Hey, Have you seen the last news about Fuckin’ Donald Trump ? Oh my Gad, I just can’t believe that fuckin idiot is so fuckin stupid. Il me dit ça, l’air rieur. Il est maigre, très pâle, les yeux un peu globuleux, il porte une casquette élimée, noire et kaki, floquée d’un ours polaire et de la mention “Alaska”. Sous la casquette, ses cheveux sont ras, fraîchement décolorés, un genre de jaune orange. Il porte pas mal de couches de vêtements superposées : chemises à carreaux, veste de sport, hoodie à la capuche cramée, anorak, grunge on va dire. Le smartphone est greffé à la main, devant lui, un sac débordant d’effets, et un paquet d’American Spirit Black, presque vide. Je l’ai entendu papoter avec le mec d’en face et avec le mec de la table d’à côté. Ici, on se parle d’une table à l’autre, c’est le genre de la maison. Red Emma’s, un samedi après-midi, je mange un triple chocolate bread pudding. [...]
My name is Dylan, what’s yours ?
On m’a parlé de ce lieu sur North, c’est à gauche quand on remonte Charles et ça fait l’angle : un café, une librairie, anarchiste, collaboratif, radical, végétarien, démocratique, ouvert en 2004, brûlé, déménagé, emblématique. J’envoie un message à mon ami Jeff. Il y a presque un an, Jeff a ouvert un café unique en son genre, à Tours, notre ville natale. Je lui dis que je suis dans un endroit selon son cœur, je l’invite à jeter un œil et à me dire ce qu’il en pense.
- Il y a eu une fusillade hier dans ton café ?
- Non, je crois pas, tout a l’air normal.
- Ah si, si, on dirait bien.
- Attends je regarde… Ah en effet.
- Il doit pas y avoir grand monde...
Si, c’est plein, ou presque, une cinquantaine de personnes, l'atmosphère est agréable. Le soleil baigne cette grande pièce. Un mec s’est fait descendre ici hier, pourtant la vie suit son cours...
- So, what are ya writing ?
- Hummm, it’s like a novel.
- mmmh, mainly about my life… (gênée).
- Oh wow, That’s awesome, I couldn’t write anything about my life. That would be fucking boring.
Je réponds que je suis persuadée du contraire, que toutes les vies sont intéressantes, qu’en tant que lecteur on cherche juste d’autres vies que la sienne…
- Then my novel would be about sitting in my room and crying, most of the time.
- C’est plutôt romanesque.
Et puis, on commence à parler... De tout et de rien. De beaucoup de choses en fait. Il sort pour racheter un billet de train à un type, il me dit qu’il a super faim mais qu’il préfère mettre ses sous dans un ticket de train que dans un putain de sandwich, surtout si c’est pour avoir encore faim dans 3h. Et on parle de la route…
Je suis allé dans tous les États de ce pays, sauf Hawaï, parce qu’on ne peut pas y aller en train, et bon l’Alaska… j’y suis allé quand j’étais petit donc ça compte pas [...] On est parti avec quelques potes, et on a décidé d’aller partout. On était un peu homeless, un peu aventuriers, un peu tarés, on prenait des trains, des bus, surtout des trains, on faisait du stop, tellement de stop, on passait des jours, des nuits sur la route. On a fait les 48 états, ça nous a pris environ… un an et demi.[...]
Dit le type qui n’a pas matière à écrire un roman ...
Il continue son histoire.
Une fois on s’est arrêtés dans cette ville, c’était vraiment une ville chelou, avec seulement des gens riches, et alors là on a commencé à faire un peu de musique, pour faire la manche… Dude, en 1h, on s’était fait 450$ ! nan mais tu te rends compte, les gens nous écoutaient genre trois minutes et nous lâchaient des billets de 20, juste comme ça, comme si c’était des quarters, normal quoi. Bon, pendant 1h, tout se passait très bien, on était refaits, et c’est là que la police est arrivée... Les gars étaient pas là pour rigoler, ils nous ont embarqué, on pensait qu’ils allaient nous emmener au poste, mais au lieu de ça, il ont roulé pendant 1h et nous ont lâché en plein milieu de la forêt, in the fucking middle of nowhere, en nous criant de déguerpir et de ne jamais revenir, sinon ils nous envoyaient les chiens. On a couru aussi vite qu’on a pu ! [...]
Dude, à raconter c’est marrant, mais sur le coup, c’était putain d’horrible.
Je lui dis : “écoute, si tu veux, tu me racontes ta vie et je vais écrire ton roman.” Il est d’accord, il me dit qu’on pourrait faire un truc “dans le genre de cette femme, elle est française comme toi, ça tombe bien, j’adore cette femme”, mais il ne se souvient plus du nom... Il cherche et me tend son écran de smartphone : “Virginie Despentes”, she’s fucking cool je dis “ok, on peut essayer ça : raconter ta vie, dans le style de Despentes.”
Et puis il y a ce gars qui arrive. Il est beau, vraiment très beau, les traits fins, les yeux verts. Mais il est très sale. Il porte des vêtements usés : une veste camouflage, une écharpe noire et dorée, un sweat à capuche rayé rouge et violet, une petite casquette de papy, et surtout il a toutes ses affaires dans un panier rouge, un panier de supermarché, dont les anses sont nouées ensemble par des sacs plastiques verts et bleus entortillés. Dylan lui dit “Mec, toi qu’a toujours froid aux pieds, v’là un cadeau” et il lui file des chaussettes dépareillées. Tony, this is Camille, she is French and she is soooo cool. Il me tend sa main tatouée, je la serre, et remarque qu’elle est couverte de petites croûtes, comme des piqûres. On parle un peu, Tony vit dans un squat, pas très loin d’ici. Et puis une fille vient le chercher, l’air stressé et inquisiteur : “Tony ! Qu’est-ce tu fous à papoter ?! Magne toi putain!” Il part.
Dylan me dit : “La dernière fois que j’ai vu Tony, c’était il y a 2 ans, il avait un job dans un super resto et une copine, c’était un mec normal et là, je comprends pas. Il part complètement en vrille. Il va falloir que quelqu’un fasse une intervention.”
Moi : Qu’est ce qu’il est parti faire ?
Moi : Il a beaucoup de marques sur les mains, c’est quoi ?
Un autre Open Mic commence à Red Emma’s : des poèmes, des discours, des chansons. Beaucoup d’amour, de solidarité, de belles pensées. Tony fait des allers-retours entre dedans et dehors, empruntant le portable de Dylan, revenant, partant, il reprend son panier rouge, il revient avec son panier rouge. Il ressort, l’air occupé, préoccupé, toujours. Il y a une centaine de personnes dans la salle, Dylan me dit : Untel est mon pote, Untel ça faisait une éternité que je l’avais pas vu, Untel...
- Mais dis donc, tu connais tout le monde.
- Bah ouais, je suis né ici moi, je connais tout le monde à Baltimore.
Il y a une fille avec un sari magnifique, et une autre, très belle aussi, avec une combinaison militaire, les cheveux dans une étole et beaucoup d’eye-liner, je suis fascinée par son allure, mais Dylan ne la connais pas…
Quand l’Open Mic se termine, on va à The Crown, un bar pas loin, qui est aussi un BBQ coréen et une petite salle de concert. J’aperçois les Drag du 21 janvier courant en petite tenue entre les coulisses et la salle rouge. On va dans la salle bleue. Il me raconte pleins de trucs, il est plus jeune que moi, 1991. Il m’explique que ça fait 1 an que c’est pas super sa vie. Il est revenu à Baltimore parce que son père est malade, il vit avec lui, près d'Annapolis, et avant, avant... il vivait à Oakland pendant 4 ans, encore avant à Olympia, et à Baltimore, un an par ci, un an par la. Il a travaillé dans une ferme de marijuana, il a fait pas mal de musique, a écumé les fêtes et les concerts. On parle de pleins de groupes, d’anecdotes à l'entrée des clubs, de limite d'âge, de guest lists et de fake ID, j’ai déjà tellement de matière pour mon roman … Quelques histoires plus tard, son pote d’enfance Ryan nous rejoint, ils partent prendre un train, et je rentre chez moi.
Le dimanche, je retrouve Terry, le danseur de TT que j’avais rencontré à l’Inauguration Party, on mange mexicain et on va voir un film. Entre les deux, on parle assez longuement.
Il est vraiment touchant. Il a l’air un peu absent parfois, surtout quand il y a une télé, et puis d’un coup, il revient. Il me montre des vidéos de son fils : il a 9 mois et il marche déjà, ce sera un danseur lui aussi. Terry a cette façon de danser super rapide, j’aimerai avoir ne serait-ce qu’un quart de son énergie. Il me dit que c’est parce que quand il a commencé, il était ado, il n’avait pas de père, pas de mère, il avait sa grand-mère “mais enfin, c’est pas pareil, tu vois”, et il m’explique qu’il avait tellement de colère en lui, tellement tellement tellement de colère, qu’il a juste tout mis dans la danse. Il y avait un gars au collège qui faisait le cake, des trucs avec ses jambes, qui dansait… il le regardait faire, et il s’est dit “c’est cool mais si j’m’y mets, j’peux faire aussi bien”. C'était vers 12-13 ans, il y a mis toute son énergie, et maintenant, plus ça va, plus il danse : il donne des cours, il était à Philly hier pour une “Streetstyle Master Class”, il adore.
Je lui pose la même question qu’à W. : pourquoi Baltimore plus qu’une autre ville ? Pourquoi ici ?
D’abord, il parle de la différence entre la city et le county, the city is just trash everywhere, they don’t threat the city very well, they don’t care.
- Bon, tu veux vraiment savoir, je vais te parler franchement : c’est un système. Un système bien pourri, qui s’entretient de l’intérieur. ça ne s'arrête jamais, c’est nous qui avons été mis en esclavage, et puis c’est aussi nous qui nous sommes comportés comme des esclaves. They made us slaves, we enslaved ourselves.
- Un cercle vicieux quoi.
- Oui, c’est ça. Rien ne va, ça fait des années et des années que c’est comme ça, et ils continuent à laisser des armes circuler là dedans, ils vendent des armes, ils savent qu’elles vont circuler là dedans et qu’elles vont nous aider à nous entretuer, ils savent que la drogue va nous aider à nous entretuer, alors ils laissent circuler la drogue, et surtout, surtout, ils savent, que le rap va nous faire nous entretuer. [je ne m’y attendais pas] Tu sais je crois que la musique peut vraiment rentrer dans ton cerveau, elle peut pénétrer ton cerveau avec plus de force que la plupart des drogues, surtout si c’est la seule voix que tu entends, ça peut vraiment rentrer à l'intérieur et pourrir ta façon de penser. Moi tu vois, j’avais pas de père, pas de mère, donc personne pour me dire do the right thing, pas de voix pour balancer ce que t’as dans les oreilles toute la journée. Toute la journée, t’écoute la même musique, et si t’as pas de voix pour contre balancer ça, alors c’est foutu, t’as que ça dans la tête et c’est foutu. Et c’est quoi, qu’est-ce qu’ils répètent ? c’est des niggas qui te disent de tuer d’autres niggas, pourquoi ? Parce que ce gars t’as manqué de respect. Parce que tu trouves qu’il t’a manqué de respect. Alors c’est ok de s’entretuer entre niggas parce que ces gars là répètent ça à longueur de chansons, ils te répètent à longueur de journée la violence, et la drogue, et que les gens qui te manquent de respect, faut les buter, même si c’est des blacks comme toi, et même s’ils ont leurs problèmes, comme toi. Et ces mecs là, ces rappeurs, sont putain de millionnaires, ces mecs là cartonnent, des blancs, des noirs, on leur filent des millions pour continuer de nous foutre ça dans les oreilles et dans la tête. Je suis pas pour la censure mais il faut qu’on arrête de filer des millions à des mecs qui nous disent de nous entretuer. [...] Et puis l'école, l'école dans les quartiers de cette ville, elle ne joue pas son rôle … Tu fais de l’histoire mais je sais pas d'où elle sort cette histoire. On n’apprend rien, c’est pas de l’histoire, c’est un truc non-identifié et sans intérêt, on ne nous dit rien et ça n’a pas de sens. Avec le recul je me dis, j’aurai mieux fait de ne pas aller à l’école, tu vas juste dans une bibliothèque, tu prends un vrai livre d’Histoire, avec des vrais faits et une vraie analyse, et tu lis ça, c’est ça qu’on devrait faire plutôt que d’écouter ce qu’on nous dit à l’école… The city, y’a rien là-bas, faut marcher des heures pour trouver un terrain, un parc, y’a rien, juste des poubelles partout et des rues défoncées. On est bons au basket dans le Maryland, parce que y’a qu'ça, à la limite. Moi je faisais du basket avant la danse. Mais sans la danse… si j’avais pas senti ce truc dans mes jambes, et si j’avais pas dansé toute cette colère… j’s’rais peut-être dans un gang, j’sais pas. Mais tu sais, j’en connais. J’en connais qu’on eu personne pour leur dire, j’en connais qu’on pas trouvé un truc pour évacuer toute la colère. [...] Tu veux apprendre des choses sur Baltimore, regarde : [il ouvre Youtube sur son portable] ne cherche pas des choses écrites, tu vas sur Youtube, tu tapes “about Baltimore” et tout est dit, tout est là, y’a des heures de vidéos, des heures de gens qui parlent de la ville, de leurs problèmes, de leurs quartiers, qui filment la violence, qui racontent leurs histoires. Tu veux comprendre Baltimore, tu fais ça. Tu prends une journée et tu fais ça, tu creuses Youtube.
- Et toi, comment c’est dans ton pays ?
Après le film Hidden Figures, dont le thème résonne étrangement avec nos discussions et avec mes thématiques du week end, Terry prend un Lyft et je décide de rentrer à pied. Il m’appelle toutes les deux minutes pour être sûr que ça va, il trouve que c’est une drôle d'idée de rentrer à pied...
Sur le chemin du retour, je croise un collègue, il est avec un date et il est embarrassé, il me demande ce que je fais là, je réponds que je rentre chez moi à pieds, “mais enfin pourquoi ?!” A Baltimore, rentrer a pied, c’est comme se balader avec un pot de chambre sur la tête, absurde. Il m’a parlé de son date vendredi pendant le tournoi de ping pong de mon équipe (une autre histoire), il m’a demandé si j’avais eu des dates depuis que j’étais arrivée, j’ai évité la question, et la lui ai retournée. Il m’a répondu qu’il devait voir une fille, je lui ai demandé d’où elle sortait : “out of boredom”. Je lui souhaite une bonne soirée, et en m'éloignant, je lui écris : “boredome looks cute” . A peine appuyé sur “Envoyer”, je me dis que c’est un peu inappropriate, que ce type a 40 ans, que c’est mon collègue, et qu’on n’est pas copains, et puis tant pis, c’est lui qui a commencé après tout...
Je passe la soirée avec mon nouveau pote Dylan a écouté de la Cold Wave, des heures et des heures, il me parle de pleins de trucs de sa vie : des marrants et des pas du tout marrants. L’incendie de la warehouse à Oakland, 5 amis d’un coup, la Californie, des tonnes de marijuana qu’il a fait livrer chez son père, son rdv demain avec un avocat, sa rencontre avec Brittany, son frère… Un an de haut et de bas, les galères qui volent en escadrilles… C’est pas toujours joyeux mais c’est romanesque à souhait, on ne devrait pas avoir de mal à faire du Virginie Despentes.