Yukio Mishima - Vie à vendre
Le roman, qui n'a été traduit que tout récemment en français et en anglais, a été sérialisé dans Weekly Playboy au Japon, ce qui explique sans doute son côté léger, feuilletonesque et la manière dont les femmes y sont décrites et la manière cavalière dont le personnage les conquiert, sans le plus souvent que cela lui fasse ni chaud ni froid.
Si on met de côté cet aspect de la narration, l'idée de départ de l'intrigue est assez simple. Le personnage principal commence par vouloir se suicider, sans raisons précises, se rate et décide alors de mettre sa vie en vente pour ne plus avoir à prendre de décision quant à son existence. Différentes personnes la lui achètent et après des aventures plus invraisemblables les unes que les autres, mais assez divertissantes, il finit toujours par s'en sortir vivant, tout en gagnant pour sa peine des sommes conséquentes. Insensiblement, à force d'échapper à la mort qu'on lui promet, il reprend goût à la vie.
Le roman est donc un curieux mélange de pastiche de romans d'aventures, avec une vampire, des espions et des morts en pagaille et de méditation sur le sens de la vie et de la mort.
Dans l'ensemble, la traduction me semblait à première vue honorable mais comme plusieurs passages m'avaient laissé perplexe, j'ai acheté la traduction anglaise (beaucoup moins chère qui plus est que le livre en Collection Blanche chez Gallimard, la parution en Folio ayant été annoncée puis annulée) et me suis amusé à jouer le petit jeu des comparaisons, un exercice auquel je ne m'étais plus adonné depuis longtemps et qui confirme ce que j'avais déjà pressenti à plusieurs reprises : le japonais semble être une langue difficile à rendre dans les langues européennes et la part d'interprétation dans la traduction est considérable. Quelques exemples suivent.
J’ai éclaté de rire à la lecture de cette phrase. La traduction anglaise ne contient pas du tout ce sous-entendu grivois, ce qui est dommage.
Ce paragraphe, présenté en exergue de la traduction française me laisse perplexe. "Si l'on s'attache....." semble indiquer une préférence de l'auteur pour le second type de héros. "Si l'on échoue..." me semble confirmer cette préférence.Comment expliquer dès lors ce "Néanmoins" avant d'indiquer que le roman est consacré au second type de héros? J’ai été plusieurs fois confrontés à de tels enchaînements qui semblent contenir une contradiction interne. Je me demande si je japonais utilise des connecteurs logiques tels que “donc”, “néanmoins”, “en outre”, ou si les traducteurs se retrouvent obligés de les ajouter à leur traduction.
Si je comprends bien le propos, les deux phrases en italiques semblent se renforcer l’une l’autre. Pourquoi dès lors un compromis devrait-il être trouver entre elles ? Mystère.
La traduction anglaise règle le problème en présentant les deux propositions comme deux chemins menant à la même conclusion, une interprétation que je trouve nettement plus convaincante.
Ici, en revanche, je crois que je préfère la version française et son étrange trivialité, plus évocatrice.
Le passage qui suit est, je trouve, particulièrement interpellant. Les deux traductions semblant n'avoir à peu près aucune idée commune.
Cela dit, force m’est de constater que la version anglaise s’insère de manière beaucoup plus logique dans le flux du récit.
D’autres fois, les deux propositions me semblent également acceptables, ou également bancales, comme ici :
La première moitié de ce passage me semble plus claire en français et la seconde plus claire en anglais, sans que je sache évidemment laquelle est la plus proche du sens original.
Dernier exemple de traductions très différentes.
La seconde partie de ce paragraphe ne veut pour moi absolument rien dire. La version anglaise, elle, est totalement compréhensible.
Pour finir, je préfère dans l’exemple ci-dessous la version française que la version anglaise, qui se contente de dire “Minis mostly, by the look of things”
Pour conclure, je crois que la version anglaise permet une lecture plus fluide. Elle forme un texte plus suivi, plus compact, plus précis aussi, du moins en apparence. La version française est elle indéniablement moins élégante, peut-être parce qu'elle s'astreint à être plus proche du texte original et s'autorise moins d'écarts au texte original. C’est une hypothèse plausible. En tant que lecteur, cela dit, ma préférence va clairement à la version anglaise.
(Yukio Mishima - Vie à vendre - Gallimard / Life for Sale - Penguin)