La notion de victime dans un contexte dâoppression systĂ©mique
Comprendre lâoppression systĂ©mique Ă travers une analyse du statut de victime.
Une des techniques phares des personnes privilégiées actives dans des groupes réactionnaires - hommes de mouvements de PUA / MRA, blanc-he-s issus de cercles nationalistes / fascistes, religieux intégristes homophobes, lesbophobes et transphobes, etc. - est de se présenter comme victime (du progressisme).
Exemple : Les enfants blancs ne peuvent plus manger de pain au chocolat pendant le Ramadan.
Exemple : LâidentitĂ© française est menacĂ©e par lâarrivĂ©e de personnes Ă©trangĂšres.
Exemple : La famille traditionnelle est en danger de mort Ă cause de nouvelles formes de structures familiales.âš
Exemple : La société se féminise et les hommes sont une espÚce en voie de disparition.
Souvent ces personnes rejettent Ă©galement la âculpabilisationâ qui leur serait âimposĂ©eâ par la sociĂ©tĂ© en raison de leur identitĂ© (dominante et privilĂ©giĂ©e).
Je vais essayer de montrer dans ce post en quoi :
ce discours est typiquement un discours de privilĂ©giĂ©-e-s, et rĂ©vĂšle mĂȘme les privilĂšges sociaux ;
on peut observer des ambigĂŒitĂ©s dans la perception du statut mĂȘme de victime dans une sociĂ©tĂ© oppressive ;
les personnes rĂ©ellement opprimĂ©es n'ont mĂȘme pas le droit dâĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des victimes en rĂ©alitĂ©.
A travers ces diffĂ©rents points, jâessaierai de dĂ©finir la notion dâoppression structurelle, car câest bien elle qui conditionne lâaccĂšs au statut de victime.
1. Lâoppresseur opprimĂ© : la âvictimisationâ comme arme rhĂ©torique
Un des premiers réflexes de personnes privilégiées confrontées à leur privilÚge est de chercher à se positionner comme victimes, pour accorder du crédit et de la légitimité à leur parole.
Exemples :
Lors dâun Ă©vĂ©nement que jâorganisais il y a quelque temps, un mec toxique se trouvait parmi une assemblĂ©e de 100 personnes, qui Ă©taient toutes plus ou moins dâaccord pour discuter de lâintersectionnalitĂ©, et qui Ă©taient donc en accord avec les postulats de base de lâintersectionnalitĂ©. AprĂšs avoir tenu des propos hyper violents et insultants en public, le groupe tout entier sâest distanciĂ© de lui spontanĂ©ment, et plusieurs personnes sont venues le rĂ©primander en privĂ©. Au lieu de sâinterroger sur son comportement, le mec en question a passĂ© le restant du temps en groupe Ă prendre des gens Ă part pour leur âprouverâ quâil avait raison, et se faire passer pour persĂ©cutĂ©, pour un chevalier blanc qui se bat contre la masse en tort pour faire Ă©clater la vĂ©ritĂ© au grand jour. Sauf que le mec Ă©tait dans une situation extrĂȘmement particuliĂšre oĂč il Ă©tait effectivement en minoritĂ© dans ses idĂ©es reçues et mainstream sur le racisme / le sexisme, etc. Le plus drĂŽle est quâil traitait par ailleurs le groupe de dogmatique et sectaire⊠donc si on suit son raisonnement il essaie de se faire passer pour une minoritĂ© discriminĂ©e⊠au sein dâune minoritĂ© ?? Ăa tient juste pas debout.
DeuxiĂšme exemple : un MRA connu au Canada a Ă©tĂ© confrontĂ© Ă une mobilisation menĂ©e par des fĂ©ministes aprĂšs avoir tenu des propos dâune violence extrĂȘme sur le viol. Une pĂ©tition signĂ©e par plus de 40 000 personnes a cherchĂ© Ă empĂȘcher son retour au pays. Depuis la mobilisation, cet homme se prĂ©sente comme persĂ©cutĂ©. Il appelle les hommes Ă le soutenir et au courage, comme sâil Ă©tait seul contre tous - comme si les fĂ©ministes avaient le pouvoir structurel de le dominer. Mais les travaux fĂ©ministes sur la culture du viol ont montrĂ© depuis des dĂ©cennies le rapport ambigu et hypocrite quâa notre sociĂ©tĂ© avec le viol. Si les fĂ©ministes se mobilisent sur ces questions de façon dĂ©fensive en essayant de faire poursuivre un homme qui appelle au viol, câest bien parce que le rapport de force est dĂ©favorable dâemblĂ©e !
Dernier exemple : un mec connu qui a prĂšs de 30 000 followers, aprĂšs avoir fait une blague sexiste et raciste sur Twitter, enchaĂźne avec âje crois que je me suis jamais fait autant insulter de toute ma vie !â DerriĂšre sa blague, comprendre, il nâaccorde aucune valeur aux sentiments de toutes les personnes insultĂ©es par ses propos ultra violents, on doit au contraire se focaliser sur le fait que le pauvre, on lâattaque ! :â( Câest horrible ! Trop dur dâĂȘtre responsable de ses propos, non vraiment, on nâen parle pas assez.
Ce que ces mecs montrent par lĂ câest lâĂ©tendue de leur entitlement, leur sentiment dâayant-droit total par rapport Ă la sociĂ©tĂ©, qui dĂ©coule directement de leur privilĂšge. Chez eux, le moindre retour de bĂąton quand ils tiennent des discours ou ont des comportements oppressifs est Ă©quivalent Ă une oppression systĂ©mique.Â
Quand un homme tue six personnes parce que âles femmes ne veulent pas coucher avec moiâ, il faut analyser sur quel plan il se situe. Dâun cĂŽtĂ© des femmes subissant chaque jour des violences symboliques et physiques de par leur condition de femme, de par les centaines de normes et prĂ©jugĂ©s implicites qui imprĂšgnent notre sociĂ©té⊠de lâautre un mec qui vient te parler de droit sur ton corps, droit Ă des relations sexuelles. On nâest pas ni sur le mĂȘme plan ni sur le mĂȘme degrĂ©.
Quand on voit quel est leur seuil pour se considĂ©rer comme victime, on comprend tout de suite le sens du mot privilĂšge. On nâa juste pas les mĂȘmes problĂšmes. Tu considĂšres quâune mobilisation contre le viol tâopprime ? De mon cĂŽtĂ© jâessaie de gĂ©rer les agressions sexuelles que jâai subi, je soutiens mes proches victimes de viol, et jâessaie dâinformer sur la culture du viol. Mec, on nâa pas les mĂȘmes problĂšmes.
2. Comment une société oppressive considÚre le statut de victime
Quand on analyse la perception du statut de victime, cela permet de rendre visible lâargumentaire de lâoppression qui imprĂšgne notre imaginaire collectif. Quand une personne qui vit une oppression exprime une dolĂ©ance, et quâil lui est reprochĂ© de âfaire sa victimeâ, quâest-ce qui se cache derriĂšre ce reproche ?
- Ătre victime câest la honte
Ătre victime est honteux dans nos sociĂ©tĂ©s. Nous vivons dans une sociĂ©tĂ© compĂ©titive et mĂ©ritocratique. Si tu es une victime, tu es un-e faible. Tu es un-e dominĂ©-e. Lâimaginaire viriliste imprĂšgne notre sociĂ©tĂ©, il faut ĂȘtre fort, il faut pouvoir gĂ©rer toute situation, il faut en sortir victorieux. Ătre une victime = avoir failli, câest honteux.
- Ătre victime câest se dĂ©responsabiliser
Ce qui est sous-entendu est que les âvictimesâ ne prennent pas de responsabilitĂ© sur leur vie propre. On dit aux femmes dâarrĂȘter de se plaindre. De reprendre le contrĂŽle sur leur vie. Aux personnes non-blanches, on leur dit de sâintĂ©grer, de faire dans la politique de respectabilitĂ©. Si tu fais des efforts, la situation changera.
Ce discours ne tient pas debout. Changer son comportement individuel nâa aucun effet sur les structures sociales. Que peut faire une femme pour Ă©viter le harcĂšlement de rue ? Strictement rien. Que peut faire une personne noire ou arabe pour Ă©viter le contrĂŽle au faciĂšs ? Strictement rien.
Or les personnes qui nâont pas ce vĂ©cu, qui ne savent pas de quoi il retourne, prĂ©sentent le statut de victime comme un confort complaisant des personnes dominĂ©es socialement. Comme si câĂ©tait un plaisir de vivre et exprimer les injustices dont on est victime !
- Ătre victime câest rechercher de lâattention
Ce qui est sous-entendu ici est quâil est souhaitable dâĂȘtre une victime, que câest un statut qui permet dâobtenir des avantages. Sur twitter des mecs accusent rĂ©guliĂšrement les fĂ©ministes dâĂȘtre des âattention-whoresâ dĂšs lors quâelles verbalisent leur vĂ©cu du sexisme. LĂ aussi le privilĂšge est aveugle, lĂ aussi lâidĂ©e transparait que lâon fait ça par plaisir. Et derriĂšre ces accusations, je lis leur propre dĂ©sir, dĂ©coulant de leur propre privilĂšge, dâĂȘtre au centre des discussions.
3. Qui a le droit dâĂȘtre victime ?
Quand une personne privilĂ©giĂ©e se crĂ©e un statut de victime, elle sâappuie par ailleurs de fait sur lâordre social inĂ©galitaire, car leur privilĂšge leur garantit une empathie auxquelles les personnes dominĂ©es nâont pas droit. Ils bĂ©nĂ©ficient dâune sympathie confĂ©rĂ©e par leur privilĂšge social.
Quand un homme âse victimiseâ, quand il dit par exemple que la sociĂ©tĂ© se fĂ©minise et que la masculinitĂ© est en danger, personne ne lui rĂ©torque quâil doit arrĂȘter de faire sa victime, personne ne questionne sa lĂ©gitimitĂ© Ă se prĂ©senter comme opprimĂ©. Au contraire, on lui rĂ©pond sur le fond, on prend ses dolĂ©ances au sĂ©rieux.
Quand une femme parle de son expĂ©rience du sexisme, de harcĂšlement de rue par exemple, elle va devoir dâabord lĂ©gitimer sa dolĂ©ance. âšCâest une diffĂ©rence fondamentale. Elle va dâabord devoir prouver son statut de victime. Elle va devoir traverser 20 minutes de justifications. Bien souvent dans ce type de conversations, nous ne passons jamais au delĂ de cette Ă©tape. Nous sommes coincĂ©es dans les limbes des justifications, et nous ne passons jamais Ă la discussion dâordre gĂ©nĂ©rale. Nous devons justifier et prouver notre statut de victimes. Par un mĂ©canisme similaire, mais plus violent, les victimes de viol doivent aussi âprouverâ leur agression, alors mĂȘme que câest souvent quasiment impossible. La culpabilitĂ© est retournĂ©e du coupable Ă la victime.Â
Une situation dans laquelle ce âdroitâ Ă ĂȘtre victime est Ă©galement particuliĂšrement criante est la situation des musulman-e-s en Occident Ă lâheure actuelle. Dans le monde, les musulman-e-s sont les premier-Ăšre-s victimes dâactes terroristes dâextrĂ©mistes religieux, mais le discours mainstream est que câest lâOccident qui est visĂ© et attaquĂ©. Câest en soi une premiĂšre invisibilisation.
AprĂšs les attentats de janvier, une vague de violence islamophobe a dĂ©ferlĂ© en France, de âreprĂ©saillesâ, visant des personnes, principalement des femmes, parfois enceintes, et des mosquĂ©es. Mais la couverture mĂ©diatique sur cette violence a Ă©tĂ© minimale. Un jour, alors que je parlais de lâagression dâune femme enceinte musulmane dans la rue sur twitter, fait qui Ă©tait relayĂ© par LibĂ©ration, une fĂ©ministe de gauche mâa prise Ă partie en me disant que je ne devais pas croire tout ce que je lisais dans les journaux. Alors quâil sâagissait de LibĂ©ration ! Cette femme prĂ©fĂ©rait remettre en question lâinformation dâun journal national plutĂŽt que de considĂ©rer quâune femme enceinte musulmane puisse avoir Ă©tĂ© victime ! Aujourdâhui, dans mon quartier, aucun soldat ne protĂšge les mosquĂ©es, malgrĂ© les attaques Ă rĂ©pĂ©tition sur le territoire. Quand un militant athĂ©e a tuĂ© trois Ă©tudiant-e-s musulman-e-s aux Etats-Unis, les mĂ©dias ont parlĂ© dâune dispute relative Ă une place de parking. Les musulman-e-s nâont pas droit dâĂȘtre des victimes.
Il nâest pas non plus rare que les agresseurs privilĂ©giĂ©s reçoivent plus dâattentions que les victimes non-privilĂ©giĂ©es. On justifie Ă demi-mots leurs actes, on fait du victim-blaming. Quand Dominique Strass-Kahn a Ă©tĂ© accusĂ© de viol envers Naffisatou Diallo, on sâinquiĂ©tait davantage de lâavenir de sa carriĂšre politique que du fait quâune femme avait Ă©tĂ© agressĂ©e sexuellement. Quand les tueurs aux Etats-Unis sont blancs, on sâattarde sur leurs motivations, sur des explications psychologiques. Sâil nâest pas blanc : câest un terroriste. Quand on est privilĂ©giĂ©, tout peut ĂȘtre excusĂ©.
Ne pas avoir le droit dâĂȘtre victime est le symptĂŽme de la dĂ©shumanisation insidieuse permanente visant les groupes opprimĂ©s. Câest un outil de plus qui soutient le systĂšme en rendant invisible - et normale - la domination sociale.
Pour résumer :
Individuel â structurel
Se dĂ©fendre â attaquer. Si je me fais agresser par un mec dans la rue et que je lui colle une beigne pour me dĂ©fendre, la situation est inchangĂ©e : il est agresseur et je me dĂ©fends. Je ne suis pas lâagresseure.
Avoir une mauvaise expĂ©rience dans sa vie â vivre une oppression sociale
Se faire rĂ©primander quand on tient des propos oppressifs â oppression sociale
Une fĂ©ministe qui bĂ©nĂ©ficie de couverture mĂ©diatique un jour â changement du rapport de force
Elever la voix contre une oppression â dominer un groupe. DĂ©noncer une inĂ©galitĂ© ou discrimination nâĂ©quivaut pas Ă une application immĂ©diate de ces principes dans la sociĂ©tĂ©.
Voir qui accuse qui de se "victimiser", et qui a *le droit* d'ĂȘtre une victime, permet en soi d'analyser une sociĂ©tĂ© oppressive.
Le verbe mĂȘme se victimiser que lâon reproche Ă de rĂ©elles victimes montre la contradiction : câest un non-sens sĂ©mantique. Une victime ne peut pas se victimiser. Seule une personne non-victime peut se victimiser.
Questions à se poser pour comprendre la différence :
Quel est le rapport de force ? Qui profite des normes du systÚme, et qui est, au contraire, impacté-e par elles ?
Y a-t-il des blagues sur les hommes ? sur les Blanc-he-s ? sur les hĂ©tĂ©ros ? Les catholiques sont-ils discriminĂ©-e-s Ă lâembauche et au logement ? Craignent-ils une agression quand ils sortent dans la rue ? Les athĂ©es souffrent-ils dâun manque de reprĂ©sentation dans les mĂ©dias ? Les Blanc-he-s sont-ils payĂ©-e-s moins que les Arabes ? Les hĂ©tĂ©ros font-ils face Ă des micro-agressions permanentes au travail ? Les personnes cis craignent-elles de sortir dans la rue ?













