En ce moment, il y a des liens qui se défont. D'autres qui se resserrent, de manière virevoltante, inattendue, mais espérée. Des liens qui bougent, qui se nouent, d'autres qui deviennent élastiques, qui s'effilochent. Je pense à cette chanson de Delerm, à ces "amis inséparables qui se sont séparés", ça nous palpite, ça me parle.
J'écrivais à S. la dernière fois qu'on me demandait si savoir que le temps était compté ici (oh, t'ai-je dit ? je rentre à Lyon, dès cet été) n'empêchait pas de faire de nouvelles rencontres, de s'investir dans des relations. Je lui écrivais aussi que ma réponse était "Non, mille fois non". Tout ça a changé, je n'ai plus ces relations à la vie à la mort (il n'y a qu'à nous regarder tous les deux !) et je continue de découvrir de nouvelles têtes plusieurs fois par semaine, je continue à parier sur des fils, et j'aime les voir se tisser et s'emmêler.
Evidemment, ça crée des tas de questions. Pourquoi lui, pourquoi elle, pourquoi eux, pourquoi nous ensemble, pourquoi on s'attache, pourquoi toi sans moi, pourquoi c'est encore mieux, pourquoi c'est pas comme avant. Qu'est-ce qui restera, comment, pourquoi, pour combien de temps, qu'est-ce qu'on doit faire maintenant pour ne pas regretter plus tard.
Je ne mets pas de points d'interrogation, sinon ça va me donner le vertige.
Aux pourquoi lui, elle, vous, toi, j'ai des réponses. Quelques unes. Il reste de l'inexplicable, bien évidemment, des alchimies parfois, mais sinon, il y a que je peux remonter aux racines, que je peux dire à toi, aux autres, à chacun, pourquoi je t'admire, ce que tu m'apportes, ce que j'aime de moi quand je suis avec toi.
Est-ce que tu comprends ?
La dernière fois, je marchais à côté du grand corps de Matias, et soudain il m'a arrêtée, comme ça, au milieu de la rue, et m'a dit, "Amélie, qu'est-ce que tu apprends de moi ?". Et je lui ai répondu.
De toi j'apprends la façon dont la langue peut rouler les r, j'apprends des bouts d'Amérique du Sud dans ta voix, j'apprends les oiseaux, j'apprends les conversations téléphoniques en espagnol (ah oui, je me suis mise à l'espagnol, ça coule tellement de source, après le slovène...), j'apprends le fait d'être passionné, j'apprends qu'impossible n'est pas argentin, j'apprends l'équilibre entre désinvolture et implication, j'apprends le plaisir de la solitude.
Il y a quelques temps, C. a posté ce très beau texte sur le blog d'atelier d'écriture, ce texte frissonnant. J'ai aimé, j'aime son écriture élégante, et je me souviens de cette discussion laotienne où elle disait ne pas se sentir prête à écrire de la fiction. Si tu savais comme je suis heureuse qu'elle ait sauté le pas.
Ca sert peut-être aussi à ça, les liens. Pas à brûler des étapes, mais à sauter des pas. C'est important je crois.
J'ai lu ce texte plusieurs fois, et je l'ai mis dans un coin de ma mémoire, dans le coin qui dit, les choses précieuses, les choses de la boîte à confiance d'Hanneton, les choses qui comptent.
J'ai essayé de faire la liste des gens qui m'avaient influencée sans le savoir. C'est une liste difficile à faire. Mais il y a des phrases qui restent. De celles que je répète, parfois, mais pas ici, pas comme ça, dans une lettre ouverte. Des phrases qui me grandissent, et dont j'ai parfois compris le sens des mois, des années plus tard.
Et puis c'est mardi soir que le texte m'est revenu.
Mardi était fou de printemps, ivre de joie, sans savoir pourquoi. J'avais récupéré D. devant Le petit café, on allait au repas végétalien de Metelkova. On avait donné rendez-vous à R. que j'étais ravie de rencontrer, et puis là-bas, on a retrouvé I., on a mangé comme des rois, et puis il y a ce garçon qui est venu pour discuter avec I. Je le connaissais de vue, ce garçon. Quand il s'est installé avec nous, j'ai lancé un grand "Živijo" et il a répondu en ouvrant de grands yeux et en s'écriant "HAN ! Qu'est-ce que c'est ?!!".
Ce qui était évidemment totalement inattendu. D'abord parce qu'il était slovène et que je ne m'attendais pas à entendre du français dans sa bouche. Mais ensuite, et surtout, parce que c'était moi. C'était exactement mon intonation quand je chante "la chasse à l'ours". Et je ne chante pas la chasse à l'ours tous les quatre matins, si tu vois ce que je veux dire - mais me croiras-tu ?
D'où yeux ronds. Des deux côtés. Le garçon me demande si je ne me souviens donc pas de cette soirée, quand Alicja était là, et que je lui avais appris cette chanson, qu'elle s'approchait des gens dans la rue, et qu'elle faisait l'ours. Si, je m'en souviens, mais je ne me souviens pas que lui était là. C'était l'an dernier. Quelque part en mai. Il s'en est passé des choses, depuis.
Et puis il y a cette fille qui arrive, et qui me dit, "c'est vrai que c'est toi, la fille de la chanson ?". Alors voilà, il s'avère que ce garçon dont je ne connais même pas le prénom, depuis dix mois, à chaque fois qu'il a besoin de dire "Kaj je to?" dit à la place "HAN ! Qu'est-ce que c'est ?" avec les gestes des bras et tout ça. A cause de moi.
Est-ce que tu trouves aussi cela fou, toi ?
Je réfléchis toujours à l'influence que les gens ont sur moi, mais jamais à l'inverse. Et toi ?
Je ne peux pas dessiner des yeux et des sourires sur des mandarines sans penser à toi. Je ne peux pas aller à Bruxelles non plus ; j'y vais quand même, bien sûr. Là-bas, il y a une fille qui répond à mes "pourquoi on s'attache ?". Ca compte.
Je ne réfléchis jamais à l'influence que je pourrais éventuellement avoir sur les autres, à l'image qu'on laisse. Sauf en ce moment. En ce moment, si, j'y pense, beaucoup. A cause des liens qui se défont, et qui me laissent un goût amer - que va-t-il rester de tout ça. A cause de tout le reste aussi. Et puis sans raison particulière.
Au début de l'année, je m'étais présentée quand des garçons étaient arrivés à l'appart, et ils avaient dit : "ben on te connaît, Amélie, tu es la fille de la mousse au chocolat !". Alors voilà, s'il y en a qui gardent cette image de la fille qui passe la moitié de sa vie à chanter des chansons pour enfants, et l'autre moitié à pâtisser, je crois que ça me va, vraiment.
ps : il y a quelqu'un qui dit ça et tout le reste bien mieux que moi, c'est là.