«Je suis une tête brûlée»
Dans un pays où le métier de kiosquier fait écho à une époque presque révolue, Naji, 52 ans, fait office d'énergumène. Il n’a pas 3 ans de vécu au milieu des centaines de titres qu’il propose mais évoque avec justesse une profession trop souvent réduite à sa simple posture, qu’il aborde avec une obsession de liberté. De 6h à 19h.
«Je suis une tête brûlée. Quand cela ne me plait pas, je le fais savoir aux décideurs, et je leur dis que je suis prêt à aller au tribunal.» Au quotidien, Naji fait preuve d’une ténacité sans faille qui ne lui a pour l’instant coûté aucune assignation en justice. Au contraire. «350 exemplaires de l’Express m’attendaient un matin, alors que je n’en vends que 4 maximum par jour. J’ai immédiatement ordonné leur retrait sous peine de les distribuer gratuitement, sans payer le moindre centime. Et je ne rigolais pas ! Dans le quart d’heure, ils sont venus les chercher.»
L’idéal du kiosquier libre et indépendant, sans patron ni obligation, Naji en a fait son cheval de bataille. «Quand le produit ne me plait pas, je renvoi. A prendre ou à laisser ! Je suis le seul gérant et responsable, je fais ce que je veux de mon kiosque !»
Son abnégation pourrait cacher un entêtement déraisonné, mais il atteste d’une intention de se battre avec ses armes. S’il dit comprendre le respect hiérarchique des collègues «qui n’ont pas le choix ou les compétences de dire ce qu’ils pensent», lui ne vit qu’avec une certitude. «Je suis indépendant. Je ne suis pas limité par les diplômes ou l’expérience, donc je ne me laisserai jamais faire.»
Des aberrations «pour faire du fric»
Ancré dans une crise majeure de la presse et une mutation de la société vers le numérique, Naji croit connaitre l’élément de survie des nombreux kiosques parisiens. «La mairie mise beaucoup sur nous en tant que patrimoine, semblablement à la Tour Eiffel ou l’Arc de triomphe. Les façades de nos kiosques ont changé et se marient désormais avec l’atmosphère de la ville.» Malgré cette vitrine, il fustige «l’absence de règles concurrentielles de proximité claires, en témoigne les 8 kiosques présents place de la Nation ou la vente de journaux dans les supermarchés.» Des aberrations «pour faire du fric», qu’il dénonce sans hésiter de louer le système anglo-saxon et sa compétition ordonnée.
Cette mise en perspective, Naji en fait une caractéristique du système français. «Ici, un nouveau titre parait tous les 2 jours, et on ne se soucie de son potentiel qu’après son lancement. Il ne faut pas s’étonner si la qualité de la presse décline.» La pointe de pessimisme décelée dans son discours ne s'apparente toutefois pas à de la fatalité. Fier d’une frange de sa clientèle «qui achète aujourd’hui des titres comme Libération dans le seul but de soutenir la presse en difficulté», Naji voit naître, naïvement ou non, «un soutien populaire à la presse en déclin.»
Victime par le passé d’un licenciement économique chez Office Depot, Naji a dû abandonner son costume d’ingénieur informatique pour celui de demandeur d’emploi. A 52 ans, il n’est kiosquier dans le 10e arrondissement que depuis 3 ans, mais ne compte pas y consacrer le reste de sa vie professionnelle. Il garde dans un coin de sa tête «des projets, différentes affaires personnelles.» Avec une foi qui le caractérise. «Je crois aux opportunités.»
Malgré les récents mouvements de grèves dans la profession, Naji refuse de marcher dans le sillage des syndicats. Pas de conscience de classe, mais une solidarité quotidienne qu’il manifeste par le biais de la communication et des échanges. Des notions qu’il met à profit de ses consommateurs réguliers, «des personnalités, acteurs de cinéma et de théâtres, entre autres», d’une clientèle dont il se sent privilégié, et qu’il se bat au quotidien pour conserver. «Il faut oser !»
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Proposition de multimédia : Interviews de plusieurs kiosquiers parisiens qui donneraient leur avis sur la crise de la presse ainsi que leur solution pour inciter la population à revenir vers ce type de support.