s01e01 -Â A Moscou avec "l'assistant du chinois" d'Ilya Kotcherguine
âJe ne savais pas encore avec quelle force la ville sâempare des hommes, combien sont solides les amarres qui vous attachent aux taquets des quais de la ville aux cinq gratte-ciel.â
SergueĂŻ est un jeune Ă©tudiant de la prestigieuse UniversitĂ© des langues orientales de Moscou quand lâURSS sâeffondre. Tout comme son pays, il peine Ă imaginer un avenir radieux. Bien peu concernĂ© par les changements historiques de son pays, il part Ă la recherche dâargent pour amĂ©liorer le quotidien de sa famille :
âJe ne peux pas penser Ă des problĂšmes abstraits en habitant dans le mĂȘme appartement que la mĂšre de ma femme. Ce problĂšme est en ce moment plus important pour moi que la transformation de lâEtat.â
Sergueï parcourt Moscou, une ville qui se fait trÚs bien aux changements économiques en lui offrant une multitude de petits boulots à la limite de la légalité.
Malléable Moscou
Assistant dâun Chinois qui fait dans lâimport-export, il ne le fut quâun temps ; il parcourt aprĂšs les innombrables Ă©glises de Moscou pour vendre des icĂŽnes sous le prĂ©texte fallacieux dâaider financiĂšrement les anciens combattants dâAfghanistan. Le nouveau moteur de lâHistoire, lâargent, peut bien faire fi Ă la fois de la religion et du patriotisme. Et, parcourant Moscou, on peut aisĂ©ment imaginer les journĂ©es de SergueĂŻ dans les Ă©glises, peut-ĂȘtre a-t-il parcouru ul Varvarka dans le quartier de KitaĂŻ-Gorod oĂč se suivent mais ne se ressemblent pas les Ă©glises Sainte Barbara, Maxime-le-Confesseur, le MonastĂšre Notre-Dame-du-Signe⊠Mais, avant tout, il choisit des Ă©glises riches comme celle qui domine Moscou depuis les monts Moineaux, Ă cĂŽtĂ© de lâUniversitĂ© de Moscou.
Petit-fils dâun rĂ©volutionnaire, SergueĂŻ ne sait que faire dâun hĂ©ritage qui sâeffondre devant les yeux du monde entier :
âLorsque lâhistoire se réécrit sous vos yeux, quand tout le monde nâa pas eu le temps de remplacer des manuels caducs, quand les examens de fin dâĂ©tudes approchent, on a autre Ă faire que creuser pour trouver la vĂ©ritĂ©.â
Il se souvient avec Ă©motion de sa maison dâenfance, celle quâĂ Moscou on appelle la âmaison sur le quaiâ. Cet immeuble dâhabitation, considĂ©rĂ© comme le premier gratte-ciel de Moscou, a Ă©tĂ© construit dans les annĂ©es 30 pour la Nomenklatura, face au Kremlin, de lâautre cĂŽtĂ© de la Mockova, le fleuve qui traverse la ville. Il est Ă noter quâIlya Kotcherguine, lâauteur, est le petit-fils dâAndreĂŻev et quâil avoue dans une interview louer cet appartement, aujourdâhui recherchĂ©, pour avoir tout loisir dâĂ©crire sans travailler.
SergueĂŻ parcourt la ville et dĂ©laisse cette fois dĂ©finitivement ses Ă©tudes pour un travail aliĂ©nant : brillant et affable vendeur le jour, il est cependant esseulĂ© et vidĂ© de toute volontĂ© le soir. Du temps, de lâargent et un dĂ©sir stĂ©rile, voilĂ ce Ă quoi semble lâenfermer la ville.
âCe que je voulais, câĂ©tait prendre le train.â
Il rĂȘve de partir loin pour voyager, parcourir les toundras du Loup de la pĂ©ninsule de Kola ou rejoindre le lac Djouloukol dans les montagnes de lâAltaĂŻ, et couper dĂ©finitivement les ponts avec la ville, mais quelle est donc cette force qui le retient Ă Moscou ?
La génération perdue
Ilya Kotcherguine fait partie de la gĂ©nĂ©ration des Ă©crivains russes que lâon dit perdue. Ils ont vĂ©cu et Ă©crit une transition brutale. Tout comme son personnage, Ilya Kotcherguine a quittĂ© Moscou, est devenu garde-forestier puis a commencĂ© Ă Ă©crire. Ce que le narrateur ressent, le pays le vit :
âOn se sent encore plus mal si on sâimagine lâavenir (âŠ) Pour envisager lâavenir avec joie, il faut avoir ne serait-ce quâun but mĂȘme approximatif. Et si ce nâest pas un but au moins un exemple Ă imiter. Moscou sâest accommodĂ©e du communisme, elle accueille merveilleusement les marchands du monde libre et offre son terrain aux affaires de tous.â
Aujourdâhui, on ne trouve plus les âbĂ©riozkaâ, ces boutiques de lâĂ©poque soviĂ©tique rĂ©servĂ©es aux devises Ă©trangĂšres. Mais les allĂ©es du GOUM, lâancien magasin dâEtat, les marques les plus prestigieuses du monde de la mode ont leur devanture, certaines Ă©choppes versent dans la nostalgie soviĂ©tique et offrent les sirops dâantan ou exposent la mĂȘme radio, qui se trouvaient alors dans tous les appartements.
Est-ce le tournoiement des valeurs qui pousse SergueĂŻ hors de sa ville Ă la recherche de valeurs plus Ă©ternelles ? Lui, nâest pas capable, comme Sun, son patron chinois, de pragmatisme : la Chine a bien entrepris des changements sans renoncer au communisme. SergueĂŻ part donc dans la taĂŻga pour une vie rude et connaĂźt des moments de bonheur. Mais mĂȘme Ă des milliers de kilomĂštres dâelle, Moscou reste :
âLa ville mâemporte chaque nuit, et ensuite je retourne dans ma taĂŻga. Câest comme si lâune et lâautre me portaient, quâelles luttaient pour le droit de prendre possession de ma conscience.â
Finalement, malgrĂ© le bĂ©ton et le marbre, la ville est plus mallĂ©able que les hommes, elle sait sâadapter, et aujourdâhui les gratte-ciel de Moscou accueillent des hĂŽtels ; les Ă©glises fermĂ©es en grande majoritĂ© pendant lâURSS reprennent leur activitĂ© et les souvenirs liĂ©s Ă lâĂ©poque soviĂ©tique font un tabac chez les touristes. SergueĂŻ, lui, est parti dans la taĂŻga oĂč il considĂšre sa vie rĂ©ussie car il en a extrait toute signification, tout Ă©lan qui oblige Ă aller toujours plus loin et plus haut. Mais est-ce bien tenable une vie sans moteur, une sociĂ©tĂ© sans histoire ? SergueĂŻ en fait lâamer constat :
âLes rĂȘves ne sont pas encore oubliĂ©s et il est intĂ©ressant de rester couchĂ© et dâobserver comment une rĂ©alitĂ© cĂšde sa place Ă une autre.â
Lâassistant du Chinois, Ilya Kotcherguine, Actes Sud, 2004














