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Et ce n’est qu’un début.
LA POULE AUX ŒUFS D’OR
Laurent DIMITRI
Le Christ jaune, Paul Gauguin, 1889
SOULÈVEMENT DE L’HOMME ORDINAIRE
Avec leurs gilets de visibilité, les travailleurs mécontents ressemblent à l’image que s’en font les bourgeois : de gros citrons à presser jusqu’à la dernière goutte. Giclée jaune. Aujourd’hui les citrons pressés n’ont plus de jus. Plus de jus pour remplir le réservoir des voitures avec lesquelles on part chaque matin servir les maîtres. Plus de jus pour flotter à la surface du corps social par-dessus la masse des plus pauvres. Plus de jus après les ponctions ingrates qui arrosent les livrets bancaires des plus riches et le terreau de leurs luxueuses plantes d’intérieur. Pas une goutte de plus pour reluire les gros coffres dorés de la bourgeoisie.
On entend une petite musique : « Mais quel besoin ont-ils de se révolter, ceux à qui nous donnons déjà tant ? ». Ils ont la télévision, de la nourriture, des biens d’équipement, des tombereaux d’objets superflus. Ils ont un téléphone portable. La révolte est-elle possible quand on possède un téléphone portable ? Voilà l’incompréhension bourgeoise. Comme si la faim était le seul motif valable pour se révolter contre sa condition. Voilà l’idée qui peut germer dans les esprits de ceux qui n’ont jamais faim. Mais l’appétit vient en mangeant ; bien repu, le peuple travailleur se révolte malgré tout. Ainsi s’exprime le sentiment d’ingratitude : « Avec tout ce qu’on leur donne ! ». Sans comprendre que ce qui compte n’est pas ce qui est donné : c’est ce qui est pris. On a trop pris aux travailleurs : leur bras, leur temps, leur argent, leur cervelle, leur amour-propre. Sans jamais les prendre au sérieux.
Certains se donnent bonne conscience en ayant à cœur de défendre les plus pauvres. Voilà un beau motif de tranquillité d’esprit sur la question sociale. Mais les travailleurs aux gilets jaunes ne sont pas pauvres. Voilà pourquoi leur cri est incompris. Pour beaucoup, ils ne sont pas défendables. Tout le système réside dans cette alliance implicite entre les riches et les pauvres qui sert en étau fatal les citoyens de la classe intermédiaire. Quand les pauvres manifestent, quelques nantis applaudissent : tant que les travailleurs sont au charbon pour faire fructifier leur argent et réparer les dégâts, tout est sauf. Quand de jeunes riches manifestent bruyamment contre de grandes causes d’injustices sociales, contre la violence policière dans les banlieues, contre le racisme, alors les pauvres se croyant bien défendus à leur tour applaudissent. Mais que faire d’une révolte de travailleurs ? De la colère des ni-riches-ni-pauvres ? Menace pour tous. On touche à la tranquillité des pauvres qui craignent pour leur minimum vital, ponctionné sur le salaire des travailleurs asphyxiés. On touche à la tranquillité des riches qui craignent que ces employés de moins en moins dociles ne viennent grignoter un peu plus leur part de fortune. Le pays ne dort plus sur ses deux oreilles ; oreille de la richesse et oreille de la pauvreté, oreilles sourdes qui n’entendent pas le cri de la tête qui les soutient.
Les pauvres qui peuplent certaines banlieues fascinent parfois une partie honteuse de la bourgeoisie. Ponctuellement, ces banlieues font semblant de se révolter sans jamais rien obtenir : ni avantage, ni punition. En vérité, ces agitations bruyantes ne gênent personne. La violence des banlieues est attendue, comprise, contrôlée, intégrée, sans surprise, sans préparation, sans intelligence. Ce qui effraie le pouvoir et ses valets, c'est la violence des gens ordinaires. La violence des travailleurs. Elle est imprévue, elle n'entre pas dans un cadre acceptable. Elle est dynamite. Elle est tempête.
Quelle tempête a déjà barricadé Paris comme ce 8 décembre ? Paris un jour d’hiver, fermé, apeuré, à couvert. Places, avenues et boulevards quadrillés. Forces armées partout. Cavalerie, escadrons, chars, motos, boucliers, tirs, fumées, canons d’un côté ; de l’autre la foule, émeutes, vitres brisées, pillages, saccages, cris, panique. Les parisiens retranchés, blessés, arrêtés. Le pouvoir a préventivement construit les barricades que les émeutiers n’ont pas eues besoin d’édifier. En trois semaines, la classe moyenne des travailleurs a fait trembler le pouvoir davantage que les banlieues en quarante ans. Davantage que les jeunes gauchistes sur le pavé de leurs tristes universités. Davantage que l'extrême droite triomphante aux élections. Les riches ingrats font bien de se méfier du travailleur ordinaire : lui seul peut empoisonner le déjeuner qu’il prépare de ses mains.
On a beaucoup reproché au français moyen son apathie permanente, son retrait volontaire de l’Histoire, de ses luttes, de ses grandes causes. On lui a reproché son mauvais goût de l’inaction et sa collaboration passive avec les puissants. Pourtant, ce peuple dehors, on le préférait tête baissée et consterné dans le silence de la honte. Il n’a pas le goût des choses raffinées ? On le juge lâche, vil et sot ? Soit. Mais quelle importance face au poids que fait peser sur le réel sa juste action révoltée ? Ce qui importe n’est pas sa misérable façon de vivre mais le sentiment de révolte qui l’anime. C’est un sentiment commun à l’ensemble du genre humain qui se déploie aujourd’hui dans notre pays. L’homme ordinaire se soulève et qu’importe l’aboutissement de sa révolte, ce soulèvement s’admire.
CONDAMNER BARABBAS
Les fables éclairent le monde comme des flambeaux éternels. Revenons deux mille années en arrière. Les Romains – solide et sublime civilisation de travailleurs – ne comprennent que de loin les superstitions des peuples du désert. Ils ne souhaitent pas se mêler des histoires sombres et impénétrables qui se murmurent dans les régions de l’Orient au sujet des origines mystérieuses du monde et de son destin ; ces mêmes légendes qui causeront un jour la perte de leur empire. Ainsi leur représentant Ponce Pilate, face à l’agitation qui gagnait l’une des sectes de Jérusalem, interrogea l’assemblée du Temple au sujet d’une crise qu’il peinait à comprendre. Il présenta à la foule deux prisonniers : le criminel Barabbas, auteur d’un meurtre au cours d’une émeute ; puis Jésus, qui avait eu la folie de se proclamer fils de Dieu. Ponce Pilate demanda à la foule lequel de ces deux prisonniers devait être épargné. Contre tout sens commun, c’est le criminel Barabbas qui fut libéré, car la superstition l’emporta : mieux vaut libérer un criminel que de laisser la vie sauve à un pauvre homme qui se mêle de bouleverser l’ordre social de son époque. Ainsi Jésus fut crucifié. Pas de crucifixion possible si l’assemblée ne libère pas un criminel. La foule aurait pu exiger de l’autorité romaine deux punitions égales pour prouver que le blasphème de Jésus méritait une punition équivalente au crime de sang. Non, le châtiment du Christ fut renforcé par la libération injuste du meurtrier.
Des figures de cette fable, posons la question : qui sont les Barabbas modernes, absous par la foule inconséquente ? Ce sont les pauvres, les minorités, les éternels chômeurs, les immigrés, les banlieusards, les fous, les radicalisés. Voilà ceux au sujet desquels les puissants disent : libérez-les. Ceux-là ne seront pas jugés, ni punis, ni crucifiés. Les vrais nuisibles, les vrais criminels, la racaille, voilà tout un peuple de Barabbas en liberté.
Mais vingt siècles n’ont rien changé aux conditions de la bonté bourgeoise qui ne peut se révéler que par la crucifixion d’un Christ. Barabbas libéré, il fallait un crucifié. Qui est Christ, aujourd’hui ? Le travailleur. Sa croix est le salariat, le vinaigre pour salaire, son pouvoir d’achat comme couronne d’épines. Qu’est-ce qu’un consommateur si ce n’est un roi moqué ? Il porte sur lui la souffrance silencieuse des sacrifiés. Le travailleur a trouvé son Golgotha : le Rond-Point. Cela ne plaît pas aux autorités. Jamais on n’avait vu autant d’arrestations préventives, de gardés à vue, de coups de matraques, de tirs, de dispersions par le gaz, dans aucune manifestation sous notre République. Contre l’inaction face aux criminels ordinaires, un seul puni, un seul crucifié.
FONCTIONNEMENT DE LA MACHINE
La société est une ruche dont l’argent est le miel. Le mouvement de la civilisation repose sur le sacrifice volontaire de ses travailleurs. Certains liront un gros mot dans la formule de servitude volontaire. Toute avancée humaine repose pourtant sur ce consentement. Pour consentir à ce sacrifice, le peuple travailleur exige une juste rétribution. Qui reproche à l’abeille d’accepter sans violent coup de dard sa misérable condition d’ouvrière ? Ce qui sépare l’homme du règne animal, c’est le syndicat : cette capacité à réclamer son dû contre le don de son énergie.
La majeure partie de ce peuple travailleur se contente parfaitement de cette situation. C’est un problème dont la solution échappe aux bourgeois. Pourquoi acceptent-ils leur condition ? Deux mots tragiques pour y répondre : faiblesse et réalisme. Les travailleurs réalisent avec lucidité à quel point ils sont faibles. Avec humilité, ils acceptent leur position, contrairement aux citoyens bien nés qui prennent pour force de caractère la simple richesse de leurs aïeux. Ils savent bien qu’ils ne pourront pas briller par une intelligence particulière, qu’ils n’ont pas de talent ni le sens du sublime pour les sauver, que l’effort sera trop lourd et vain pour s’extirper au-delà de leur classe sociale. Finalement, ils savent qu’ils peuvent s’en tirer à moindre frais moral dans cette servitude volontaire : devenir ouvriers, salariés, cadres ; attendre patiemment de monter des échelons, gagner quelques centaines d’euros supplémentaires. Le peuple du travail a l’humilité christique. Cette humilité est respectable. Ce sont les soldats d’une guerre invisible. Les gilets jaunes sont les soldats inconnus de notre siècle. Ils acceptent leur condition comme ils acceptaient autrefois les tranchées cruelles de la guerre. Il n’est pas étonnant que la foule se soit pressée autour de la flamme qui resplendit sous l’Arc de Triomphe : le soldat inconnu était des leurs.
Les plus malins des travailleurs-nés pourront parfois passer la palissade qui les sépare des hautes sphères. Mais une fois ces arrivistes arrivés, ils seront si épuisés par les efforts infinis et les souffrances endurées, tellement dégoûtés par l’écart qui se creuse entre l’idée qu’ils se faisaient d’être en haut de l’échelle sociale et la réalité de ce qu’ils y découvrent, qu'ils finiront par imiter, par facilité, par épuisement puis par méchanceté, les nantis qui les précédaient, sans apporter plus d’humanité à cette caste nouvellement atteinte. Cette déception est éternelle. « George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde » : pensée du riche paysan qui voulait approcher la noblesse. Triste cycle ? Non, cela tient. Chacun y trouve son compte. Le monde peut avancer sereinement. La laideur du monde ne naît pas de cette organisation.
Alors quel blocage dans la machine ?
Progressivement, la bourgeoisie a oublié la distinction fondamentale qui sépare la servitude volontaire de l’esclavage, croyant que la servitude des travailleurs était innée, sans contrepartie, sans respect mutuel, sans dignité. Dans les esprits des fortunés, les travailleurs avaient tellement intégré et accepté leur place et leur condition qu’ils étaient devenus des esclaves dont il ne fallait plus se soucier. Toujours moins de salaire, toujours plus de taxes ; toujours moins de décence, toujours plus d’humiliation. Sans infliger de misère réelle aux travailleurs, la misère morale devenait trop écrasante.
Profitons de ce coup d’épingle pour préciser notre idée, qui n’est point d’accabler la totalité de la bourgeoisie, car nous savons tous être justes. Bien souvent, on naît bourgeois, on ne le devient pas. Comprenons que cette situation n’est pas toujours des plus commodes. Riches comme pauvres, personne sur cette terre ne partage la divine prérogative d’établir pour soi-même les conditions de son entrée dans la vie. Seule la volonté peut agir sur ces conditions, les soutenir, les reproduire, les amplifier, comme on peut aussi y greffer la décence, la discrétion et la générosité. Dans la bonne tenue du corps social, tout est question de décence. Pensons aux bourgeois décents qui, solitaires dans un recoin discret du pays, redorent le blason de leur classe, et rendons-leur l’hommage mérité.
Revenons d’ailleurs sur ce terme de bourgeoisie. De qui s’agit-il ? Patrons, top managers, dirigeants politiques, propriétaires des moyens de production ? Visons largement : est bourgeois tout individu qui ne travaille pas par nécessité, la nécessité étant d’échapper à l’état de pauvreté. Le peuple travailleur ne se vend avec humilité que pour se loger et se nourrir mieux qu’un pauvre. En quoi sa servitude est-elle volontaire ? C’est que la France permet aux travailleurs de renoncer à ce sacrifice. Là est le génie du système social français. Le travailleur peut, s’il le décide, refuser de jouer le jeu et devenir pauvre. Le pauvre survit sans devenir véritablement travailleur. La République ne le laissera pas s’affamer, elle ne le laissera pas à la rue, elle ne le laissera pas mourir. Elle offrira sans contrepartie le minimum vital. Ce minimum vital peut suffire à une petite vie simple qui côtoie la misère sans s’y mêler tout à fait. Tout le sacrifice des travailleurs repose sur la peur de n’avoir pour vivre que ce minimum vital. La peur du travailleur est de devenir pauvre. Passer de rien à moins que rien.
Qui sont les pauvres ? Ceux qui ne jouent pas le jeu. Ceux que la République loge et nourrit avec l’argent des travailleurs. Nous en trouvons dans nos villages en désuétude. Ce sont les sans-dents. Parfois, ils ne jouent pas le jeu parce qu’ils n’en comprennent pas les règles. Ils n’en ont pas les moyens. Misère qui se transmet depuis le fond des âges, décadence et survivance pénible. Parfois, ils refusent sciemment d’y jouer. Ce sont là, souvent, les banlieusards. Honnêtes gens pas si honnêtes, fainéants, revanchards, racailles, étrangers occupants, population qui a parfaitement compris qu’en acceptant d’être en bas de l’échelle, d’autres travailleraient pour eux. Peuple mêlant les faibles, les malchanceux, les malhonnêtes, les nuisibles, les accidentés. Pris en tourbillon dans ce mélange alambiqué, les travailleurs humbles et honnêtes qui se trouvent piégés dans ces tristes quartiers payent cher la proximité quotidienne de ces parasites sociaux. Les étrangers aux têtes pleines de rêves, aux yeux pleins d’espérance et de promesses, qui sont venus en honnêtes personnes s’élever par l’effort modeste et dévoué, ceux-là voient leur quotidien, leur réputation et leur dignité entachés par ces milliers de profitards dont la condition usurpe chez nous le nom de misère.
Vu d’en bas, le travailleur est un pauvre qui collabore avec la bourgeoisie pour s’élever un peu. Vu d’en haut, le travailleur est un pauvre qui se soumet bien docilement et dont il faut tirer le maximum de profit. Le bourgeois méprise le travailleur parce qu'il se soumet à lui. Le pauvre méprise le travailleur parce qu'il collabore avec la bourgeoisie. Crucifié de toute part. Il faut donc que jouer le jeu vaille la peine que le travailleur s’inflige. D’où les secousses qui font aujourd’hui trembler le pays. Dans cette situation où ils se trouvent, les travailleurs ne demandent que la simple illusion d’être respectés.
AUX RÊVEURS BLASÉS
Peu nombreux sont les bourgeois qui osent porter le gilet jaune. C'est ce qu'il y a de plus beau : le gilet jaune est la honte du fortuné. Il a honte et raison d'avoir honte. Honte d’avoir abandonné les pauvres et les travailleurs à une mauvaise éducation, d’avoir saccagé l’esprit français par la promotion intéressée d’une mauvaise culture, d’avoir participé à l’abrutissement maximal du peuple par une négligence criminelle de la pensée, honte du mépris permanent de ceux qui sont en dessous : de ceux qui ont moins d’argent, moins de culture, moins de goût, moins d’éducation. Oubliant que le labeur quotidien de ces sacrifiés volontaires est la seule condition qui rend possible leur si précieux confort. Juste retour des choses, éternelle équité. Le véritable problème est l’affaiblissement de la bourgeoisie, toujours plus nulle, basse et lâche, utilisant le travail des autres à des fins inutiles et laides. Plutôt que d’élever l’humanité par l’exemple d’actions admirables, la caste supérieure a laissé le peuple à l’abandon de la même manière qu’elle s’est abandonnée elle-même. La boussole n’indique plus aucun nord.
Les privilégiés les plus rêveurs voudraient que le monde soit toujours sublime, mais le monde est médiocre, morne et décevant ; les hommes ont la faiblesse prévisible ; le présent ne délivre aucune des promesses du passé. Ces rêveurs oublient cependant que jaillissent parfois au milieu de ces mouvements sinistres et froids les étincelles du Génie, filant comme les étoiles, et sur la scène du monde entrent alors de grands hommes inattendus, de glorieux artistes couvrant le monde de beauté, des déclencheurs de coups d’éclats inouïs, des catalyseurs d’explosions éblouissantes, des brigands terrifiants aux crimes immémoriaux. Brefs éclairs qui rendent le monde supportable. Pour autant, ce monde a toujours été ainsi : toujours aussi lourd, aussi lent, aussi triste à regarder derrière les fumées de nos rêves dorés. Il n’y a guère que ces individus extraordinaires qui resplendissent parfois au détour d’une époque et qui sont sublimes par leurs actes, mais ceux-là ne dureront qu’un instant très court, pour peu qu’on les remarque, dans un coin précis de l’univers, au milieu d’un présent si ordinaire.
En conséquence de ces attentes si éloignées des réalités de l’existence, certains sont déçus par la révolte des travailleurs. Ils n’y voient qu’une parodie, l’ersatz d’une révolution rêvée. Au fond, ils attendent des travailleurs que ces derniers mènent à leur place la grande insurrection qui bouleverserait tout l’univers connu. Ces agitateurs bourgeois regardent les émeutiers comme des salariés au service de leurs fantasmes et leur reprochent de ne pas faire le travail assez bien. Ils rêvent de leur offrir un livret de consignes qui détailleraient comment changer le monde par de claires directives, des plans stratégiques et une organisation réfléchie, un terrorisme chirurgical bien pensé comme si ce mouvement était une entreprise que l’on pouvait piloter avec ses cadres dirigeants et ses ouvriers. « Au boulot, travailleurs » est la devise commune des patrons et des rêveurs blasés d’une révolution qui ne viendra jamais les satisfaire. Ils ne semblent vivre qu’entre deux états : la jubilation et l’indignation, les deux réactions les plus déplorables de la palette des sentiments humains, celles qui passent le moins l’épreuve du temps et qui sonnent à nos oreilles comme de légers caprices puérils et fugaces, bien qu’elles semblent d’une urgence irrépressible à ceux qui ne peuvent se retenir de les exprimer. Qu’est-ce que l’indignation à côté de la colère ? La jubilation face à la joie et la jouissance ? Tout cela est bien dérisoire.
Que peut-on croire ? Que toutes ces vies grondantes allaient soudainement se métamorphoser et fournir à l’univers des êtres géniaux, acteurs de nobles causes, ouvriers des métiers les plus admirables, plus jamais vulgaires et enfin raisonnables ? Ne soyons pas bornés. Pour être justes, admettons toutefois comme une évidence que la multiplication sans limite de la vie humaine est un phénomène qui amplifie aussi en nous l’angoisse de voir le monde s’appauvrir à tous les niveaux. C’est un problème auquel notre espèce devra s’attaquer un jour ; on ne pourra pas éternellement fermer les yeux sur la question du surpeuplement planétaire qui accroît partout la médiocrité, question centrale pour la fin de notre siècle qui débute à peine.
Dans cette révolte qui gronde aujourd’hui, nous entendons parler le langage du théâtre. La révolte des gilets jaunes est une pièce en actes. Ce découpage dramatique renvoie les commentateurs dans une position qu’ils détestent, celle du spectateur. Pas de place au premier rang. Les travailleurs emmènent tout le jeu médiatique, politique et critique au théâtre. La pièce se joue chaque samedi, diffusée au rythme d’une série télévisée. Plus difficile à avaler que la grève du travail : la grève du week-end. Qui sont les invités des premières loges ? Les journalistes. Théâtre du Rond-Point : nous voyons ces envoyés spéciaux se faire chahuter par la foule provinciale énervée. Accusés de déformer le réel, d’escamoter, de tronquer, ces prestidigitateurs en herbe fraichement diplômés des meilleures écoles de journalisme se font lyncher. Toujours le même rapport à l’illusion qui fait oublier aux apprentis-riches la façon dont le monde fonctionne réellement. Vivons cette violence comme une catharsis salutaire. Théâtre des Champs-Elysées : les journalistes sont mêlés malgré eux à la foule révoltée de Paris et se font canarder sans ménagement par la police. On les voit choqués. On les voit partout brandir leur brassard de PRESSE comme un totem immunitaire, se pressant de penser avant toute chose à leur petite personne avant de considérer l’universalité de la situation – comme si être journaliste les rendait plus intouchable que leurs compagnons de foule. Pourtant, le journaliste est parfois travailleur. Le porteur de caméra devrait poser son matériel et rejoindre le mouvement. Sans doute en trouve-t-on au milieu de la foule lumineuse. Mais pour toute besogne les donneurs d’ordre trouveront des travailleurs qui s’en acquitteront. Ne leur en voulons pas. Les forces de l’ordre n’ont quant à elles principalement blessé que de jeunes gauchistes provocants, des identitaires excités et des journalistes candides : trois catégories de naïfs qui ont dégusté ces jours-là de saignants pavés de réalité dont ils avaient parfaitement besoin. Sans doute pensaient-ils participer à une révolte contre le pouvoir où tout leur serait facile et sans danger, mais la conformité du réel avec les impitoyables lois de la force et de la physique n’épargne personne.
Tout cela n’avait rien d’une révolution. De cette pièce de théâtre, nous n’assistons qu’aux répétitions. Il s’agissait d’une mise en garde. Pour cette fois, le peuple des travailleurs a déjà gagné. Ce ne sont pas les mesures inutiles prises par le Président qui sont une victoire. Mais la République s’est inclinée. Le vent a courbé l’épi de blé. Le petit peuple a occupé l'espace. Il a attiré l'attention, il a mis en garde la bourgeoisie qui le bafoue, il a démontré sa force gigantesque. Imaginez qu'un jour il se révolte véritablement. Terrible tempête ! Cela arrivera si les plus forts oublient à nouveau de respecter les travailleurs qui les font vivre. La limite à ne pas dépasser est tracée.
LA COULISSE DU MONDE
Les français ont oublié à quel point ils jouissent des fruits du travail des autres. Leur travail nous rend libre. Il faut dire que notre monde produit une illusion formidable qui rend le labeur des petites mains aussi invisible que celles d’un marionnettiste. Le travail bien fait est celui qui ne se voit pas. On ne voit plus à quel point la vie est rendue confortable par des systèmes complexes. Le moindre interrupteur électrique qui permet d’éclairer un salon ordinaire met en branle des milliers de travailleurs. Entre l’interrupteur lui-même, petite cloche de plastique pensée, façonnée, assemblée, stockée, transportée et vendue, autant d’étapes qui mobilisent des centaines d’hommes et de femmes en sacrifice quotidien, puis l’ampoule qui est à elle seule le produit d’au moins dix industries différentes – le verre, le cuivre, le ciment, que sais-je ! – la voilà installée, fichée au mur par les mains épaisses de l’électricien fatigué, reliée par des câbles de cuivre à un réseau électrique sécurisé, eux-mêmes connectés à un réseau plus vaste encore, souterrain, aérien, nécessitant un entretien quotidien, jusqu’à la production de l’énergie elle-même, centrale nucléaire délirante où s’agglutinent des centaines de techniciens affairés à des tâches compliquées, nourrissant un réseau électrique géant qui requiert une ingéniosité et un labeur dont on mesure difficilement l’ampleur. Voilà tant de sueur et de dévouement qui aboutissent à ce seul petit exemple parfaitement quotidien : la lumière de l’ampoule qui éclaire le soir notre table. Tout ce qui nous entoure et rend notre vie plus simple repose sur ce système de servitude volontaire alimenté par des milliards d’êtres interconnectés à travers la planète, innombrables sacrifices humains qui se combinent pour fournir au monde sa fonctionnalité vitale.
Pensez donc à l’artiste qui croit s’élever au-dessus de tout cela, mais qui dans la production de son œuvre devra bien se procurer du papier, de l’encre, des crayons, des tubes de peinture, un ordinateur, et nombre de produits d’ingénieuses industries dont dépendra sa création. Pensez simplement à la poubelle dans laquelle il videra ses déchets, qu’on transportera à l’intérieur d’une armée de camions spéciaux qui les emporteront dans des centrales gigantesques où ces ordures seront analysées, classées, traitées, recyclées, enterrées : voyez bien les milliers de bras et de cervelles nécessaires à toutes ces opérations simples qui permettent à l’artiste d’être un artiste, au bourgeois d’être un bourgeois, au pauvre de ne pas être mort. Sans cela, comprenons que la terre n’est que chaos et tristesse. Voyez dans les pays mal développés comment rien ne fonctionne, sinon les résidus de la consommation occidentale que certains ont la charité d’y envoyer : vieux véhicules, matières plastiques, vêtements usés, machines aux normes dépassées, argent taxé sur le salaire des travailleurs occidentaux… Ces pays si rongés par la corruption et la cupidité universelle que leurs travailleurs subissent la double et tragique peine de voir leur sacrifice – parfois mortel tant il est supérieur au nôtre – ne contribuer à aucune prospérité, ne huiler aucune machine sociale semblable à la nôtre, n’alimenter aucune source lumineuse qui pourrait éclairer la nuit terrible dans laquelle sont plongés ces miséreux. Tout ce qu’il y a de sublime dans l’histoire des hommes ne peut se produire que dans un monde rendu fonctionnel par ces travailleurs invisibles. Nous leur devons tout.
L’HOMME ENFIN VISIBLE
Ces travailleurs invisibles ont aujourd’hui une couleur : celle de la vie, des rois illustres, de l’or qui règle et qui ordonne le monde, des rayons du soleil qui frappent la terre, de la lumière d’été qui perce les volets de la chambre, du blé qu’on moissonne, du temps qui passe et qui jaunit nos souvenirs, de la maladie, des dents qui restent aux bouches des pauvres, des poignées dorées d’un cercueil qu’on porte tristement, de l’oubli qui nous emportera tous. Ne laissons pas jaunir l’espoir. Toutes les espérances humaines seront un jour portées par d’autres, dans des temps différents, dans d’autres lieux peuplés d’êtres au même cœur que le nôtre, aussi sombre ou lumineux selon les saisons, et nous les admirerons malgré tout ce qu’ils pourront être, car ainsi est le monde.
Les bouches qui pleurent n’auront pas su voir dans ces premiers soubresauts français la naissance d’un symbole planétaire. Les gilets jaunes réfléchiront la lumière sous toutes les latitudes. Voici le nouvel uniforme de la révolte humaine.
De loin le meilleur texte qu'il m'ait été donné de lire sur les gilets jaunes.
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