Les pleurs d'une modèle vivante
En 1888, le peintre anglais William Frith publiait le premier tome de ses mémoires, My autobiography and reminicenses. Ce genre littéraire, celui de l'autobiographie d'artiste lardée d'anecdotes, n'est pas passionnant à lire un gros siècle plus tard. Mais on y trouve toujours un peu de matière sociologique et une ou deux histoires pas trop mal.
EXTRAIT:
"Le modèle féminin posait, dos aux étudiants, à demi penchée, à demi allongée, dans une attitude pleine de grâce. Arrivé en retard, je dus prendre la seule place libre au bout du demi-cercle, d'où je voyais le profil du modèle. Ce visage m'était inconnu ; son attitude semblait très détendue. Je fus donc surpris de voir des larmes couler lentement sur la joue du mannequin. Je pensai qu'il me fallait attirer l'attention du profesdeur sur ce fait, et je le fis. « Oh non ! » s'exclama M. Jones ; « ne croyez pas qu'elle souffre, non. Je crois savoir ce qui la tourmente. N'y prêtez pas attention. Poursuivez votre travail. »
La séance fut répétée le lendemain soir, mais les larmes avaient disparu, et je n'y prêtai plus guère attention. Quelques mois plus tard, une amie m'envoya une jeune fille très modeste et d'apparence respectable comme modèle, et je l'engageai aussitôt pour un tableau que je venais de commencer. J'appris qu'elle était la fille d'un tailleur exerçant une activité très modeste, et qu'elle était, en tous points, une personne tout à fait respectable. Ce n'est qu'après deux ou trois séances, et en observant à maintes reprises son profil, que je compris que j'avais vu les larmes couler sur ces joues lors de l'atelier de dessin d'après nature.
― Ah ça, Mademoiselle B, je ne peux me tromper ; vous avez posé pour M. Jones à la Royal Academy. Elle rougit terriblement et les larmes lui revinrent. Dites-moi maintenant pourquoi vous avez fait une chose pareille ?
« Je l’ai fait, dit-elle, pour éviter la prison à mon père. Il avait une dette de trois livres et dix cents, et s’il n’avait pu payer avant samedi soir, il aurait été arrêté. L’Académie m’a versé trois guinées pour la semaine et cela l’a sauvé. Je n’avais jamais posé comme ça auparavant, et je ne le ferai plus jamais», et je crois qu’elle s’y est tenue.
Elle occupe aujourd'hui une position sociale bien au-delà de tout ce qu'elle aurait pu espérer. Elle est mère et
grand-mère, et personne n’imagine qu'elle a posé nue pour sauver son père de la prison. Je souhaite m'exprimer le moins possible sur ce sujet délicat ; mais il y a eu des tentatives à plusieurs reprises pour interdire l'étude du nu féminin. Si les opposants, pourtant bien intentionnés, en savaient ne serait-ce que la moitié de ce que je sais sur le sujet, ils hésiteraient avant d'attribuer à une petite partie de la population une immoralité qui n'existe que dans leur imagination. J'affirme avoir connu de nombreuses femmes parfaitement respectables qui ont posé nues régulièrement et par habitude, et même si tel n'était pas le cas, nous autres peintres ne pourrions nous en passer. Nombre d'hommes dessinent chaque personnage nu dans leurs compositions avant de l'habiller. Je l'ai fait pendant des années, et je continuerai à le faire. Par ailleurs, si le nu féminin avait toujours été interdit aux artistes, des statues telles que la Vénus de Milo ― source de joie et d'émerveillement pour le monde ― n'auraient jamais pu être réalisées."
(William Frith, My Autobiography and Reminiscences, volume 1, 1888, p.58-59)
















