SON GOKU, SUPER BOUDDHA ?
Trente ans après le début de la série, nous en sommes à son troisième volet, Dragon Ball Super. Cette suite a beaucoup été critiquée, je soutiens pourtant qu’elle reste très cohérente avec l’esprit initial de la série, qui fut au départ une adaptation d’un roman bouddhique chinois, Le voyage en Occident, autrement appelé la Pérégrination vers l’Ouest.
On peut se moquer de l’extravagance du monde, du rire potache, des combats et de leurs mises en scène dont les variations échappent aux profanes. On pourra aussi dire que faire fréquenter à Son Goku des dieux, ce n’est que de la surenchère, et que cela devient insensé.
Au contraire, cela prend tout son sens. Répétons-le, c’est parfaitement cohérent avec l’esprit de la série, depuis le début.
Son Goku, l’adaptation par Toriyama du Roi Singe, incarne assez clairement les valeurs du bouddhisme, au point que l’on peut se demander s’il n’est pas finalement une sorte de Bouddha combattant.
De ce fait, qu’on ne s’étonne pas que son « cœur pur » lui fasse considérer les dieux d’égal à égal, et qu’il ne s’embarrasse d’aucune forme de politesse particulière vis à vis d’eux.
Cela va assez loin d’ailleurs dans Dragon Ball Super, surtout dès qu’il s’agit de Zen’ô, le grand dieu de tous les univers. Il s’agit d’un enfant extraterrestre que tous craignent terriblement, et chaque fois que Son Goku s’adresse à lui familièrement, tous craignent de se faire tuer d’un claquement de doigts.
Cet élément comique par exemple, paraît invraisemblable si l’on ne resitue pas le contexte bouddhiste du personnage de Son Goku, son caractère divin initial.
Dès la première saison, apparaît le nuage magique (kinto’un), l’un des emprunts de Toriyama au récit bouddhiste dont il s’est inspiré pour écrire Dragon Ball, le Voyage en Occident.
Mais sur le nuage magique ne peuvent tenir que ceux qui ont le cœur pur. C’est le cas de Son Goku. Et s’il se marie avec Chichi, c’est qu’elle aussi partage cette pureté d’âme.
D’autre part, Son Goku, hormis sa gloutonnerie et son peu de goût pour le travail lucratif, se démarque par son amour du combat et sa détermination à remporter chaque duel qu’il livre.
A priori, cette passion est contraire à sa pureté morale. Elle a récemment été sérieusement remise en question lorsque Goku a imposé un tournoi inter-univers qui implique la destruction des univers perdants. Jusqu’à ce que l’on se rende compte que ces univers auraient de toute façon été détruits.
Cette morale combattante se justifie par la clémence de Goku : comme le savent tous ceux qui ont regardé la série, il convertit presque tous ceux qu’il a vaincus pour en faire ses amis. Mais ce désir de devenir sans cesse plus fort est en fait le parcours initiatique bouddhiste. Sans adversité, il n’y a pas de progression.
Pour Goku, cette progression en puissance, cette capacité à rester le meilleur est ce qui fait de lui le sauveur concret de l’humanité à plusieurs reprises, mais on peut ici percevoir une parabole spirituelle.
Et puis, il y a aussi un aspect typiquement japonais dans cette représentation bouddhiste : celle de l’esprit combatif d’une part, et celle de la maîtrise spirituelle d’un art.
Le savoir-faire, qu’il soit métier ou vocation, en Occident, relève du domaine profane (le protestantisme fait un peu exception de ce point de vue, avec la notion de Beruf). Au contraire, au Japon, tout savoir-faire implique une discipline de soi, une progression, un dépassement de ses propres limites et une transmission, qui tous relèvent du domaine spirituel.
Ces principes expliquent la plupart des aspects implicites de la série, qui peuvent passer pour loufoques ou carrément saugrenus. Le génie de Toriyama consiste à instiller suffisamment de fantaisie et de tragique pour que son travail puisse s’apprécier sans que l’on rentre dans des explications trop sérieuses. Elles deviennent pourtant, par-delà le plaisir que l’on peut prendre à suivre les combats, de plus en plus nécessaires.
Son Goku en super saiyajin blue, par Rayzorblade 189, sur Deviant Art
La clef : savoir tout endurer
D’abord Goku se forme auprès de Tortue Géniale, qui lui apprend l’endurance, ce qui n’est pas sans rapport avec le choix de cet animal comme emblême. Cette caractéristique rapproche d’ailleurs les guerriers de cette école de Rocky, de Stallone, qui lui aussi se distingue de cette manière, même s’il finit par y perdre sa carrière.
De plus, on ne s’étonnera pas que Toriyama, qui emprunte sans complexe à Terminator et à Star Wars, quand ce n’est pas à Retour vers le Futur (Time Machine), Frankenstein (C-8), à Gozilla, à King Kong ou même à Tolkien (le mont Frypan, l’épée reforgée de Trunks dans DBS), s’épargne la référence à l’une des grosses franchises des années 80 que fut Rocky.
En outre, l’hommage à Jacky Chan est tout à fait explicite, avec le déguisement de Tortue Géniale, qui prend le nom de Jackie Chun. Toriyama l’a désigné d’ailleurs comme l’une de ses inspirations principales.
Mais Goku, contrairement à Rocky encaisse tous les coups sans séquelles. C’est un Saiyen, un guerrier de l’espace, une race nietzschéenne (on ne dira jamais assez à quel point Nietzsche est proche de l’enseignement bouddhique mahayana) pour laquelle ce qui ne tue pas rend nécessairement plus fort. Et puis, un haricot magique suffit pour dissiper toute commotion, sinon cela ferait longtemps qu’il n’y aurait plus un protagoniste digne de ce nom.
Des aventures plus que fantastiques
La série originelle, Dragon Ball, nous montre Goku devenir le meilleur combattant et le gardien de la Terre. Elle alterne les aventures, les entraînements et les tournois, derrière lesquels les enjeux sont de plus en plus élevés.
Dragon Ball Z alterne de la même façon, puisque les trois histoires que compte cette partie de la série sont en fait deux aventures et un tournoi. Les trois donnant lieu à des combats dont le caractère épique est simplement sidérant, même s’il y a toujours des personnages pour y faire des remarques idiotes : « son pouvoir ne cesse d’augmenter », « je n’aurais jamais cru qu’il deviendrait aussi fort » etc…
Ces remarques assez lassantes servent à mettre en valeur les personnages qui savent (les maîtres et les tacticiens : Piccolo, Krilin, Tortue Géniale, qui souvent aussi se laissent aller à des extravagances).
Pour sa part, Freezer représente le mal à une échelle cosmique : il est le conquérant suprême, mais aussi le capricieux suprême. Celui qui n’a jamais eu besoin de s’entraîner, et dont les principales souffrances sont les incompétences de ses subordonnés. Il fait entrer le monde de DB dans la mythologie bouddhique, où la Terre n’est qu’un monde comme un autre.
Cell représente de son côté les dangers de la technologie. Si la magie dans Dragon Ball n’a pas de contrepartie, parce qu’elle est réservée aux personnages à l’âme pure, ce n’est pas le cas de la technologie. La machine représente le pouvoir que se donne l’humanité et qui comme elle, peut balancer du mauvais côté, ou se montrer séditieux.
C’est l’occasion pour Goku de se montrer stratège en cachant le pouvoir de son fils et en le préparant pour la bataille finale afin qu’il révèle son plein potentiel, à la limite de la manipulation.
Ce qui le sauve, c’est l’enjeu et les risques qu’il prend personnellement. C’est le même stratagème du maître que l’on retrouve avec la participation de Tortue Géniale au premier tournoi de DB, de même que l’usage que fait Beerus de Monaka, afin de motiver Goku, dans DBS.
La Saga Boo (dont le nom est emprunté à la formule magique du Cendrillon de Disney) est un questionnement de Toriyama lui-même sur la forme. J’avais à ce titre parlé l’année dernière de l’esthétique des transformations de Goku. L’auteur, en creusant le concept de puissance, creuse nécessairement ceux de la matière et de la forme.
Boo est le monstre ultime, celui dont la matière peut être à l’extrême aussi malléable que solide. Il est capable de se régénérer à volonté, de reprendre forme une fois dispersé, de prendre la forme et même la puissance de ceux qu’il a ingurgités.
La série a posé dès le départ l’idée d’objets qui contiendraient des sous-dimensions, les capsules, comme il existait des « sacs dans fond » dans certains récits mythologiques et dans Donjons et Dragons. Mais Cell et Boo sont les seuls personnages de Dragon Ball qui contiennent naturellement ce paradoxe dimensionnel.
Car Boo est un djinn (majin), c’est-à-dire un génie comme celui de la lampe d’Aladin. Son élément est l’air. Comme il est l’être malléable par excellence, il est aussi l’endurance même. C’est là le défi qu’il pose à notre héros : Boo est imbattable.
Mais c’est aussi un démon, né d’une sorte de magie technologique. Il n’y a que cela que Goku finira par changer. En le battant, il est bien conscient qu’il y a besoin d’une contrepartie. Voilà pourquoi il demande que Boo se réincarne comme une bonne personne, ce qui n’est possible que parce qu’il n’a pas mérité sa personnalité démoniaque. Cette réincarnation, avec les deux minces prières que Goku et Krilin adressent à Amidha, sont les rares clins d’œil explicites au Bouddhisme, en plusieurs centaines d’épisode.
Enfin, dans Dragon Ball Super, on retrouvera Goku à fréquenter les dieux les plus importants, ceux dont dépend notre univers et les autres.
Le rôle des dieux relève d’un équilibre un peu curieux de création-destruction, qui rappelle le Souffle de Brahma, issu de la mythologie hindouiste, qui est aussi celle du Bouddhisme.
Ce qui explique la présence de Goku sur l’échiquier des dieux, c’est le bien qu’il porte en lui. D’ailleurs, sa manifestation sous forme divine (le Super Saiyajin Gotto) montre la portée de sa vocation. On ne peut devenir un maître suprême, que ce soit des arts martiaux ou d’autre chose, sans préserver une âme assez ouverte pour estimer chaque fois ses adversaires et apprendre chaque fois de ses défaites.
Vegeta, qui a une attitude contraire et ne parvient à suivre Goku que par fierté, change au fur et à mesure de la série. Mais il évolue parce que s’il veut égaler le bouddha combattant, il devient par ce fait aussi son concurrent spirituel.
C’est d’ailleurs toute l’attitude contradictoire qui l’anime lors de l’arc narratif de Boo : il veut à son tour devenir un héros, même s’il faut qu’il commence par tuer des innocents. Ce qui montre aussi le paradoxe qui l’anime.
Vegeta devient un personnage de plus en plus sympathique, parce qu’il complète le caractère par trop fuyant de Goku, lequel s’est d’ailleurs carapaté lorsqu’on lui a proposé de devenir le dieu de la Terre.
La sévérité de Vegeta rappelle que le combat est une chose sérieuse, que vivre c’est affronter le mal, et qu’on doit compter sur soi avant tout. Sa cruauté occasionnelle rappelle au spectateur et aux personnages le sérieux de la vocation (spirituelle et professionnelle) ainsi que le tragique de la vie. Goku est le saint, Vegeta est le roi.
La première critique que j’entends lorsqu’on me parle de Dragon Ball, quelle que soit le volet, c’est l’idiotie des motifs des antagonistes, qui veulent toujours détruire le monde, l’univers, ou le conquérir dans le meilleur des cas.
Ce principe est légèrement atténué dans la troisième série, Dragon Ball Super, puisque détruire les mondes ou les univers constitue le métier de bien des personnages. Cette énigme est, comme je l’ai dit auparavant, celle de l’accumulation du pouvoir comme un bien en soi.
Pourquoi existe-t-il, dans notre monde, des gens qui sont multimilliardaires ? C’est une énigme. Il y a un moment où le pouvoir que l’on peut posséder ne peut faire en sorte que l’on vive mieux. Pourtant, les ultra-riches veulent toujours plus d’argent. La soif de pouvoir, la volonté de puissance diraient certains, est en principe illimitée – les Grecs l’assimilaient d’ailleurs à la démesure, quand il s’agissait de l’argent.
Toriyama a mis en place un monde où un combattant peut accumuler une puissance infinie à lui seul. Avec les animaux humains, ce sont les deux lois fondamentales de Dragon Ball comme univers de science-fantasy.
De là découle ce que les différents protagonistes décident de faire de ce pouvoir illimité : c’est l’orientation de la volonté de puissance. Goku met cette volonté de puissance au service du bien, tandis que ses adversaires la mettent au service du mal. Mais dès lors que l’on a admis que la puissance physique pouvait devenir infinie, les motifs ne sont pas plus absurdes que ceux de la vie réelle.
Un autre aspect plus étrange est celui de l’argent. Il est vrai que Bulma et Mr. Satan pourvoient au bien matériel de la compagnie, du moins chaque fois qu’il s’agit de banquets ou de situations périlleuses. Mais on peut se demander pourquoi Krilin ne pourrait pas devenir maître en arts martiaux puisqu’il est l’humain le plus puissant de la Terre, par exemple, ce qui lui permettrait de vivre sans souci, au lieu de passer son temps à coffrer des petits malfrats comme flic.
Trois choses l’expliquent. D’abord : rares sont les humains qui méritent un enseignement d’aussi haut niveau. C’est ce que l’on voit dès le début de la série avec l’entraînement surhumain que dispense Tortue Géniale, l’homme le plus isolé du monde.
Ensuite, il y a cette phrase, au tout début de l’histoire de Boo, qui rappelle le manque de vigilance des humains. Il faut, pour protéger le monde science-fictionnel, des super-héros capables de tenir tête aux super-menaces, mais aussi des héros capables d’affronter les débordements délinquants que la technologie rend délirants. Rappelons le vaisseau de Pilaf au début de la saga du Ruban Rouge, ou les créations cybernétiques du docteur Géro, un humain comme les autres, du moins au départ.
Enfin, être un maître exige aussi des contreparties. Le lien entre maître et disciple est un lien à vie. Goku n’hésite jamais à retourner voir ses maîtres et à dévaster leur garde-manger à l’occasion, ou à rester des années entières chez eux, après être arrivé sans prévenir. Qu’il s’agisse de Tortue Géniale, de Karin, de Kaio (dont il a tellement ravagé la mini-planète qu’on se demande comment elle est toujours là) ou de Whis. On comprend donc qu’aucun des amis de Goku, non plus que lui-même, veuille s’embarrasser de disciples de pacotille – ce qui en plus freinerait leur entraînement permanent.
Dragon Ball Super, qui est diffusée actuellement, reste dans la continuité des principes de la série. Il semble même évident qu’elle les parachève. On ne peut que regretter quelques dessins assez laids lors des premiers épisodes, et surtout un humour très enfantin. Il paraît que c’est pour intéresser un public très jeune. Mais après tout, j’ai moi aussi commencé à regarder cette série très jeune.
Je rappelle que les 3, 4 et 5 novembre je serai au salon du fantastique de Paris à dédicacer mes livres ! Retrouvez-moi sur mon site ou celui des Editions des Tourments !