Les modèles vivants contemporains sont-ils plus beaux que la moyenne ?
«Ah, tu es modèle vivant ? Tu dois être bien gaulé.».
Voilà la réponse qui fut donnée à votre serviteur une des rares fois où je m'aventurai à évoquer mon activité de modèle vivant devant un homme que je connaissais mal.
C'était la formulation d’un des préjugés qui entourent ce métier, à savoir que les modèles ne seraient embauchés que s'ils sont taillés comme des sculptures antiques.
La réalité ne saurait être plus éloignée dans les ateliers, où règne une grande recherche de diversité dans les morphologies, et où quelques bourrelets chez le modèle ajoutent au plaisir du dessin. En plus, les artistes attachent d'abord de l'importance aux compétences du modèle. Comme disait déjà le critique Émile Blavet en 1884, les artistes préfèrent chez les modèles l’art de poser, le savoir-faire, l’élégance du geste, l’harmonie de l’ensemble, le métier, en un mot. À la belle fille “posant comme une grue” – c’est le mot technique – il n’en est pas un qui ne préfère le vieux modèle posant bien “les mouvements”. »
Dans les grands établissements, cette indifférence à la morphologie des modèles s'exprime même parfois de manière triste car, si ces établissements ne préfèrent pas les minces aux gros, ils ne préfèrent pas non plus les compétents aux incompétents. Du moment que les modèles arrivent à l'heure et montrent leur postérieur, tout va bien. Ce qui compte, c'est le prof. Les gens viennent pour le prof et, aussi appréciés soient les modèles par l'enseignant et ses élèves, ils ne sont dans l'économie de ces établissements que des fournitures.
Pourtant, il est difficile de nier que les modèles ont tendance à avoir un physique plus avantageux que la moyenne. Par quel mystère ?
On peut avancer plusieurs hypothèses.
Hypothèse n°1
On croise facilement des gens du cirque et des danseurs – en activité ou non – parmi les modèles. Le caractère athlétique de ces personnes n'est plus à démontrer.
Hypothèse n°2
Poser est une activité physiquement très exigeante. Les modèles sont donc incités à faire du sport et à se méfier d'un mode de vie trop permissif, ce qui entretient leur silhouette. On prétendait d'ailleurs au XIXe siècle que les modèles féminines se couchaient tôt (mais on prêtait en même temps aux modèles masculins un penchant pour la boisson).
Hypothèse n°3
Les modèles ont de la coquetterie comme tout le monde. Ils sont bien conscients que la nudité est cruelle, qui nous prive de l'artifice des vêtements pour cacher ce qui peut être perçu comme des imperfections. Alors ceux qui ne se sentent pas assez à l'aise n'osent pas se montrer, ou ne se montrent plus passé un certain âge (ce qui est une préoccupation avant tout féminine). Et une fois dans le circuit, il faut savoir que les artistes ne vous pardonnent rien, qui vous en enlèvent là où il faudrait en laisser et rajoutent là où ce n'est pas la peine. Des fois, ils vous le disent frontalement : «tiens, tu as un peu grossi, non ?» C'est un très bon stimulus pour s'entretenir.
Hypothèse n°4
Cette hypothèse ne concerne que les modèles hommes. Il faut être conscient que les arbitraires culturels décident du regard porté par les participants sur les modèles hommes par rapport aux modèles femmes. Les modèles femmes sont vues comme l'incarnation de la grâce et de la beauté, de la sensibilité. Leur corps donne le sentiment de toujours proposer un narratif et des symboliques (c'est un conditionnement culturel, on le redit). Si une modèle femme n'est pas spécialement musclée, ses formes féminines offrent une douceur de ligne appréciée esthétiquement ou simplement considérée comme moins compliquée à dessiner par les débutants. Si cette modèle femme présente un corps en surpoids, l'amplitude des courbes de sa silhouette sera augmentée, ce qui est fort apprécié par les artistes en général. D'une manière générale, la modèle femme n'a qu'à se poser avec décontraction sur la sellette et l'amplitude de ses hanches va naturellement donner de la dynamique à sa pose. L'anatomie masculine, elle, n'a aucune de ces «qualités» dans les yeux de la majorité des artistes. Ni contre-courbes, ni dynamique naturelle, ni symbolisme, ni douce simplicité, ni grande intériorité. Ou alors, beaucoup moins. Ainsi, les attentes envers un modèle masculin ont des chances d'être autres. On attendra plus volontiers une lisibilité morphologique amenée par le développement musculaire masculin. Et, conformément aux rôles distribués par l'histoire de l’art, où l'homme agit et la femme minaude, on attendra plus volontiers du modèle masculin des poses dynamiques qui feront ressortir les muscles. Non pas qu'on attende des modèles des poses artificielles et viriles, n'en déplaise à Maïa Mazaurette et aux journalistes de LIbération. Mais oui, en effet, même si ce n'est pas une règle absolue, on va plus volontiers attendre du modèle masculin qu’il soit un individu à la silhouette sportive dans des poses aux gestes plus appuyés.









