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(Solo Paola)
Les trois meilleurs albums de l'année 2019 :
Charli Charli xcx
Flamboyant Dorian Electra
1000 gecs, 100 gecs
"c'est réaliste, sans plus" https://www.instagram.com/p/B03MxkHHdes/?igshid=1vh9kvycrzdcs
Et ce nâest quâun dĂ©but.
LA POULE AUX ĆUFS DâOR
Laurent DIMITRI
Le Christ jaune, Paul Gauguin, 1889
SOULĂVEMENT DE LâHOMME ORDINAIRE
Avec leurs gilets de visibilitĂ©, les travailleurs mĂ©contents ressemblent Ă lâimage que sâen font les bourgeois : de gros citrons Ă presser jusquâĂ la derniĂšre goutte. GiclĂ©e jaune. Aujourdâhui les citrons pressĂ©s nâont plus de jus. Plus de jus pour remplir le rĂ©servoir des voitures avec lesquelles on part chaque matin servir les maĂźtres. Plus de jus pour flotter Ă la surface du corps social par-dessus la masse des plus pauvres. Plus de jus aprĂšs les ponctions ingrates qui arrosent les livrets bancaires des plus riches et le terreau de leurs luxueuses plantes dâintĂ©rieur. Pas une goutte de plus pour reluire les gros coffres dorĂ©s de la bourgeoisie.
On entend une petite musique : « Mais quel besoin ont-ils de se rĂ©volter, ceux Ă qui nous donnons dĂ©jĂ tant ? ». Ils ont la tĂ©lĂ©vision, de la nourriture, des biens dâĂ©quipement, des tombereaux dâobjets superflus. Ils ont un tĂ©lĂ©phone portable. La rĂ©volte est-elle possible quand on possĂšde un tĂ©lĂ©phone portable ? VoilĂ lâincomprĂ©hension bourgeoise. Comme si la faim Ă©tait le seul motif valable pour se rĂ©volter contre sa condition. VoilĂ lâidĂ©e qui peut germer dans les esprits de ceux qui nâont jamais faim. Mais lâappĂ©tit vient en mangeant ; bien repu, le peuple travailleur se rĂ©volte malgrĂ© tout. Ainsi sâexprime le sentiment dâingratitude : « Avec tout ce quâon leur donne ! ». Sans comprendre que ce qui compte nâest pas ce qui est donné : câest ce qui est pris. On a trop pris aux travailleurs : leur bras, leur temps, leur argent, leur cervelle, leur amour-propre. Sans jamais les prendre au sĂ©rieux.
Certains se donnent bonne conscience en ayant Ă cĆur de dĂ©fendre les plus pauvres. VoilĂ un beau motif de tranquillitĂ© dâesprit sur la question sociale. Mais les travailleurs aux gilets jaunes ne sont pas pauvres. VoilĂ pourquoi leur cri est incompris. Pour beaucoup, ils ne sont pas dĂ©fendables. Tout le systĂšme rĂ©side dans cette alliance implicite entre les riches et les pauvres qui sert en Ă©tau fatal les citoyens de la classe intermĂ©diaire. Quand les pauvres manifestent, quelques nantis applaudissent : tant que les travailleurs sont au charbon pour faire fructifier leur argent et rĂ©parer les dĂ©gĂąts, tout est sauf. Quand de jeunes riches manifestent bruyamment contre de grandes causes dâinjustices sociales, contre la violence policiĂšre dans les banlieues, contre le racisme, alors les pauvres se croyant bien dĂ©fendus Ă leur tour applaudissent. Mais que faire dâune rĂ©volte de travailleurs ? De la colĂšre des ni-riches-ni-pauvres ? Menace pour tous. On touche Ă la tranquillitĂ© des pauvres qui craignent pour leur minimum vital, ponctionnĂ© sur le salaire des travailleurs asphyxiĂ©s. On touche Ă la tranquillitĂ© des riches qui craignent que ces employĂ©s de moins en moins dociles ne viennent grignoter un peu plus leur part de fortune. Le pays ne dort plus sur ses deux oreilles ; oreille de la richesse et oreille de la pauvretĂ©, oreilles sourdes qui nâentendent pas le cri de la tĂȘte qui les soutient.
Les pauvres qui peuplent certaines banlieues fascinent parfois une partie honteuse de la bourgeoisie. Ponctuellement, ces banlieues font semblant de se rĂ©volter sans jamais rien obtenir : ni avantage, ni punition. En vĂ©ritĂ©, ces agitations bruyantes ne gĂȘnent personne. La violence des banlieues est attendue, comprise, contrĂŽlĂ©e, intĂ©grĂ©e, sans surprise, sans prĂ©paration, sans intelligence. Ce qui effraie le pouvoir et ses valets, c'est la violence des gens ordinaires. La violence des travailleurs. Elle est imprĂ©vue, elle n'entre pas dans un cadre acceptable. Elle est dynamite. Elle est tempĂȘte.
Quelle tempĂȘte a dĂ©jĂ barricadĂ© Paris comme ce 8 dĂ©cembre ? Paris un jour dâhiver, fermĂ©, apeurĂ©, Ă couvert. Places, avenues et boulevards quadrillĂ©s. Forces armĂ©es partout. Cavalerie, escadrons, chars, motos, boucliers, tirs, fumĂ©es, canons dâun cĂŽté ; de lâautre la foule, Ă©meutes, vitres brisĂ©es, pillages, saccages, cris, panique. Les parisiens retranchĂ©s, blessĂ©s, arrĂȘtĂ©s. Le pouvoir a prĂ©ventivement construit les barricades que les Ă©meutiers nâont pas eues besoin dâĂ©difier. En trois semaines, la classe moyenne des travailleurs a fait trembler le pouvoir davantage que les banlieues en quarante ans. Davantage que les jeunes gauchistes sur le pavĂ© de leurs tristes universitĂ©s. Davantage que l'extrĂȘme droite triomphante aux Ă©lections. Les riches ingrats font bien de se mĂ©fier du travailleur ordinaire : lui seul peut empoisonner le dĂ©jeuner quâil prĂ©pare de ses mains.
On a beaucoup reprochĂ© au français moyen son apathie permanente, son retrait volontaire de lâHistoire, de ses luttes, de ses grandes causes. On lui a reprochĂ© son mauvais goĂ»t de lâinaction et sa collaboration passive avec les puissants. Pourtant, ce peuple dehors, on le prĂ©fĂ©rait tĂȘte baissĂ©e et consternĂ© dans le silence de la honte. Il nâa pas le goĂ»t des choses raffinĂ©es ? On le juge lĂąche, vil et sot ? Soit. Mais quelle importance face au poids que fait peser sur le rĂ©el sa juste action rĂ©voltĂ©e ? Ce qui importe nâest pas sa misĂ©rable façon de vivre mais le sentiment de rĂ©volte qui lâanime. Câest un sentiment commun Ă lâensemble du genre humain qui se dĂ©ploie aujourdâhui dans notre pays. Lâhomme ordinaire se soulĂšve et quâimporte lâaboutissement de sa rĂ©volte, ce soulĂšvement sâadmire.
CONDAMNER BARABBAS
Les fables Ă©clairent le monde comme des flambeaux Ă©ternels. Revenons deux mille annĂ©es en arriĂšre. Les Romains â solide et sublime civilisation de travailleurs â ne comprennent que de loin les superstitions des peuples du dĂ©sert. Ils ne souhaitent pas se mĂȘler des histoires sombres et impĂ©nĂ©trables qui se murmurent dans les rĂ©gions de lâOrient au sujet des origines mystĂ©rieuses du monde et de son destin ; ces mĂȘmes lĂ©gendes qui causeront un jour la perte de leur empire. Ainsi leur reprĂ©sentant Ponce Pilate, face Ă lâagitation qui gagnait lâune des sectes de JĂ©rusalem, interrogea lâassemblĂ©e du Temple au sujet dâune crise quâil peinait Ă comprendre. Il prĂ©senta Ă la foule deux prisonniers : le criminel Barabbas, auteur dâun meurtre au cours dâune Ă©meute ; puis JĂ©sus, qui avait eu la folie de se proclamer fils de Dieu. Ponce Pilate demanda Ă la foule lequel de ces deux prisonniers devait ĂȘtre Ă©pargnĂ©. Contre tout sens commun, câest le criminel Barabbas qui fut libĂ©rĂ©, car la superstition lâemporta : mieux vaut libĂ©rer un criminel que de laisser la vie sauve Ă un pauvre homme qui se mĂȘle de bouleverser lâordre social de son Ă©poque. Ainsi JĂ©sus fut crucifiĂ©. Pas de crucifixion possible si lâassemblĂ©e ne libĂšre pas un criminel. La foule aurait pu exiger de lâautoritĂ© romaine deux punitions Ă©gales pour prouver que le blasphĂšme de JĂ©sus mĂ©ritait une punition Ă©quivalente au crime de sang. Non, le chĂątiment du Christ fut renforcĂ© par la libĂ©ration injuste du meurtrier.
Des figures de cette fable, posons la question : qui sont les Barabbas modernes, absous par la foule inconséquente ? Ce sont les pauvres, les minorités, les éternels chÎmeurs, les immigrés, les banlieusards, les fous, les radicalisés. Voilà ceux au sujet desquels les puissants disent : libérez-les. Ceux-là ne seront pas jugés, ni punis, ni crucifiés. Les vrais nuisibles, les vrais criminels, la racaille, voilà tout un peuple de Barabbas en liberté.
Mais vingt siĂšcles nâont rien changĂ© aux conditions de la bontĂ© bourgeoise qui ne peut se rĂ©vĂ©ler que par la crucifixion dâun Christ. Barabbas libĂ©rĂ©, il fallait un crucifiĂ©. Qui est Christ, aujourdâhui ? Le travailleur. Sa croix est le salariat, le vinaigre pour salaire, son pouvoir dâachat comme couronne dâĂ©pines. Quâest-ce quâun consommateur si ce nâest un roi moqué ? Il porte sur lui la souffrance silencieuse des sacrifiĂ©s. Le travailleur a trouvĂ© son Golgotha : le Rond-Point. Cela ne plaĂźt pas aux autoritĂ©s. Jamais on nâavait vu autant dâarrestations prĂ©ventives, de gardĂ©s Ă vue, de coups de matraques, de tirs, de dispersions par le gaz, dans aucune manifestation sous notre RĂ©publique. Contre lâinaction face aux criminels ordinaires, un seul puni, un seul crucifiĂ©. Â
FONCTIONNEMENT DE LA MACHINE Â
La sociĂ©tĂ© est une ruche dont lâargent est le miel. Le mouvement de la civilisation repose sur le sacrifice volontaire de ses travailleurs. Certains liront un gros mot dans la formule de servitude volontaire. Toute avancĂ©e humaine repose pourtant sur ce consentement. Pour consentir Ă ce sacrifice, le peuple travailleur exige une juste rĂ©tribution. Qui reproche Ă lâabeille dâaccepter sans violent coup de dard sa misĂ©rable condition dâouvriĂšre ? Ce qui sĂ©pare lâhomme du rĂšgne animal, câest le syndicat : cette capacitĂ© Ă rĂ©clamer son dĂ» contre le don de son Ă©nergie.
La majeure partie de ce peuple travailleur se contente parfaitement de cette situation. Câest un problĂšme dont la solution Ă©chappe aux bourgeois. Pourquoi acceptent-ils leur condition ? Deux mots tragiques pour y rĂ©pondre : faiblesse et rĂ©alisme. Les travailleurs rĂ©alisent avec luciditĂ© Ă quel point ils sont faibles. Avec humilitĂ©, ils acceptent leur position, contrairement aux citoyens bien nĂ©s qui prennent pour force de caractĂšre la simple richesse de leurs aĂŻeux. Ils savent bien quâils ne pourront pas briller par une intelligence particuliĂšre, quâils nâont pas de talent ni le sens du sublime pour les sauver, que lâeffort sera trop lourd et vain pour sâextirper au-delĂ de leur classe sociale. Finalement, ils savent quâils peuvent sâen tirer Ă moindre frais moral dans cette servitude volontaire : devenir ouvriers, salariĂ©s, cadres ; attendre patiemment de monter des Ă©chelons, gagner quelques centaines dâeuros supplĂ©mentaires. Le peuple du travail a lâhumilitĂ© christique. Cette humilitĂ© est respectable. Ce sont les soldats dâune guerre invisible. Les gilets jaunes sont les soldats inconnus de notre siĂšcle. Ils acceptent leur condition comme ils acceptaient autrefois les tranchĂ©es cruelles de la guerre. Il nâest pas Ă©tonnant que la foule se soit pressĂ©e autour de la flamme qui resplendit sous lâArc de Triomphe : le soldat inconnu Ă©tait des leurs.
Les plus malins des travailleurs-nĂ©s pourront parfois passer la palissade qui les sĂ©pare des hautes sphĂšres. Mais une fois ces arrivistes arrivĂ©s, ils seront si Ă©puisĂ©s par les efforts infinis et les souffrances endurĂ©es, tellement dĂ©goĂ»tĂ©s par lâĂ©cart qui se creuse entre lâidĂ©e quâils se faisaient dâĂȘtre en haut de lâĂ©chelle sociale et la rĂ©alitĂ© de ce quâils y dĂ©couvrent, qu'ils finiront par imiter, par facilitĂ©, par Ă©puisement puis par mĂ©chancetĂ©, les nantis qui les prĂ©cĂ©daient, sans apporter plus dâhumanitĂ© Ă cette caste nouvellement atteinte. Cette dĂ©ception est Ă©ternelle. « George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde » : pensĂ©e du riche paysan qui voulait approcher la noblesse. Triste cycle ? Non, cela tient. Chacun y trouve son compte. Le monde peut avancer sereinement. La laideur du monde ne naĂźt pas de cette organisation.
Alors quel blocage dans la machine ?
Progressivement, la bourgeoisie a oubliĂ© la distinction fondamentale qui sĂ©pare la servitude volontaire de lâesclavage, croyant que la servitude des travailleurs Ă©tait innĂ©e, sans contrepartie, sans respect mutuel, sans dignitĂ©. Dans les esprits des fortunĂ©s, les travailleurs avaient tellement intĂ©grĂ© et acceptĂ© leur place et leur condition quâils Ă©taient devenus des esclaves dont il ne fallait plus se soucier. Toujours moins de salaire, toujours plus de taxes ; toujours moins de dĂ©cence, toujours plus dâhumiliation. Sans infliger de misĂšre rĂ©elle aux travailleurs, la misĂšre morale devenait trop Ă©crasante.
Profitons de ce coup dâĂ©pingle pour prĂ©ciser notre idĂ©e, qui nâest point dâaccabler la totalitĂ© de la bourgeoisie, car nous savons tous ĂȘtre justes. Bien souvent, on naĂźt bourgeois, on ne le devient pas. Comprenons que cette situation nâest pas toujours des plus commodes. Riches comme pauvres, personne sur cette terre ne partage la divine prĂ©rogative dâĂ©tablir pour soi-mĂȘme les conditions de son entrĂ©e dans la vie. Seule la volontĂ© peut agir sur ces conditions, les soutenir, les reproduire, les amplifier, comme on peut aussi y greffer la dĂ©cence, la discrĂ©tion et la gĂ©nĂ©rositĂ©. Dans la bonne tenue du corps social, tout est question de dĂ©cence. Pensons aux bourgeois dĂ©cents qui, solitaires dans un recoin discret du pays, redorent le blason de leur classe, et rendons-leur lâhommage mĂ©ritĂ©.
Revenons dâailleurs sur ce terme de bourgeoisie. De qui sâagit-il ? Patrons, top managers, dirigeants politiques, propriĂ©taires des moyens de production ? Visons largement : est bourgeois tout individu qui ne travaille pas par nĂ©cessitĂ©, la nĂ©cessitĂ© Ă©tant dâĂ©chapper Ă lâĂ©tat de pauvretĂ©. Le peuple travailleur ne se vend avec humilitĂ© que pour se loger et se nourrir mieux quâun pauvre. En quoi sa servitude est-elle volontaire ? Câest que la France permet aux travailleurs de renoncer Ă ce sacrifice. LĂ est le gĂ©nie du systĂšme social français. Le travailleur peut, sâil le dĂ©cide, refuser de jouer le jeu et devenir pauvre. Le pauvre survit sans devenir vĂ©ritablement travailleur. La RĂ©publique ne le laissera pas sâaffamer, elle ne le laissera pas Ă la rue, elle ne le laissera pas mourir. Elle offrira sans contrepartie le minimum vital. Ce minimum vital peut suffire Ă une petite vie simple qui cĂŽtoie la misĂšre sans sây mĂȘler tout Ă fait. Tout le sacrifice des travailleurs repose sur la peur de nâavoir pour vivre que ce minimum vital. La peur du travailleur est de devenir pauvre. Passer de rien Ă moins que rien.
Qui sont les pauvres ? Ceux qui ne jouent pas le jeu. Ceux que la RĂ©publique loge et nourrit avec lâargent des travailleurs. Nous en trouvons dans nos villages en dĂ©suĂ©tude. Ce sont les sans-dents. Parfois, ils ne jouent pas le jeu parce quâils nâen comprennent pas les rĂšgles. Ils nâen ont pas les moyens. MisĂšre qui se transmet depuis le fond des Ăąges, dĂ©cadence et survivance pĂ©nible. Parfois, ils refusent sciemment dây jouer. Ce sont lĂ , souvent, les banlieusards. HonnĂȘtes gens pas si honnĂȘtes, fainĂ©ants, revanchards, racailles, Ă©trangers occupants, population qui a parfaitement compris quâen acceptant dâĂȘtre en bas de lâĂ©chelle, dâautres travailleraient pour eux. Peuple mĂȘlant les faibles, les malchanceux, les malhonnĂȘtes, les nuisibles, les accidentĂ©s. Pris en tourbillon dans ce mĂ©lange alambiquĂ©, les travailleurs humbles et honnĂȘtes qui se trouvent piĂ©gĂ©s dans ces tristes quartiers payent cher la proximitĂ© quotidienne de ces parasites sociaux. Les Ă©trangers aux tĂȘtes pleines de rĂȘves, aux yeux pleins dâespĂ©rance et de promesses, qui sont venus en honnĂȘtes personnes sâĂ©lever par lâeffort modeste et dĂ©vouĂ©, ceux-lĂ voient leur quotidien, leur rĂ©putation et leur dignitĂ© entachĂ©s par ces milliers de profitards dont la condition usurpe chez nous le nom de misĂšre.
Vu dâen bas, le travailleur est un pauvre qui collabore avec la bourgeoisie pour sâĂ©lever un peu. Vu dâen haut, le travailleur est un pauvre qui se soumet bien docilement et dont il faut tirer le maximum de profit. Le bourgeois mĂ©prise le travailleur parce qu'il se soumet Ă lui. Le pauvre mĂ©prise le travailleur parce qu'il collabore avec la bourgeoisie. CrucifiĂ© de toute part. Il faut donc que jouer le jeu vaille la peine que le travailleur sâinflige. DâoĂč les secousses qui font aujourdâhui trembler le pays. Dans cette situation oĂč ils se trouvent, les travailleurs ne demandent que la simple illusion dâĂȘtre respectĂ©s.
AUX RĂVEURS BLASĂS
Peu nombreux sont les bourgeois qui osent porter le gilet jaune. C'est ce qu'il y a de plus beau : le gilet jaune est la honte du fortunĂ©. Il a honte et raison d'avoir honte. Honte dâavoir abandonnĂ© les pauvres et les travailleurs Ă une mauvaise Ă©ducation, dâavoir saccagĂ© lâesprit français par la promotion intĂ©ressĂ©e dâune mauvaise culture, dâavoir participĂ© Ă lâabrutissement maximal du peuple par une nĂ©gligence criminelle de la pensĂ©e, honte du mĂ©pris permanent de ceux qui sont en dessous : de ceux qui ont moins dâargent, moins de culture, moins de goĂ»t, moins dâĂ©ducation. Oubliant que le labeur quotidien de ces sacrifiĂ©s volontaires est la seule condition qui rend possible leur si prĂ©cieux confort. Juste retour des choses, Ă©ternelle Ă©quitĂ©. Le vĂ©ritable problĂšme est lâaffaiblissement de la bourgeoisie, toujours plus nulle, basse et lĂąche, utilisant le travail des autres Ă des fins inutiles et laides. PlutĂŽt que dâĂ©lever lâhumanitĂ© par lâexemple dâactions admirables, la caste supĂ©rieure a laissĂ© le peuple Ă lâabandon de la mĂȘme maniĂšre quâelle sâest abandonnĂ©e elle-mĂȘme. La boussole nâindique plus aucun nord.
Les privilĂ©giĂ©s les plus rĂȘveurs voudraient que le monde soit toujours sublime, mais le monde est mĂ©diocre, morne et dĂ©cevant ; les hommes ont la faiblesse prĂ©visible ; le prĂ©sent ne dĂ©livre aucune des promesses du passĂ©. Ces rĂȘveurs oublient cependant que jaillissent parfois au milieu de ces mouvements sinistres et froids les Ă©tincelles du GĂ©nie, filant comme les Ă©toiles, et sur la scĂšne du monde entrent alors de grands hommes inattendus, de glorieux artistes couvrant le monde de beautĂ©, des dĂ©clencheurs de coups dâĂ©clats inouĂŻs, des catalyseurs dâexplosions Ă©blouissantes, des brigands terrifiants aux crimes immĂ©moriaux. Brefs Ă©clairs qui rendent le monde supportable. Pour autant, ce monde a toujours Ă©tĂ© ainsi : toujours aussi lourd, aussi lent, aussi triste Ă regarder derriĂšre les fumĂ©es de nos rĂȘves dorĂ©s. Il nây a guĂšre que ces individus extraordinaires qui resplendissent parfois au dĂ©tour dâune Ă©poque et qui sont sublimes par leurs actes, mais ceux-lĂ ne dureront quâun instant trĂšs court, pour peu quâon les remarque, dans un coin prĂ©cis de lâunivers, au milieu dâun prĂ©sent si ordinaire.
En consĂ©quence de ces attentes si Ă©loignĂ©es des rĂ©alitĂ©s de lâexistence, certains sont déçus par la rĂ©volte des travailleurs. Ils nây voient quâune parodie, lâersatz dâune rĂ©volution rĂȘvĂ©e. Au fond, ils attendent des travailleurs que ces derniers mĂšnent Ă leur place la grande insurrection qui bouleverserait tout lâunivers connu. Ces agitateurs bourgeois regardent les Ă©meutiers comme des salariĂ©s au service de leurs fantasmes et leur reprochent de ne pas faire le travail assez bien. Ils rĂȘvent de leur offrir un livret de consignes qui dĂ©tailleraient comment changer le monde par de claires directives, des plans stratĂ©giques et une organisation rĂ©flĂ©chie, un terrorisme chirurgical bien pensĂ© comme si ce mouvement Ă©tait une entreprise que lâon pouvait piloter avec ses cadres dirigeants et ses ouvriers. « Au boulot, travailleurs » est la devise commune des patrons et des rĂȘveurs blasĂ©s dâune rĂ©volution qui ne viendra jamais les satisfaire. Ils ne semblent vivre quâentre deux Ă©tats : la jubilation et lâindignation, les deux rĂ©actions les plus dĂ©plorables de la palette des sentiments humains, celles qui passent le moins lâĂ©preuve du temps et qui sonnent Ă nos oreilles comme de lĂ©gers caprices puĂ©rils et fugaces, bien quâelles semblent dâune urgence irrĂ©pressible Ă ceux qui ne peuvent se retenir de les exprimer. Quâest-ce que lâindignation Ă cĂŽtĂ© de la colĂšre ? La jubilation face Ă la joie et la jouissance ? Tout cela est bien dĂ©risoire.
Que peut-on croire ? Que toutes ces vies grondantes allaient soudainement se mĂ©tamorphoser et fournir Ă lâunivers des ĂȘtres gĂ©niaux, acteurs de nobles causes, ouvriers des mĂ©tiers les plus admirables, plus jamais vulgaires et enfin raisonnables ? Ne soyons pas bornĂ©s. Pour ĂȘtre justes, admettons toutefois comme une Ă©vidence que la multiplication sans limite de la vie humaine est un phĂ©nomĂšne qui amplifie aussi en nous lâangoisse de voir le monde sâappauvrir Ă tous les niveaux. Câest un problĂšme auquel notre espĂšce devra sâattaquer un jour ; on ne pourra pas Ă©ternellement fermer les yeux sur la question du surpeuplement planĂ©taire qui accroĂźt partout la mĂ©diocritĂ©, question centrale pour la fin de notre siĂšcle qui dĂ©bute Ă peine.
Dans cette rĂ©volte qui gronde aujourdâhui, nous entendons parler le langage du théùtre. La rĂ©volte des gilets jaunes est une piĂšce en actes. Ce dĂ©coupage dramatique renvoie les commentateurs dans une position quâils dĂ©testent, celle du spectateur. Pas de place au premier rang. Les travailleurs emmĂšnent tout le jeu mĂ©diatique, politique et critique au théùtre. La piĂšce se joue chaque samedi, diffusĂ©e au rythme dâune sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e. Plus difficile Ă avaler que la grĂšve du travail : la grĂšve du week-end. Qui sont les invitĂ©s des premiĂšres loges ? Les journalistes. Théùtre du Rond-Point : nous voyons ces envoyĂ©s spĂ©ciaux se faire chahuter par la foule provinciale Ă©nervĂ©e. AccusĂ©s de dĂ©former le rĂ©el, dâescamoter, de tronquer, ces prestidigitateurs en herbe fraichement diplĂŽmĂ©s des meilleures Ă©coles de journalisme se font lyncher. Toujours le mĂȘme rapport Ă lâillusion qui fait oublier aux apprentis-riches la façon dont le monde fonctionne rĂ©ellement. Vivons cette violence comme une catharsis salutaire. Théùtre des Champs-ElysĂ©es : les journalistes sont mĂȘlĂ©s malgrĂ© eux Ă la foule rĂ©voltĂ©e de Paris et se font canarder sans mĂ©nagement par la police. On les voit choquĂ©s. On les voit partout brandir leur brassard de PRESSE comme un totem immunitaire, se pressant de penser avant toute chose Ă leur petite personne avant de considĂ©rer lâuniversalitĂ© de la situation â comme si ĂȘtre journaliste les rendait plus intouchable que leurs compagnons de foule. Pourtant, le journaliste est parfois travailleur. Le porteur de camĂ©ra devrait poser son matĂ©riel et rejoindre le mouvement. Sans doute en trouve-t-on au milieu de la foule lumineuse. Mais pour toute besogne les donneurs dâordre trouveront des travailleurs qui sâen acquitteront. Ne leur en voulons pas. Les forces de lâordre nâont quant Ă elles principalement blessĂ© que de jeunes gauchistes provocants, des identitaires excitĂ©s et des journalistes candides : trois catĂ©gories de naĂŻfs qui ont dĂ©gustĂ© ces jours-lĂ de saignants pavĂ©s de rĂ©alitĂ© dont ils avaient parfaitement besoin. Sans doute pensaient-ils participer Ă une rĂ©volte contre le pouvoir oĂč tout leur serait facile et sans danger, mais la conformitĂ© du rĂ©el avec les impitoyables lois de la force et de la physique nâĂ©pargne personne.
Tout cela nâavait rien dâune rĂ©volution. De cette piĂšce de théùtre, nous nâassistons quâaux rĂ©pĂ©titions. Il sâagissait dâune mise en garde. Pour cette fois, le peuple des travailleurs a dĂ©jĂ gagnĂ©. Ce ne sont pas les mesures inutiles prises par le PrĂ©sident qui sont une victoire. Mais la RĂ©publique sâest inclinĂ©e. Le vent a courbĂ© lâĂ©pi de blĂ©. Le petit peuple a occupĂ© l'espace. Il a attirĂ© l'attention, il a mis en garde la bourgeoisie qui le bafoue, il a dĂ©montrĂ© sa force gigantesque. Imaginez qu'un jour il se rĂ©volte vĂ©ritablement. Terrible tempĂȘte ! Cela arrivera si les plus forts oublient Ă nouveau de respecter les travailleurs qui les font vivre. La limite Ă ne pas dĂ©passer est tracĂ©e.
LA COULISSE DU MONDE
Les français ont oubliĂ© Ă quel point ils jouissent des fruits du travail des autres. Leur travail nous rend libre. Il faut dire que notre monde produit une illusion formidable qui rend le labeur des petites mains aussi invisible que celles dâun marionnettiste. Le travail bien fait est celui qui ne se voit pas. On ne voit plus Ă quel point la vie est rendue confortable par des systĂšmes complexes. Le moindre interrupteur Ă©lectrique qui permet dâĂ©clairer un salon ordinaire met en branle des milliers de travailleurs. Entre lâinterrupteur lui-mĂȘme, petite cloche de plastique pensĂ©e, façonnĂ©e, assemblĂ©e, stockĂ©e, transportĂ©e et vendue, autant dâĂ©tapes qui mobilisent des centaines dâhommes et de femmes en sacrifice quotidien, puis lâampoule qui est Ă elle seule le produit dâau moins dix industries diffĂ©rentes â le verre, le cuivre, le ciment, que sais-je ! â la voilĂ installĂ©e, fichĂ©e au mur par les mains Ă©paisses de lâĂ©lectricien fatiguĂ©, reliĂ©e par des cĂąbles de cuivre Ă un rĂ©seau Ă©lectrique sĂ©curisĂ©, eux-mĂȘmes connectĂ©s Ă un rĂ©seau plus vaste encore, souterrain, aĂ©rien, nĂ©cessitant un entretien quotidien, jusquâĂ la production de lâĂ©nergie elle-mĂȘme, centrale nuclĂ©aire dĂ©lirante oĂč sâagglutinent des centaines de techniciens affairĂ©s Ă des tĂąches compliquĂ©es, nourrissant un rĂ©seau Ă©lectrique gĂ©ant qui requiert une ingĂ©niositĂ© et un labeur dont on mesure difficilement lâampleur. VoilĂ tant de sueur et de dĂ©vouement qui aboutissent Ă ce seul petit exemple parfaitement quotidien : la lumiĂšre de lâampoule qui Ă©claire le soir notre table. Tout ce qui nous entoure et rend notre vie plus simple repose sur ce systĂšme de servitude volontaire alimentĂ© par des milliards dâĂȘtres interconnectĂ©s Ă travers la planĂšte, innombrables sacrifices humains qui se combinent pour fournir au monde sa fonctionnalitĂ© vitale.
Pensez donc Ă lâartiste qui croit sâĂ©lever au-dessus de tout cela, mais qui dans la production de son Ćuvre devra bien se procurer du papier, de lâencre, des crayons, des tubes de peinture, un ordinateur, et nombre de produits dâingĂ©nieuses industries dont dĂ©pendra sa crĂ©ation. Pensez simplement Ă la poubelle dans laquelle il videra ses dĂ©chets, quâon transportera Ă lâintĂ©rieur dâune armĂ©e de camions spĂ©ciaux qui les emporteront dans des centrales gigantesques oĂč ces ordures seront analysĂ©es, classĂ©es, traitĂ©es, recyclĂ©es, enterrĂ©es : voyez bien les milliers de bras et de cervelles nĂ©cessaires Ă toutes ces opĂ©rations simples qui permettent Ă lâartiste dâĂȘtre un artiste, au bourgeois dâĂȘtre un bourgeois, au pauvre de ne pas ĂȘtre mort. Sans cela, comprenons que la terre nâest que chaos et tristesse. Voyez dans les pays mal dĂ©veloppĂ©s comment rien ne fonctionne, sinon les rĂ©sidus de la consommation occidentale que certains ont la charitĂ© dây envoyer : vieux vĂ©hicules, matiĂšres plastiques, vĂȘtements usĂ©s, machines aux normes dĂ©passĂ©es, argent taxĂ© sur le salaire des travailleurs occidentaux⊠Ces pays si rongĂ©s par la corruption et la cupiditĂ© universelle que leurs travailleurs subissent la double et tragique peine de voir leur sacrifice â parfois mortel tant il est supĂ©rieur au nĂŽtre â ne contribuer Ă aucune prospĂ©ritĂ©, ne huiler aucune machine sociale semblable Ă la nĂŽtre, nâalimenter aucune source lumineuse qui pourrait Ă©clairer la nuit terrible dans laquelle sont plongĂ©s ces misĂ©reux. Tout ce quâil y a de sublime dans lâhistoire des hommes ne peut se produire que dans un monde rendu fonctionnel par ces travailleurs invisibles. Nous leur devons tout. Â
LâHOMME ENFIN VISIBLE
Ces travailleurs invisibles ont aujourdâhui une couleur : celle de la vie, des rois illustres, de lâor qui rĂšgle et qui ordonne le monde, des rayons du soleil qui frappent la terre, de la lumiĂšre dâĂ©tĂ© qui perce les volets de la chambre, du blĂ© quâon moissonne, du temps qui passe et qui jaunit nos souvenirs, de la maladie, des dents qui restent aux bouches des pauvres, des poignĂ©es dorĂ©es dâun cercueil quâon porte tristement, de lâoubli qui nous emportera tous. Ne laissons pas jaunir lâespoir. Toutes les espĂ©rances humaines seront un jour portĂ©es par dâautres, dans des temps diffĂ©rents, dans dâautres lieux peuplĂ©s dâĂȘtres au mĂȘme cĆur que le nĂŽtre, aussi sombre ou lumineux selon les saisons, et nous les admirerons malgrĂ© tout ce quâils pourront ĂȘtre, car ainsi est le monde.
Les bouches qui pleurent nâauront pas su voir dans ces premiers soubresauts français la naissance dâun symbole planĂ©taire. Les gilets jaunes rĂ©flĂ©chiront la lumiĂšre sous toutes les latitudes. Voici le nouvel uniforme de la rĂ©volte humaine.
De loin le meilleur texte qu'il m'ait été donné de lire sur les gilets jaunes.
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