochaine, l’année prochaine… »  répondent en choeur les hommes du groupe en rigolant. (América est l’un des clubs de football mythiques de la ville et parmi le plus titré du pays) Ils finissent de boire leur café puis se placent en demi-cercle sur le parking autour de la caméra. Ils sont tous de la même famille, deux couples avec enfant vivent à Paris tandis que le troisième vit à Cali. Au centre, il y a la « suegra » (la belle mère), figure emblématique et redouté de toute famille latino. Ils sont arrivés en France depuis peu, après que l’Espagne rentre en crise. Ils travaillent dans le bâtiment, ils sont artisans. Pour l’instant, ils ont du mal avec le français. Les enfants sont en classe UPE2A pour les élèves non-francophones. Durant cette nouvelle année scolaire, l’un d’eux pourra enfin assister à quelques cours du parcours classique. Il est content.
Le groupe rentre de vacances, ils ont fait un long voyage entre Bordeaux et Cannes. Ils reviennent juste Ă temps pour aller au stade voir le match entre le PSG et Dijon. Javiera leur pose la question Ă©pineuse du moment, elle veut savoir s’ils vont voter pour le oui ou le non. Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas au courant, le rĂ©fĂ©rendum pour la paix en Colombie est le 2 Octobre. L’opinion colombienne est polarisĂ©e entre le Oui et le Non concernant la fin de la guerre entre le gouvernement et la guĂ©rilla des FARC. Â
La famille répond Oui à l’unanimité ! Les artisans sont engagés dans des collectifs colombiens à Paris. C’est une question qui se discute, où le débat est houleux. Il s’agit d’un moment crucial de l’histoire du pays où il est important de construire une nouvelle ère pour les plus jeunes. La plupart d’entre eux ont seulement connu un pays en guerre comme Diego.
Ils sont un peu en retard pour le match et doivent repartir, non sans nous laisser quelques adresses de bons restaurants colombiens Ă Paris et des au-revoir chaleureux et bruyants.
Maison Dieu
Chaque fois que Pilote entre dans une aire de service, il est indécis. Il aime bien parcourir l’ensemble de l’aire à la recherche du meilleur emplacement pour que Javiera et Diego puissent passer une nuit agréable. Souvent il hésite entre une place aux alentours de la station essence ou près de la cafétéria, dans tous les cas, non loin d’un point d’eau ou des toilettes. Aujourd’hui, il trouve une place sous un arbre, en face de l’Autogrill. Javiera prend la caméra et décide de profiter de la Magic Hour. Elle filme d’abord l’aire d’en face car elle trouve la construction étonnante : il s’agit d’un monticule de pelouse verte à l’intérieur duquel se trouve peut être une cafétéria. Nous apprendrons par la suite que la nouvelle tendance, côté self, est de construire en tournant le dos à l’autoroute pour créer des terrasses protégées du bruit des voitures. Ensuite, elle consacre son temps restant à la devanture du self de notre côté. « Sandwicherie » est écrit en lettres de Néon, et des grandes baies vitrées laissent entrevoir l’intérieur du restaurant. Rien d’extraordinaire, mais l’ensemble est assez charmant. Tout à coup, des petits oiseaux noirs commencent leur danse migratoire au dessus de l’enseigne « Sandwicherie ». Le spectacle est saisissant. Les formes produites par la volée d’oiseaux sont extraordinaires. Afin de profiter au maximum de cette expérience esthétique, nous nous approchons peu à peu d’un endroit plein de petits arbres enchevêtrés où les oiseaux atterrissent pour dormir. Nous les contemplons jusqu’à ce que la nuit tombe. Puis, nous retournons à nos activités prosaïques : faire des sauvegardes, écrire nos impressions, charger les batteries… et aller diner dans le self. Nous trouvons une place assise avec vue sur le parking et commandons de la viande avec des frites. A l’heure actuelle, nous connaissons presque par coeur la carte de l’Arche et/ou Autogrill. Nous en avons tellement mangé ces derniers temps que nous avons des bons de réduction de 3 euros par-ci, 15% par-là , la promotion du jour…
Avant d’aller se coucher, Diego se renseigne sur le fonctionnement des douches. La caissière lui demande : « vous êtes chauffeur de bus? » Diego lui répond avec aplomb, « non, je conduis un camion ».  A quoi, la caissière réplique : « Alors, dans ce cas, il n’y a pas de problème, vous devez laisser la clé du véhicule ici et je vous donne celle de la douche »
Parfois pour survivre, il faut savoir changer de peau.
J21 - Autonautes de Luxe
19.09.16
Marcigny
Après une pĂ©riode de disette, caractĂ©risĂ©e par l’absence de rencontres et un climat morose, nous arrivons enfin sur une aire ensoleillĂ©e. Pilote prend place du cĂ´tĂ© des campings-cars et des poids lourds et nous profitons des rayons de soleil pour marcher sur le parcours santĂ© de l’aire avec tous nos Ă©quipements. Nous sommes contents. Javiera voit une liane et dĂ©cide de jouer avec.Â
Elle n’a pas la souplesse ni l’athlétisme de Tarzan mais elle réussit à faire un saut de quelques mètres. Ce petit moment de divertissement lui rappelle un voyage effectué dans la jungle en Equateur en compagnie de Mané. Elles étaient parties à la recherche de l’Ayahuasca en compagnie d’un chaman qui les avait menées par un chemin où à certains moments il fallait se déplacer avec ces véhicules naturels. Soudain, notre rêverie est brusquement interrompue par l’arrivée d’une voiture de la Douane. Trois officiers en uniforme descendent et se dirigent vers une voiture garée à côté des poubelles. Ils procèdent à fouiller l’intérieur et déménagent tous les objets du coffre : liquide vaisselle, tellière, nourritures, couvertures et différents sacs non identifiés. Ils effectuent ensuite des recherches dans le siège arrière pour enfin finir avec le capot. Tout ça sous le regard incrédule du propriétaire de la voiture. Nous observons de loin la scène. Un des officiers, accompagné par le conducteur, jette dans la poubelle un objet très petit, non identifiable depuis notre poste d’observation. Quand ils partent, ils laissent le conducteur avec l'ensemble de ses affaires - les affaires de toute une vie ? - à l'extérieur de sa voiture. Diego engage la conversation avec Marwan, pendant qu’il finit de ranger ses affaires. Il lui explique qu’il va en vacances à Paris et qu’il n’a aucune idée pourquoi la douane est arrivée. Le petit objet jeté à la poubelle était sa barre de shit pour les vacances. La conversation se poursuit et Marwan confie à Diego qu’il est en instance de divorce et qu’il vit dans sa voiture. Il commence à avoir très mal au niveau des genoux mais il espère que cette situation ne va pas durer longtemps. Il ne comprend pas pourquoi les procédures légales prennent autant de temps. Derrière nous, la police arrive. Deux policiers discutent avec deux conducteurs. Il y en a un qui conduit une fourgonnette et l’autre un poids lourd. Nous n'arrivons pas à déceler de quoi il s'agit : un accident ? une altercation ? Attente. Marwan décide de partir. « Avec la chance que j’ai en ce moment, je préfère ne pas trop me mêler des affaires des autres. » nous lance-t-il en partant.
Nous sommes aussi sur le point de partir lorsqu’une Porsche 912 se gare à nos côtés. C’est une belle voiture de collection, couleur bleu clair. Les noms des conducteurs sont inscrits sur l’une des portes avec le rhésus sanguin à côté d’un petit drapeau français. Les conducteurs sont enthousiastes, drôles et passionnés de voitures. Serge et Philippe reviennent d’une course de voiture de collection en Italie. Quelle course, le Grand Premio Nuvolari ! Ils ont vraiment l’air de s’être régalés. Parfois, s’il y avait trop de voitures au démarrage, ils préféraient profiter d’un bon panini et d’un  verre de vin italien avant de repartir peinards. Attention, il ne s’agit pas d’une course contre la montre mais d’un rallye de régularité. Ils ont même eu le droit de circuler sur la Piazza del Campo à Sienne ! Serge est fier de sa voiture. Il nous raconte son histoire. Elle possède en réalité un moteur de Coccinelle pas très puissant mais robuste dû à l’histoire personnel de Ferdinand Porsche. Il nous montre son moteur qu’il fait ronronner. Diego trouve la voiture belle, très belle. « Elle est sale par contre. Elle a pris la pluie ! » Parlez nous de pluie…
La CĂ´me
Une fois n’est pas coutume, cette aire n’apparait pas sur notre planning. Nous rentrons dans cet espace très proche de la campagne. Nous garons Pilote dans une place de luxe où le bruit de l’autoroute se fait discret et la vue est dégagée sur une magnifique étendue de vert. Comme souvent, quelques vaches blanches - sans tâches noires -  se trouvent à proximité. A l’exception d’un poids lourd, nous sommes seuls sur l’aire. Pour une fois, c’est reposant, calme. La nuit tombe et le silence est roi.
Diego regarde les étoiles et remarque une forme non identifiée très bas sur le ciel. Il demande à Javiera son avis : “ ça doit être un panneau de l’autoroute illuminé”. Il n’est pas très convaincu par l’interprétation de Javiera et continue de regarder. Il s’agit de la Lune qui émerge solennelle d’une couleur rouge.  Diego pense qu’il s’agit d’une éclipse lunaire mais après quelques recherches sur le net il s’avère que non. Nous gardons cette image en tête et partons nous coucher.
Le lendemain matin nous sommes en forme, nous avons bien dormi, au chaud, sous nos deux couettes.
Le soleil est au rendez vous, ainsi qu’un couple de canadiens avec du vin du Vaucluse dans leur coffre. Javiera parle brièvement avec eux mais ils sont pressés.
Plus loin, un vieux monsieur prend des médicaments assis au volant d’une Renault. Toutes les portes sont grandes ouvertes et nous apercevons beaucoup de bagages. Javiera l'aborde. Il est très âgé, il dit qu'il est pressé et qu'il n'est pas en forme.
Javiera revient vers Pilote après ce double refus. Il est temps de partir.
J20 - Happy Days
18.09.16
Aire du Creux Moreau
Il y a toujours une exception qui confirme une règle. Les corbeaux de l’aire précédente ne nous ont pas convaincus d’y rester dormir. Vu l’âge de Pilote, il a dû mal à se réchauffer tout seul, sa tôle est fine et son système de chauffage obsolète. La tempête continue. Nous avons décidé de nous déplacer et de dormir sur cette aire de service qui nous offre un espace chauffé ainsi que des boissons chaudes.
L’aire est toute neuve. Les couleurs sont flamboyantes et il y a même un diner à l’américaine aux sièges en skaï coloré et des néons au dessus du bar. Nous nous sentons un peu comme dans « Happy Days », sans Fonzie pour lancer la musique. Nous buvons un énième café pour nous réchauffer.
Sur toutes les aires de service, l’eau du robinet est chaude afin d’inviter l’aimable clientèle à consommer de l’eau en bouteille ou d’autres boissons fraiches. Ici, des panneaux dans les cabines des toilettes de femmes indiquent que l’eau du robinet n’est pas potable. Ailleurs, aucune autre signalétique ne donne cette indication vitale. Javiera, très étonnée, demande à la caissière confirmation par rapport à la potabilité de l’eau. « En effet, répond-elle, ici les clients achètent de l’eau en bouteille. Même les camionneurs et les clients étrangers, tous. » Javiera trouve cette technique commerciale aberrante.
La pluie est torrentielle. Nous retournons chez Pilote, d’où nous observons les différents clients courir s’abriter.
Le lendemain nous nous installons au diner. Des vagues et des vagues de clients emplissent puis vident les lieux. La pluie continue. Trois motards habillés en cosmonautes s’installent en face de nous. Ils enlèvent, l’une après l’autre, les différentes pièces de leurs combinaisons : la protection du sac à dos, la veste, le casque, les gants, le pantalon imperméable, la coque anti-chute pour enfin ouvrir un sac, prendre un porte monnaie et acheter le déjeuner.  Sous leur table, une flaque d’eau s’étend. Javiera aimerait discuter avec eux mais elle n’a pas la force. Après leur repas, un nouveau rituel commence. Cette fois-ci, ils enfilent l’armure contre le froid, le vent et la pluie. Leur spectacle capte l’attention de plusieurs autres clients dont un qui leur demande comment ils font pour rouler ainsi. Javiera décide alors d’engager la conversation avec eux. Ils remontent de l’Italie pour rentrer chez eux à Paris. Il y avait six motos au départ mais maintenant il ne reste plus que deux, les autres sont rentrées chez elles dont une à Marseille, à Ensuès, plus précisément. Javiera et Diego adorent ce coin pour aller se baigner l’été. « Le plus dur c’est de remettre les gants trempés. Heureusement j’ai des poignées chauffantes. » dit l’un. « Il a une moto plus plus » réplique l’autre. Nous les suivons pour retrouver leurs chevaux. En ouvrant la porte battante du diner, ils poussent des cris de joies. Il ne pleut plus !
La Répotte
Nous nous aventurons à l’extérieur de Pilote. Une pluie fine nous effleure. Javiera profite pour faire la vaisselle. Un employé du concessionnaire autoroutier finit de nettoyer les toilettes. Javiera demande alors poliment si elle peut faire la vaisselle. L’homme lui propose très gentiment de l’eau chaude. « Il y en a ? » « Pas ici, mais derrière. » Javiera suit l’homme derrière les toilettes et accède par une porte de service . Quelle grande surprise ! Une sorte de machine rétro-futuriste se trouve devant ses yeux composé de deux espaces symétriques séparés par un couloir étroit de 60 cm maximum qui mène sur un petit évier avec de l’eau chaude pour faire la vaisselle. Trois énormes rouleaux de toilettes pendent du plafond de chaque côté du couloir pour arriver aux différents dévidoirs des cabines de toilettes hommes à droites et femmes à gauche. Deux énormes sacs poubelles transparents sont connectés aux poubelles côté homme puis côté femme. Quelques outils et produits de nettoyage se trouvent dans un coin. En sortant, Javiera remarque qu’il y a des vaches derrière une barrière ainsi qu’une oeuvre d’art : Les Murs Mire, une oeuvre en damiers colorés et argentés de Agathe Larpent. Le brouillard commence à couvrir peu à peu la vallée et les vaches disparaissent. Nous restons du côté de l’oeuvre pour tourner quelques plans. La pluie rend la tache difficile et les usagers occasionnels de l’aire vont directement aux toilettes. Personne ne s’arrête vraiment pour profiter du brouillard avec nous. Quelques curieux nous regardent faire avec le sourire au coin des lèvres : nous devons avoir l’air ridicules avec notre équipement et des parapluies !
Les Lochères
D’après les panneaux, nous sommes Ă deux heures de Paris . Il est dimanche soir, plusieurs bus s’arrĂŞtent sur le retour vers Paris. Cette aire est en chantier, plusieurs Ă©poques se superposent. Des bâches blanches nous conduisent vers un Autogrill un peu vĂ©tuste mais qui nous conquit grâce Ă son charme dĂ©suet. Sur le bar en demi-cercle noir imitation marbre, des tasses blanches Ă©paisses s’empilent. Il y a un charme d’antan comme dans les vieux bars parisiens. La clientèle est diffĂ©rente Ă toute celle que nous avons dĂ©jĂ rencontrĂ©e, plus stylĂ©e, plus cosmopolite, plus urbaine. Il fait gris, presque blanc d’ailleurs, et humide. Un grand nombre de personnes seules sont assises sur des tables jaunâtres normalement prĂ©vues pour quatre. Elles attendent le dĂ©part de leur bus. Il pleuvote. Javiera flashe sur la tenue vestimentaire de DJ Cashy from Miami qui, apprendra-elle, revient de faire une date dans une salle Ă Aix-en-Provence, dont Javiera et Diego ignorent l'existence. Nous commençons Ă flairer l'air parisien. Une jeune femme portant un chapeau de larges bords, grandes lunettes, derby vernis noirs, et chaussettes Ă cĹ“urs assortis, allume une cigarette tout en parlant au tĂ©lĂ©phone. Javiera, toujours en quĂŞte d’un personnage fĂ©minin, aimerait aborder la dame black Ă©lĂ©gamment habillĂ©e en noir et blanc et parfaitement coiffĂ©e. Cependant, Javiera n’a pas envie d’un Ă©change de cinq minutes mais d'un cadre plus posĂ©, d'un vrai Ă©change. Depuis quelques jours, nous ressentons une certaine difficultĂ© Ă nouer des vrais contacts... Serait ce une certaine lassitude ou monotonie ? Le climat nuageux et maussade ? La proximitĂ© avec la capitale ou le fait de quitter le Sud ? Nous nous le savons pas vraiment mais nous espĂ©rons que ça change !Â
J19 - Stone cold
17.09.16
Aire de Beaune Merceuil (bis)
On dit de l’aire de Beaune Merceuil qu'elle ressemble Ă une petite ville. Les gens y viennent rĂ©gulièrement pour se restaurer. MĂŞme le SDF du coin, coiffĂ© d’un chapeau ornĂ© d’une plume, vient trois fois par semaine pour faire la manche. Une fois n’est pas coutume, une passerelle connecte les deux directions de l’autoroute. Seule diffĂ©rence, la passerelle n’offre pas de vue panoramique sur l’autoroute. C’est tout simplement un couloir agrĂ©mentĂ© de quelques affiches publicitaires sur les vins bourguignons.Â
Fait marquant : au moins une fois par jour, un conducteur se trompe de sens et ne retrouve plus son véhicule. Les toits de la passerelle, tout comme le bâtiment du côté ouest, imitent la toiture vernissée de bourgogne comme celle des Hospices de Beaune. Le caractère bourguignon de l’aire a été imposé par les autorités locales tout comme la boutique de produits régionaux où Javiera et Diego se régalent. Une bouteille de Rully, une de Chablis ainsi que le fromage français le plus gourmand de tous, le Brillat-Savarin, ont trouvé une place à l’intérieur de Pilote.
En 2017, le concessionnaire autoroutier fera un nouvel appel d’offre, l’hôtel où nous avons séjourné sera sûrement rasé ou transformé. Nous sommes contents de notre passage sur ce décor de film américain par excellence.
Aire de Savigny-les-Beaune
C’est donc ici que les images des archives de l’INA visionnées la veille ont été tournées. La plaque commémorative est toujours en place. En face, l’aire nous propose une vue panoramique sur les vignobles bourguignons dont nous imaginons déjà les saveurs délicates. Peu à peu le ciel se couvre, encore une fois, en nous immergeant dans un brouillard épais. Diego engage la conversation avec M. Dussaut, employé du concessionnaire autoroutier qui lui conseille quelques vins de la région. Parmi ses préférés nous pouvons citer les Meloisey, les Nantoux ou les Bouze-lès-Beaune. Diego apprend aussi que les prix des vins du coin sont fixés en novembre lors de la vente aux enchères de l’Auspice de Beaune. M. Dussaut pense que cette année les prix seront sûrement à la hausse car la vigne a attrapé une maladie et la production sera faible en quantité.
Un jeune interpelle Javiera. Il lui demande quelle est la route Ă prendre pour aller Ă Dijon. Javiera avoue son ignorance mais lui propose tout de mĂŞme de chercher sur son portable. Après quelques Ă©changes nous apprenons que le jeune est en stop et qu’il doit impĂ©rativement - nous n’en connaĂ®trons pas ses raisons - retourner Ă Langres. « Non, malheureusement, nous n’allons pas Ă Dijon » s’exclame Javiera. Le jeune part offusquĂ©. Il essaye de demander Ă d’autres chauffeurs. Nous imaginons les rĂ©ponses nĂ©gatives après qu’il crie « Fait chier ! » ou d’autres cris de dĂ©sespoir. Â
Le froid se fait sentir davantage. Le ciel gris et la pluie ne nous encouragent plus Ă aller vers le gens. Les gens aussi sont moins disponibles.
Pas facile non plus de faire des rencontres fortuites comme dans le Sud.
Aire du Bois des Corbeaux
La pluie tombe toujours. Nous nous aventurons quelques mètres à l’extérieur de Pilote : non seulement il pleut mais en plus il fait froid, très froid pour un début d’automne. Le robinet prévu pour remplir les bouteilles d’eau potable est déréglé et la pression est tellement forte qu’il s’avère difficile de les remplir. Nous ne vous cachons pas que l’eau est bien évidemment glacée. La vue magnifique de l’aire précédente ne nous a pas épargné la baisse de température et l’humidité. Nous avons froid. Javiera décide de manger une soupe de légumes pour se réchauffer. Il est 17 heures.
Voici donc une aire de repos minuscule que nous ne découvrirons pas autrement qu’à travers les vitres tantôt ruisselantes, tantôt embuées de Pilote.
J18 - La nuit américaine
16.09.16
Aire de la Loyère
Le ciel est bas et sombre.  A notre arrivĂ©e la pluie s’estompe peu Ă peu, nous autorisant Ă faire des tours de reconnaissance et de petites escapades Ă l’extĂ©rieur de Pilote. Nos voisins dorment la tĂŞte contre la vitre ; certains, la bouche bien ouverte. Beau spectacle. Nous dĂ©passons une fontaine oĂą l’inscription « pour la soif de nos amis » est accompagnĂ©e d’une moulure en forme de tĂŞte de chien, sĂ»rement un cocker. Nous nous aventurons par un chemin en direction des bois. Il s’agit d’une grande, très grande boucle.Â
Le chemin a des teintes terracotta qui contrastent avec le camaïeu de verts de la forêt, parfois illuminé par les rayons qui pénètrent par des éclaircies capricieuses. Diego croise sur le chemin une dame accompagnée de son chien fidèle. Un bonjour de courtoisie s’échange, avec un petit sourire et ce malgré la présence de la caméra. Nous arrivons enfin de retour près de Pilote. Pas trop loin, se trouve une mini-remorque aux allures de pot de yaourt renversé. Nous nous approchons de ce bel objet de design industriel, émerveillés. En sortant de sa voiture, son conducteur nous lance espiègle en anglais « Do you like it, don’t you ? We too ».
C’est un couple d’hollandais qui remonte vers le centre de la Hollande après un séjour espagnol. Ils essayent de nous expliquer qu’à cette période de l’année ce sont que des personnes de leur âge qui reviennent des vacances. Ils appellent ce phénomène « the grey wave ». Javiera leur confie qu’ils sont bien plus jeunes que la plupart de vacanciers retrouvés dernièrement. Effectivement, ils ne sont pas retraités mais leurs enfants sont suffisamment grands maintenant. Leur remorque ou plutôt leur « lit à roulettes » est définitivement un objet de convoitise. Chut ! il faut pas le dire trop fort pour ne pas vexer Pilote. Il est aménagé d’un grand lit, d’une cuisine, d’un évier et bien sûr d’un frigo, élément le plus important où peuvent être stockés des bières fraiches ou une belle bouteille de Chablis.  Ils n’utilisent pas la cuisine et préfèrent conférer à Puck - c’est le nom de la remorque - une utilisation exclusive de chambre d’hôtel avec vue. Il semblerait que Puck, avec le temps, soit devenu définitivement un objet de collection.
Nous nous enfonçons dans les bois. Des tables de pique-nique en béton clair recouvertes d’une épaisse couche de feuilles mortes nous offrent l’image du temps qui passe. Nous nous arrêtons devant une clôture qui longe un étang d’un vert si intense qu’il paraît irréel ou couleur web. Ce n’est plus de l’eau que l’on voit mais une masse épaisse et dense de verdure. Les moustiques nous attaquent une dernière fois.
En revenant vers Pilote, Javiera se souvient que sur les panneaux de la prochaine aire figure le pictogramme d’un lit, signifiant un hôtel. Diego doute car, selon ses recherches, aucun hôtel n’était annoncé avant la semaine suivante. Elle cherche rapidement sur internet le nom et le numéro de l’hôtel afin de faire une réservation pour le soir même.
La pluie commence Ă tomber Ă nouveau, il est temps de plier bagage.
Aire de Beaune Merceuil
Le panneau du rond-point nous indique où bifurquer pour accéder à l’hôtel. Il pleuvote. Un distributeur automatique de clefs nous fourni la clef de la chambre 109. C’est un motel un peu comme ceux des films américains où l’on peut garer sa voiture juste en face de sa chambre. A l’écart de l’autoroute, nous nous trouvons presque dans les bois.
La pluie s’arrête juste le temps de pouvoir filmer les longs couloirs extérieurs de l’hôtel où les numéros de chambres se succèdent les uns après les autres. Puis, nous nous attardons sur l’accueil fermé de l’hôtel et les lampes qui se divisent à travers les vitres. Soudain, un homme, sûrement quelqu’un lié à l’hôtel, s’approche. « Vous faites un reportage sur l’hôtel pour la télé ? » Déçus, nous pensons que nos prises de vue sont désormais finies.
Laurent travaille à l’hôtel depuis 25 ans. Il en connaît des histoires, d’autant plus qu’en tant que gendarme réserviste, il a eu l’occasion de patrouiller dans les parages. Il nous invite à faire des images à l’intérieur, dans la salle des petits-déjeuners qui détient selon lui, le charme d’antan. Nous acceptons l’invitation.
La salle est ronde et présente deux niveaux : en bas, les tables pour prendre le petit-déjeuner, en haut une vue panoramique où nous apercevons d’un côté les bois et de l’autre la station service. A notre droite se trouve la réception de l’hôtel. Diego remarque le casier en bois massif pour mettre les clefs des chambres avec des petites ampoules rouges, qui servaient à une autre époque à indiquer les chambres occupées. Laurent a plein d’anecdotes à nous raconter mais il n’accepte pas d’être filmé, son employeur ne nous a pas donné l’autorisation, même s’il reconnaît que les histoires qu’il peut nous raconter ne concernent pas la stratégie du groupe ni interfèrent avec son image de marque. Nous déplorons la perte de spontanéité qu’imposent les services de communication des groupes. Même s’ils nous avaient donné l’autorisation, ils auraient sûrement cadré ou guidé les propos de leur employés. Nous poursuivons en off donc.
Nous apprenons qu’il y a une dizaine d’annĂ©es il n’y avait pas de nationale pour rejoindre la Savoie, le passage par l’aire de Beaune Ă©tait indispensable. L’hĂ´tel affichait souvent complet, surtout par temps de neige. Nous regardons ensuite une vidĂ©o des archives de l’INA sur l’ordinateur de Laurent.Â
« Le débit est faible » nous confie t-il, « nous sommes au milieu de nulle part ici». Les images en noir et blanc nous montrent le président Pompidou, au volant de sa R16, inaugurant la connexion Paris-Lyon-Marseille à quelques kilomètres de là . Enfin, Laurent nous dit que pas très loin de l’hôtel aussi, l’un des accidents les plus meurtriers de France a eu lieu lorsqu’un bus a pris feu causant la mort de 43 enfants et adolescents. Un monument est érigé à l’endroit du drame. « Nous ne pouvons pas quitter l’autoroute Laurent… », lui rappelle Diego. Pour nous remonter le moral, Laurent nous raconte une de ses histoires préférées, celle du client allemand. La raison officielle de son passage [du client allemand] était une panne de voiture. Mais la panne en question ne mettra que quelques jours à être résolue. Pourtant, le client allemand ne partait pas de sa chambre ou plutôt si, mais pour mieux revenir. En effet, il quittait la chambre tous les jours à l’heure du check-out pour retourner s’installer la nuit. Il ne demandait aucune ristourne et payait sa chambre quotidiennement. Un jour, Laurent a dû intervenir accompagné de son manager suite aux plaintes des autres clients : le client allemand était barricadé avec ses affaires éparpillées, mais très bien organisées, en écoutant à fond du heavy metal en allemand. Ils ont été contraints d’appeler la police. Apparemment le client allemand s’était échappé d’un hôpital psychiatrique en Bavière…
Nous discutons ensemble pendant un long moment, une histoire nous emmenant vers une autre sans transition. Enfin, nous le quittons pour finir les dernières images nocturnes de cette aire où un vendredi soir, l’afflux des jeunes vers le Burger King ne nous surprend finalement pas plus que ça.
Nous rentrons exténués dans notre chambre 109. Diego allume l’écran plat et regarde un documentaire sur Jimi Hendrix. Javiera profite pour prendre une longue douche chaude et laver ses cheveux. Un soir comme à la maison…Presque, nous n’avons pas d’écran plat, ni de téléviseur d’ailleurs…
J17 - L’Ange exterminateur
15.09.2016
Aire de Boyer (fausse Jugy)
Une grande désillusion, voilà ce qui nous inspire l’aire de Boyer. L’explication est simple. Encore une fois notre planning nous a joué des tours. Après consultation, il nous indique que notre journée démarrerait par l’aire de Jugy pour ensuite se terminer sur celle de Saint Ambreuil. Le nom de Jugy nous rappela immédiatement notre conversation avec Jean, l’employé d’APRR rencontré un matin sur l’aire de Sablons.
Après avoir raconté à Javiera un grand nombre d’histoires coquines, toutes vécues sur les aires, Jean changea de ton devant la caméra.  Des histoires d’amitié et de propreté des lieux ont pris place. « Tout le monde est content » affirma-t-il en souriant.  Il est vrai qu’il pourrait écrire un livre avec toutes ces drôles d’histoires. Puis, il nous avait dit que le chemin nous amènerait directement vers une aire où il y aurait des champignons géants. « Des vrais champignons? » demanda Javiera. « Non, des champignons construits pour que tout le monde puisse s’amuser. » Peut-être avions nous mal compris.
En faisant quelques recherches sur le site de APRR nous retrouvons ceci:     « L’aire de repos de Jugy (A6) est une aire originale : elle vous propose une incroyable aire de jeux thématique, baptisée « les Carpophores », c'est-à -dire les champignons. Dans ce décor féérique, les champignons géants sont transformés en cabane, labyrinthe ou toboggan pour accueillir vos enfants. Les plus grands pourront apprendre à reconnaître les champignons grâce à des panneaux informatifs répartis sur le site. »
Nous sommes extrêmement excités, en train d’imaginer des séquences extraordinaires dans cette forêt de champignons artificiels. Le parcours sur l’autoroute est paisible et nous attendons sagement l’avènement de l’aire.
Nous pouvons difficilement exprimer la tristesse que nous éprouvons lorsque nous voyons les panneaux annonçant l’aire, celle de Boyer, et les champignons colorés de l’autre côté de l’autoroute. Diego est tellement déçu qu’il ne veut plus rien faire sur cette aire. Il n’a même pas envie de sortir de Pilote. Javiera suggère alors d’évacuer leur désenchantement en allant filmer les champignons de loin. Aucune autre image serait prise et nous pourrions intituler le passage par cette aire tout simplement comme un(e) air(e) de la frustration. Nous nous déplaçons jusqu’à l’entrée de l’aire et nous essayons de filmer tant bien que mal, les champignons de l’autre côté. Le ciel est gris. Il pleut. Les images ne rendent pas justice au descriptif présent sur le site du concessionnaire autoroutier. La frustration nous engloutit.
Aire de Saint Ambreuil
L’un de critères d’évaluation de la qualité de certaines aires de service est maintenant la propreté des toilettes. Le deuxième, presque à égalité de points, est la présence d’une bonne douche. Les autres commodités sont devenues dispensables, presque futiles. Ainsi, lorsque la caissière explique à Diego qu’il y a une douche, en plus gratuite, son humeur change enfin... Il décide alors d’en prendre une tandis que Javiera part découvrir le site. Dans sa déambulation elle tombe sur un élément inattendu :  un sas en guise d’avant-chambre publicitaire du Musée Niépce. Il est vrai que les aires, en plus d’être des micro-centres commerciaux pratiquant des prix astronomiques, sont aussi des espaces publicitaires avec la même puissance de frappe qu’une publicité sur TF1 (nous exagérons sans doute un peu mais aujourd’hui nous sommes en mesure de donner des conseils en marketing).
Dans tous les cas, cette bulle d’air culturelle et artistique nous absorba immédiatement. Assis sur des fauteuils en velours rouges nous regardons la programmation diffusée sur quatre écrans distincts. Des diaporamas en couleur, associés à des phrases bien choisies comme : « On pose devant des monuments ou sites exceptionnels pour certifier sa présence » nous rappelle la force des images.
Un nouveau style de divertissement s’offre à nous. Malheureusement pour le Musée Niépce nous ne pouvons pas sortir de l’autoroute. La visite devra attendre une prochaine fois. Le fait de ne pas pouvoir sortir de l’autoroute nous rappelle le contexte vécu par les personnages du film « l’ Ange exterminateur » de Luis Buñuel.
La température à l’extérieur a fortement chuté. Elle est de 10 degrés. Quand nous pensons que nous avons commencé l’aventure à 35 degrés ! En plus, à l’époque nous râlions. Grosses averses, puis, des éclaircies. Nous avons dû sortir une nouvelle couette pour dormir. Au réveil, une épaisse brume nous recouvre.
Nous ne le savons pas encore, mais le froid annonce une nouvelle étape de ce voyage, faite de pluie et de solitude.
J16 - Rayos y centellas
14.09.2016
Aire de MacĂ´n-La-Salle
Nous voilà sur une nouvelle aire communicante avec des enseignes qui nous sont devenues très familières comme Autogrill ou la Brioche Dorée. Cependant nous ne nous attendions pas à trouver deux hôtels sur l’aire. Nous aimerions y dormir mais ce n’est que la première aire du jour et notre protocole nous exige d’y dormir sur la deuxième.  Pilote se gare en face du premier hôtel comme pour nous tenter davantage. L’hôtel est blanc avec des formes géométriques bleues et il ressemble plus à une installation de colons sur une planète extraterrestre qu’à un hôtel aux alentours de la ville de Macôn. L’autre, un Ibis Style, propose une piscine (piscine couverte certainement) et un service de navettes à appeler par interphone. Non, nous ne dormirons pas à l’hôtel. Par contre la réduction chez Autogrill aura raison de nous.
Assis avec vue sur l’autoroute, nous dégustons nos plats du self. Nous sommes à côté d’un couple dans la deuxième tranche du 3ème âge.  Comme vous l’avez sans doute noté, chers lecteurs, la plupart des personnes que nous fréquentons ces derniers temps appartiennent à la troisième tranche d’âge voire à la quatrième. Pendant que le monsieur boit tranquillement son verre de vin, la dame semble agitée, inquiète. La caissière vient leur parler une première fois. Puis elle effectue des aller-retours entre sa caisse et la table des personnes âgés. Il semblerait que leur carte bleu soit disparue dans un vortex, dans l’espace qui sépare la caisse de leur table, c’est à dire, environ 10 mètres, car ni la caissière ni le couple réussissaient à la retrouver. Ils essayent de contacter leur banque en vain. Ils se disputent. La dame semble vraiment inquiète. Javiera, dont sa curiosité n’a d’égal sa générosité, propose d’aider le couple dans leurs démarches pour bloquer leur carte bleu auprès de leur banque. Nous continuons notre déjeuner avec, en arrière plan, toute la conversation téléphonique du monsieur pour bloquer sa carte. Il faut dire qu’ils parlaient fort !
Le monsieur, après avoir fini sa bouteille de vin individuelle, retrouve la carte dans sa poche. « Ah! » s’exclame-t-il. Puis il reproche à sa femme «  Tu te souvenais pas de me l’avoir donné ». Aucun mea culpa, monsieur n’avait même pas cherché la carte dans sa poche ! Petite scène de ménage au ralenti. Javiera leur dicte à nouveau le numéro d’urgence afin d’annuler le blocage de leur carte. Trop tard. Le couple rigole de la situation et nous remercie. Puis la dame cache sa bouche avec ses deux mains : elle vient de perdre une des dents du devant. En guise d’adieu, elle tire sa langue par le trou !
Aire d’Uchizy
Nous divisons au loin un orage. Nous contemplons le ciel, chargé en nuages dont les nuances de gris forment une belle composition en contraste avec le jaune des champs de maïs. Nous préparons notre deuxième apéritif du voyage, composé d’un vin rouge de bourgogne (forcément) acheté sur l’aire précédente, des tomates séchées, du fromage et du saucisson. Après quelques verres, nous sommes un peu euphoriques, le manque d’alcool pendant le voyage se fait sentir. Nous faisons tout de même attention à ne pas finir trop rapidement la bouteille. Finalement la pluie arrive sur nos têtes et nous rentrons dans Pilote. Nous sommes contents d’avoir un peu de fraicheur ; nous finissons un dernier verre et vérifions avec joie que Pilote n’a pas de fuites. Javiera est fascinée par les éclairs. Elle veut absolument les filmer. Elle commence à les guetter depuis l’intérieur de Pilote jusqu’à ce qu’elle décide d’aller à la chasse à l’extérieur. Nous sortons donc, équipés d’un petit parapluie pour protéger la caméra. La séance est courte car Diego a peur des éclairs. Il raconte à Javiera qu’en étant jeune il a vu sa mère se faire frapper par la foudre. Elle regardait pleuvoir par la fenêtre et puis elle a reçu une décharge de plein fouet. Elle a volé une dizaine de mètres puis elle s’est relevée, comme si elle venait juste de glisser sur une flaque d’eau. Diego ignore pourquoi et comment elle n’a pas eu des brûlures ni de séquelles. Un mystère de plus à résoudre.
Javiera est malgré tout contente, elle a réussi à capturer l’éclair avec sa caméra.
J15 - Early man
13.09.2016
Aire de Taponas
Qui n’a pas rĂŞvĂ© un jour de se trouver dans la peau de Jonas et de passer un peu de temps dans le ventre d’une baleine ? Peut ĂŞtre personne...        Shell, cĂ©lèbre enseigne pĂ©trolière Ă la coquille jaune, dĂ©cida de consentir Ă un effort colossal pour crĂ©er une structure sophistiquĂ©e aux multiples lectures. Pour un utilisateur lambda, qui vient satisfaire ses besoins pressants (une pause cafĂ©, une pause pipi, un repas chez Burger King, de l’essence) tout est mis en place pour son plus grand confort. Pour deux autonautes exigeants comme nous, proies aux mirages en toutes sortes, l’extĂ©rieur ressemble (avec certes un peu d’imagination) Ă une sculpture de Richard Serra.Â
A l’intérieur, nous sommes admiratifs des structures organiques qui sont accrochés au plafond, on dirait le squelette d’une baleine construit en bois de balsa. Dans son ventre, il y a plusieurs pièges sous la forme de différentes enseignes. Nous passons du temps à manger des burgers chez Burger King et à nous promener à l’intérieur de la baleine. Cette exploration nous mène jusqu’à une chambre de luminothérapie. Javiera s’installe un moment sur l’une des chaises longues pour profiter des bienfaits thérapeutiques. Ensuite elle s’allonge. Au bout de 15 minutes elle ne ressent rien de particulier et décide de sortir. En partant, nous tombons sur une jolie carte en relief de la région accrochée sur un des murs. Notre pèlerinage continue. Nous ne sommes qu’à la moitié de notre périple.
Aire de Sablons
Nous voilà sur une petite aire de repos sur laquelle se trouvent des panneaux avec des BD en céramique qui racontent des histoires de chasse de l’homme pré-historique. En guise de séparation entre l’espace poids lourds et les véhicules légers, sont érigés des monticules en pierre de formes triangulaires sur lesquelles figurent des animaux rouges tels « des peintures rupestres ». Javiera s’exclame avec son optimisme légendaire « Nous ne rencontrons personne ! ». Diego décide alors de faire une sieste tandis que Javiera travaille sur les photos du blog. « Allez, couchez! » « Descend j’ai dit, descend ». Une dame âgée se débat avec son grand chien. Javiera entend cette scène plusieurs fois, puis elle voit la dame passer d’un côté à l’autre. Elle décide finalement de l’aborder car elle trouve que jusqu’à présent la majorité de personnages rencontrés ce sont des hommes de tout âges, tandis que les personnages féminins, celles qui décident de discuter avec nous, sont toutes jeunes. La dame en question vient des alentours de Bézier et se dirige au Luxembourg. « C’est une longue route avec un chien. Surtout qu’il est jeune ! »
Javiera a vécu six mois au Luxembourg et elle garde de bons souvenir. Ettelbrück, la ville du Nord où elle travaillait, la belle et charmante ville de Luxembourg avec ses remparts, puis cette ancienne ville minière Esch-sur-Alzette où Diego et Javiera ont vu un concert minable de Metronomy mais une performance incroyable du groupe danois Reptile Youth. « Je viens de là , de Esch » réplique la dame. Depuis toujours elle a eu une connexion avec le Sud de la France. Puis, à sa retraite, quand elle a eu suffisamment d’économies, elle a demandé à sa fille : « La montagne ou le midi ? » La voilà donc installée dans la campagne, bien au dessus de Bézier. Elle monte au Luxembourg pour l’anniversaire de sa petite fille. Non, elle ne veut pas être filmée, elle n’aime pas être à l’image. Dommage, pense Javiera.
Compte tenu du manque de personnages, Diego et Javiera décident finalement de se mettre en scène. Ils se préparent à partir quand un black coiffé d’un bonnet en laine et de longues rastas demande à Javiera  si elle n’a pas une durite dans la voiture pour le dépanner. « Une quoi ? » « Si vous me montrez ce que c’est une durite je pourrais voir s’il y en a une dans la voiture ». La Monospace du Monsieur, pisse un liquide gris clair et visqueux, son capot est ouvert. Une durite, au cas où, chers lecteurs, c’est un tube en caoutchouc raccordé au moteur qui transporte de l’huile. Non, nous n’avons pas de durites en stock dans la voiture. Le monsieur aux rastas se connaît en mécanique. Sur l’aire précédente quelqu’un lui a donné une durite mais pas assez large. Il va donc la chauffer pour dilater le caoutchouc. Il décide de faire un petit feu dans le parking et de chauffer la durite. Il la manipule, il l’essaye, la coupe, la tord, la manipule encore. Hélas, elle n’est toujours pas assez large. Monsieur est haïtien. il vit en France depuis 2001, à Paris, où il se dirige. « Si j’appelle un dépanneur, est ce qu’il peut venir directement avec une durite ? » Nous n’en savons rien. Il continue à couper, manipuler, réfléchir, chercher, faire un feu...
Entre temps une caravane allemande arrive. Nous nous dirigeons vers ce couple de retraités et leur parlons en notre allemand élémentaire. Ils finissent par nous avouer qu’ils parlent Espagnol. La chance ! Ils sont argentins comme Cortazar ! Nous sommes ravis !
La discussion s’engage. Ils vivent à Stuttgart depuis 35 ans, ils ont fuit la crise économique en Argentine. Monsieur fabrique des appareils pour détecter les fuites d’eau. Accompagnée par sa femme, il se déplace dans le lieu du problème, souvent sous terre. Muni de ses micros et de ses appareils fabrication maison, il arrive à détecter avec précision la provenance de la fuite d’eau. Entre nous, il y a comme une distance de sécurité. Au fur et à mesure de la conversation, l’ambiance se décontracte, et ils finissent par nous faire la bise et nous souhaiter bonne route !
Le monsieur aux rastas finit par trouver une solution, au moins pour continuer sur une prochaine aire de service.
Il est 22h.
J14 - Changement d’air(e)s
12.09.2016
Aire de Paisy (bis)
Nous nous demandons d’où peut provenir ce lieu commun où nous croyons que tous les camionneurs écoutent du métal. Bruno est couvert de tatouages, sa voix est cassée, il est imposant. Nous l’abordons avec un peu d’appréhension. « Non, surtout pas le métal! Mais le rockabilly !  Et même du Bob Marley !»
Bruno engage la conversation avec tous ceux qui croisent son chemin. Il aime le contact humain, il sourit à la vie. Bruno vient d’une famille de forains, il a toujours été sur la route. Après son service militaire obligatoire, il a eu son premier poids lourd même s’il n’y pensait pas vraiment devenir chauffeur. Bruno a réalisé son premier tatouage à l’âge de douze ans, une larme sous son oeil droit, pour ensuite confier le travail à des véritables professionnels. C’est une véritable passion. Il nous demande si son accompagnateur peut apparaître à l’image aussi. Il monte sur son camion puis réapparait avec son Yorkshire Terrier sur le bras. Pascal, son collègue routier, l’appelle amicalement « Balboa » car il aboie à toute personne et/ou chien qui s’approche de son périmètre vital (c’est en réalité un périmètre très large). Bruno l’a ramassé sur la route. « Un véritable sac d’os » nous confie t’il. Il l’a ramené chez le vétérinaire puis, comme il n’avait pas de puce, il l’a gardé.
Il nous raconte comment la filière du transport a Ă©voluĂ© de la petite entreprise familiale, oĂą il y avait d’un cĂ´tĂ© le client et de l’autre le transporteur, vers une toute autre Ă©chelle. Aujourd’hui, ce sont des multinationales qui dominent le marchĂ© oĂą de nombreux intermĂ©diaires prennent un pourcentage, et contre qui, le petit artisan n’arrive plus Ă se battre. Bruno a d’ailleurs quittĂ© le transport EuropĂ©en : finie la Norvège, l’Allemagne, les pays de l’Est et l’époque oĂą il fallait Ă©changer des francs contre des monnaies locales. Il livre quasi exclusivement sur la rĂ©gion Lyonnaise et ses alentours. Nous restons longtemps Ă discuter sur l’Europe, les inĂ©galitĂ©s salariales, l’abus des entreprises, les anecdotes sur la route. Avant leur dĂ©part, Pascal nous fait comparer son camion « super standing » flambant neuf Ă celui de Bruno. En effet, il a de la gueule. « C’est parce que je viens de rentrer dans l’entreprise », nous confie Bruno en rigolant. Deux gros bruits de klaxons nous signalent leur dĂ©part. Â
Un homme d’une quarantaine d’annĂ©es nous aborde. Non, il n’est pas routier. Il travaille la nuit. Il va profiter de cette journĂ©e ensoleillĂ©e pour aller se baigner Ă la piscine d’un ami. Casquette, lunettes de soleil, dĂ©bardeur et bermuda composent la tenue du personnage. « Ah! le rockabilly ! » nous dit-il, « maintenant j’écoute de la techno dans les festivals. Ils Ă©taient sympa les routiers. Vous avez eu de la chance, ils ne sont pas tous comme ça. »Â
Nous sommes d’accord, nous avons eu de la chance. Le monsieur nous demande de garder l’anonymat. Il nous confie qu’il est croupier dans un casino Lyonnais. Sa tenue vestimentaire du soir se compose d’une chemise blanche, cravate et gilet rouge « et toutes les poches sont cousues ». Drôle de changement. Nous rigolons.
Aire des Chères
Le changement d’autoroute ne nous avait pas autant frappé que maintenant. Nous sommes désormais sur l’A6, dans le territoire d’ APRR. Les tables de pique-nique sont en béton avec le logo d’APRR, un cube aux perspectives isométriques, gravé sur leur peau. Les toilettes, bien que relativement entretenues, sont assez vétustes ce qui confère à l’ensemble un charme désuet.
L’aire est un peu ballonnée et présente une importante végétation. Nous profitons pour faire une longue sieste. A nos côtés, des personnes du troisième âge font leur pique-nique. Un couple luxembourgeois sort leur panier en osier, les assiettes en porcelaine et les couverts. Une belle table se dresse devant nous. Des chiens sont promenés, certains conducteurs font des étirements. Au réveil, nous ne sommes guère inspirés et décidons malgré tout d’accomplir notre devoir. Les images subséquentes ne rentreront pas dans les anales de ce voyage. Le manque d’inspiration ainsi qu’une certaine lassitude sont palpables. Javiera se lance dans une entreprise impossible, plus proche du documentaire animalier que de nos pratiques audiovisuelles : le portrait d’une Pie. Echec retentissant. Nous décidons de ne plus consacrer notre temps à cette aire. Sur la route, Javiera ne retrouve plus son chapeau en paille. Il s’agit d’un chapeau artisanal colombien, avec une haute valeur sentimentale. Malheureusement elle se souvient de l’avoir abandonner sur la pelouse. Impossible de faire marche arrière. Elle est triste.
Aire de Boitray
Nous sommes dans une très belle aire, aux accents bucoliques, avec un bassin d’eau où c’est formellement interdit de se baigner. Dommage ! Des pyramides en guise d’ombrières s’érigent à côté des toilettes. Il y a un jeu pour enfants constitué de plusieurs cercles jaunes disséminés par terre. Javiera s’amuse à les parcourir pendant quelques minutes. Elle coure, elle saute, elle fait des combinaisons.
C’est bien la première fois que nous avons une aire en exclusivitĂ©. La nuit est très sombre, pas de lumières hormis celles des toilettes. Pilote est seul dans le parking. Derrière le va-et-vient des voitures on entend très clairement le bruit des insectes. Le lendemain, nous dĂ©cidons de nous rĂ©veiller avec le soleil afin d’avoir les reflets de la lumière de l’aube sur l’eau. Nous ne faisons pas de rencontres sur cette aire non plus.Â