de ces deux moments j’en ai fait un seul pour pouvoir raconter ce qui ne s’est jamais rejoint ; la parole rassemble toujours lorsque tout est désuni ; elle est la chaux qui comble les émotions perdus
© Pierre Cressant
(jeudi 4 septembre 2025)

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de ces deux moments j’en ai fait un seul pour pouvoir raconter ce qui ne s’est jamais rejoint ; la parole rassemble toujours lorsque tout est désuni ; elle est la chaux qui comble les émotions perdus
© Pierre Cressant
(jeudi 4 septembre 2025)
Une chanson née dans les zones d’ombre où la mémoire se dissout, où les jours se perdent et où l’esprit avance à tâtons. Mais au cœur de cette nuit intérieure, une flamme persiste, fragile et tenace, guidant vers l’aube. « Les ombres sans mémoire » explore ce passage entre effacement et renaissance, entre perte et recommencement. Une traversée sombre, mais ouverte sur la lumière retrouvée.
On sait qu’on vient de lire un grand livre quand, lorsqu’on le referme, on se sent pris d’une intense émotion et que l’on comprend soudain que quelque chose en nous vient définitivement de changer…
V. H. SCORP
Tenir ta main
Longtemps je me suis tournée vers l’adolescente que j’étais en n’y voyant qu’une étrangère. Un être vil et mal formé, la voix un peu aigüe, un peu criarde, qui pleure souvent et se plaint tout le temps. Longtemps je lui en ai voulu d’avoir fait des choix et pris des chemins qui m’ont mené à un endroit dans ma vie qui ne fait pas sens, d’avoir choisi la compagnie de personnes qui n’étaient pas bonnes pour moi, des actions qui m’amenaient à ma désolation. Je lui en voulais, d’avoir été si faible, si veule, de ne pas avoir saisi sa chance comme les autres, d’avoir loupé des opportunités fructueuses. Je ressens encore la honte et la douleur qu’elle a ressenti sans véritable distance. Je ressens de la colère quand cette plaie se rouvre. Je n’arrive pas à la comprendre, et je porte sur elle le regard qu’on portait sur moi : une chose pénible et bruyante, inintéressante, qui ne mérite pas d’être aimée tant elle est bizarre, et chiante, et empêche tout le monde d’être tranquille. Une chose qu’on laisse seule et dont on se moque dès qu’elle ouvre la bouche. Une chose qui crève en silence entre les murs épais de sa chambre des heures durant et qui ne fait rien pour y remédier.
A cause d’elle, je gèle tous les après-midi. A cause d’elle je crois que je ne vaux rien, que je ne sais rien faire de mes dix doigts, que je ne m’intéresse à rien. Que je suis gauche, et qu’au fond je n’apprends jamais à bien faire quelque chose car je n’en suis pas capable. A cause d’elle je remets tout au lendemain, et je sens des larmes envahir mon ventre quand il faut réparer quelque chose ou apprendre quelque chose que je ne sais pas faire. Ma colère à son égard à quelque chose de viscéral : je suis prise d’animosité farouche quand je devrais la prendre contre moi.
Ce regard est injuste. Cette animosité n’est pas la mienne, mais celle qu’elle a subi, et subit encore à travers moi. Parce que l’adolescente a été blessée au plus profond de son être, au fond d’une plaie ouverte depuis dix ans qui pourrissait et brûlait déjà en silence. Elle s’est retrouvée seule dans le noir, pendant cinq ans, avec une lame replantée chaque jour, dans la même plaie, chaque heure, sans amour pour lumière. Et je vais choisir aujourd’hui de la remercier avec la révérence la plus basse qui puisse exister, parce qu’elle a été pour la deuxième fois de sa vie brisée avec une violence inénarrable, et puis elle a survécu. Parce que les choix qui ont été faits et qui nous déplaisent, sont ceux d’une jeune fille qui devait survivre envers et contre tout, sans aide, sans soutien, persuadée de fautes qu’elle n’avait pas commises, et qui venaient de toutes parts. Une jeune fille a survécu au travers d’heures plus douloureuses les unes que les autres, (à ce moment de l’écriture, j’ai voulu changer la musique comme si j’étais sur l’ordinateur depuis lequel elle écrivait à tout prix pour respirer). Elle a survécu pour que je me retrouve ici, aujourd’hui, en sécurité, dans un appartement que j’aime et qui m’appartiens, avec un chat qui se repose dans un coin de la pièce, près de la fenêtre, à deux doigts d’aller prendre une douche bien chaude pour aller retrouver mon amie un peu plus tard. Je la remercie d’avoir survécu pour ce moment-là, et pour tous les moments de joie et de connexion qui colorent les journées à venir. Comme une mère qu’on oublie dans un coin de la photo, je la remercie d’avoir été présente, et d’avoir avancé quoiqu’il en coûte, vers la vie. Je rendrai l’animosité à qui elle appartient, et lui verserait sur les épaules l’amour à grands flots qu’elle méritait depuis l’enfance.
J’en voulais à mon anxiété de m’avoir tout volé : mon quotidien, mes copines, mes souvenirs, les prochains, mes sorties.
J’ai fini par me résigner. J’ai accepté le sort qui s’acharnait, j’étais trop épuisée de toute façon.. pour combattre, pour me battre pour ce qu’il me restait.
Et dans ce lâcher prise, non voulu au départ, j’ai senti une liberté qui m’émouvait.
L’acceptation m’a donné une page blanche : je pouvais en faire ce que je voulais.
Parce que tout ce que j’avais appris c’était envoler : ma manière de penser, de voir les autres, de ressentir les choses, comment je me comportais en étant seul et entourée. Tout ça. Tout ce monde à l’intérieur de moi était désormais nouveau : je repartais de zéro.
Ça m’a pris du temps, de tout reconstruire, de tout ré apprendre. Je me suis trompée, j’ai recommencé, j’ai changé.. ça a été tellement compliqué.
C’était comme si, dans le monde des autres, j’étais en pause. J’aurais aimé qu’ils sachent, que se reconstruire, ce n’est pas toujours voyant, perceptible ou même relié au physique.
narcisse
pastel sec, criterium,
50x65cm,
2020
marie léon
https://www.instagram.com/leon_evangelion/
Comme envahie d'un désir dont l'émotion pâlissait son regard.
Émile Zola (Au Bonheur des Dames)