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@brthrfckr
Je voulais te dire que jâai tout le temps peur de mon corps : je suis planquĂŠ sous la couverture en compagnie du plus affreux monstre de sous le lit. Sauf que ce nâest pas une couverture, câest ma peau. La mĂȘme peur que quand on habite une cabane bringuebalante et quâune tempĂȘte arrive. Mais lĂ , la tempĂȘte nâarrive pas, elle est autour de moi : toujours, partout, pas moyen dây Ă©chapper. Parfois le sentiment que vivre dans cette cabane est supportable. Et parfois, par phases, le sentiment de ne pas y ĂȘtre Ă ma place â le sentiment cauchemardesque, atroce, dĂ©vastateur, de ne pas ĂȘtre Ă ma place dans ce corps, jusquâau bout des ongles. Lâenvie dâextraire Ă la pince Ă Ă©piler chacune de mes cellules une par une pour les dissoudre dans lâacide.
HĂȘtre pourpre, Kim de l'Horizon (traduit par Rose Labourie)
Hello Kitty yurt
Y a des jours comme ça, on rencontre que des abrutis. Alors, on commence Ă se regarder soi-mĂȘme dans une glace et Ă douter de soi.
Jean-Luc Godard, Pierrot le fou
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Dans la langue que tu mâas donnĂ©e en hĂ©ritage, dans ma langue maternelle donc, « mĂšre » se dit MEER, qui en allemand signifie MER. On dit LA MER ou MA MER, en pompant sur le français. Pour « pĂšre », PER. Pour « grand-mĂšre », GRAND-MER. Les femmes de mon enfance sont un Ă©lĂ©ment, un ocĂ©an. Je me souviens des jambes de ma mĂšre, je me souviens de les enlacer, de lever les yeux vers elle et de dire : TU ES MA MER. Je me souviens dâavoir le sentiment dâĂȘtre chez moi et dâĂȘtre enveloppĂŠ de la tĂȘte aux pieds. Lâamour des mers Ă©tait immense, on nây Ă©chappait pas, on nây Ă©chappe pas, on nage toute une vie pour sortir des mers.
Dans la langue que tu mâas donnĂ©e en hĂ©ritage, dans ma langue de mer donc, il nây a que deux façons dâĂȘtre un corps, au masculin ou au fĂ©minin. Grandir dans la mĂąchoire de la langue allemande me forçait sans cesse Ă Â choisir mon camp Ă la balle au prisonnier.
Dans la langue que jâai apprise de toi, dans ma MOTHER TONGUE, je ne sais pas comment Ă©crire sur moi. Dedans, il y a la langue de ma mĂšre, et tes yeux, et moi⊠mes⊠meâŠÂ : moi-mĂȘme â mon corps, mes corps, ma corporĂ©ité ? Il y a ce moi en train dâĂ©crire, et il y a lâenfant que jâĂ©tais, forcĂŠ de choisir son camp et de se couper en deux. Et lâenfant se confond avec moi, comme la Lune elle-mĂȘme est insĂ©parable de la Terre sans que rien les unisse, sauf que, quand jâĂ©cris, je dois faire la diffĂ©rence entre nous, car sans ça lâenfance, sans ça le corps dâenfant, sans ça le flot venu du passĂ© mâemporte.
Mais ce nâest pas non plus si simple que ça : la langue de mer est sujette Ă de petites distorsions ou plutĂŽt dĂ©viations â les femmes y sont des objets. Pour parler des MERS, toustes les adultes â y compris les mĂšres â utilisent lâarticle neutre das qui nâest ni masculin ni fĂ©minin, rĂ©servĂ© dâordinaire aux choses inanimĂ©es : das Mami, das Mueti, das Grossmami, das Grosi. Et toutes les femmes sont neutres, pas seulement les mĂšres : das Anneli, das Lisbeth, das Regini. Et les enfants aussi sont des objets, mignons comme tout, pas plus gros que des petites cuillĂšres Ă moka : das Mineli, das HĂ€nneli, das Hansli. Je me souviens que cette rĂ©ification me mettait en colĂšre. Je ne voulais pas ĂȘtre un objet, je voulais ĂȘtre une personne et je voulais ĂȘtre grandÉ ; et ĂȘtre grandÉ voulait dire choisir son genre, ĂȘtre homme. Ătre femme vous condamnait soit Ă rester objet soit Ă devenir ocĂ©an. Je ne voulais pas.
Quand je pense Ă toi, grand-mer, je pense au restaurant Migros oĂč tu mâemmenais chaque fois que tu voulais mâinviter « au restaurant », Ă la mer primitive, le berceau des premiĂšres bactĂ©ries, Ă 37 degrĂ©s tout pile, je pense Ă mer et Ă la vie Ă laquelle elle a renoncĂ© pour moi, et Ă la vie Ă laquelle tu as renoncĂ© pour mer, je pense que tu viens de sortir du centre de rééducation, que tu dois ĂȘtre de retour sur ton balcon Ă regarder avec colĂšre tes gĂ©raniums Ă lâagonie, et je pense Ă tous les textes que je ne tâai jamais Ă©crits. Dans lâun dâeux, une dame barbue va Ă pied dâOstermundigen Ă Saint-Jacques-de-Compostelle. Ă mi-chemin, elle rencontre une personne, jeune, avec de la barbe aussi, des Ă©paules larges, une voix grave, une jupe et du khĂŽl, et elles ne parlent pas, elles marchent en silence lâune Ă cĂŽtĂ© de lâautre en direction de la mer, et entre elles flottent les restes, les dĂ©bris de leurs longues traces plongĂ©es dans la pĂ©nombre.
HĂȘtre pourpre, Kim de l'Horizon (traduit par Rose Labourie)
Si on pouvait obtenir la folie rien qu'en la demandant, il supplierait qu'on la lui donne. [...]
Il vieillit, et bien que ce vieillissement ne soit que peu de choses comparĂ© aux Ă©ons quâil traverse, il vieillit rĂ©ellement. Ses cheveux, les quelques petites mĂšches qui lui restent, sont maintenant blancs. Il nâa plus de dents. Son visage est couvert de rides profondes tels les lits des ruisseaux assĂ©chĂ©s. Ses yeux se sont enfoncĂ©s dans leurs orbites, comme sâils avaient Ă©tĂ© repoussĂ©s par toutes les horreurs quâil a vues.
Disparus maintenant, sa ruse et son esprit notoirement subtil qui ont dupĂ© tant de monde, y compris lui-mĂȘme. Ă la place, peut-ĂȘtre en compensation pour tout ce qu'il a perdu, lui est venu un tout petit bout de sagesse, pas plus gros que ce que peut obtenir un mendiant. Mais aussi petit qu'il soit, ce bout de sagesse suffit Ă Ă©clairer la vie d'un fou d'un jour nouveau.
« Jâavais tout, enrage-t-il, et jâavais tout de naissance. Je suis nĂ© vivant dans un monde plein de vie. Pourquoi nâai-je donc pas chĂ©ri et aimĂ© tout cela ? »
« EspÚce de fou, se dit-il. EspÚce de misérable fou. Tu as gùché le miracle de la vie. »
Sa femme, son fils, nâimporte quel homme, femme ou enfant, que ne donnerait-il pas pour le privilĂšge de les aimer ? Il pourrait maintenant consumer le restant de ses jours Ă aimer une simple fleur.
Son cĆur souffre de ne pouvoir aimer, mais il nây a rien de vivant sur son voilier Ă part lui. De dĂ©sespoir, Ulysse prend sa main droite avec sa main gauche et, la portant contre sa poitrine, aime cette main.
Karoo, Steve Tesich
Je commence Ă ĂȘtre un peu fatiguĂ© de me voir, et de voir surtout de vieux militants qui nâont jamais rien refusĂ© des luttes de leur temps, recevoir sans trĂȘves leurs leçons dâefficacitĂ© de la part de censeurs qui nâont jamais placĂ© que leur fauteuil dans le sens de lâhistoire, je nâinsisterai pas sur la sorte de complicitĂ© objective que suppose Ă son tour une attitude semblable.
Albert Camus
Est-ce la brusque certitude que la beautĂ© ne se possĂšde pas, quâaucune Ă©treinte ne peut vous la livrer, quâil faudrait la saisir autrement quâen jouissant dâelle mais que les hommes ne disposent dâaucun autre moyen dâentreprendre sa conquĂȘte ? Ce fut mon plus grand tourment de ne pouvoir forcer les places fortes oĂč elle se retranche ; jâai compris ceux qui veulent dĂ©chirer, dĂ©truire lâobjet de leur amour. La plus harmonieuse entente physique ne change rien Ă ceci que lâessentiel de ce qui compose le dĂ©sir demeure inassouvi. On ne peut possĂ©der un sourire, mais seulement lâĂ©craser avec sa bouche.
L'Ăąge d'or, Pierre Herbart