Roseline est rentrée pour les vacances. Samedi dernier, nous sommes allées prendre le thé chez mon cousin. Celui-ci m’expliquait que son beau-père a fait la Grande Guerre - contrairement au mien qui a été exempté - et qu’il lui expliquait que celle-ci n’avait rien à voir. Il n’y avait pas de méchant, lors de la Grande Guerre. La civilisation en elle-même n’était pas en péril. La Grande Guerre n’avait aucun sens. Des hommes mourraient dans les tranchées pour défendre quelques yards qu’ils allaient perdre dans la semaine. Cette guerre, nos hommes n’ont pas d’autres choix que de la gagner.
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Quelques mois plus tard…
Terence Everett : So, what are you getting me for Christmas? (Alors ? Tu vas m’offrir quoi pour Noël ?)
Adolphe Hamon : Nothing. Why? You got a present for me? (Rien. Pourquoi ? T’as un cadeau pour moi ?)
Terence Everett : Only coal for you. We both know you’ve been *naughty* ;) ;) ;) (Juste du charbon. On sait tous les deux que tu n’as pas été sage ;) ;) ;))
Aamon Morgenstern : I swear I’ll kill either one of your before this war ends. (Je jure que je vais finir par tuer l’un d’entre vous avant que cette guerre ne termine.)
N’as-tu pas reçu le faire-part de naissance qui t’étais adressé au printemps dernier ? Irène m’avait pourtant bien dit dit qu’un seul pour toute la famille française serait trop peu et elle m’avait enjoint à en adresser un second à la Tante Jeanne, et pour faire des économies, je n’en ai envoyé qu’un seul… Ça m’apprendra à être pingre, j’aurais dû l’écouter.
Irène a perdu les eaux à sept heures du matin le mardi 18 mai dernier, alors que nous n’avions pas l’auto puisque c’est Agathon qui la prend avec lui à Kingston. Irène (et moi !!) voulait accoucher à l’hôpital, ce qui signifiait conduire un peu moins d’une heure… Ça a été la grosse panique pour trouver un véhicule. Outre nous, il n’y a que trois familles qui possèdent une automobile. Finalement, c’est le Sergent Simmon (un vieil ami de mon père) qui a proposé de nous conduire dans son auto, car j’étais tellement paniqué qu’il devait ne pas me trouver en état. Je crois qu’Irène était plus sereine que moi… L’accouchement a été rapide et sans complications.
Notre fille Roseline vient d’avoir un an. Je serai bien incapable de te dire à qui elle ressemble le plus, je trouve cela si difficile à dire pour des enfants aussi petits ! Personne ne possède d’appareil photo autour de moi, qu’Ange prenne son mal en patience s’il veut me recruter comme membre honoraire de son club de compétition paternelle.
Quelques nouvelles du port. La saison commence alors que je suis en train de t’écrire. Depuis l’été dernier, les affaires reprennent doucement. On est loin d’être au niveau d’avant la crise, mais les visiteurs reviennent. Je t’adresserai un paiement à la fin de l’été, si les choses continuer d’aller aussi bon train, j’espère être en mesure de rembourser ma dette d’ici la fin de la décennie !
La crise n’est toujours pas passée chez nous. Je me sens un peu coupable d’être heureux dans ma vie de jeune père et de jeune marié, lorsque tant de gens souffrent de la misère et du chômage. Chez nous aussi, il y a de plus en plus de communistes, surtout dans les milieux ouvriers. Agathon rapporte que les grèves qui éclatent à Kingston sont sévèrement réprimées. Je sais que le père d’Irène a voté pour Hepburn, notre Premier Ministre conservateur, et qu’il est très hostile aux syndicats. Il est certain qu’Antoine ne l’aimerait pas beaucoup. Duplessis de l’Union Nationale, qui fait beaucoup pour l’autonomie des francophones, est pressenti comme prochain premier ministre du Québec. C’est bon pour les Canadiens français, moins pour les ouvriers.
L’autre jour, je suis allé rendre visite à l’oncle Joseph à Kingston. Ça lui a fait plaisir, il m’a dit que ça lui rappelait l’époque où ma sœur Louise était au pensionnat et qu’elle venait passer tous les weekends chez ma tante et lui. Il se fait très vieux et il fatigue. Il clame à qui veut l’entendre qu’il finira centenaire, mais entre nous, je pense qu’il est probable qu’il nous quittera avant… D’autant plus qu’il refuse d’abandonner son rôle d’archevêque.
Transmets mes amitiés à ton oncle Adelphe. Je suis désolé pour sa belle-fille. Je me suis permis d’en parler à l’oncle Joseph au cours de ma visite, qui m’a dit que c’était une erreur de la part d’Adelphe de t’en avoir parlé, une erreur de ta part de m’avoir écrit à ce sujet. Il a dit que ce genre d’affaires familiales est regrettable mais, malheureusement, une réalité normale du mariage.
Joseph a un certain âge, il a vécu la majorité de sa vie au cours d’un autre siècle, donc je comprends ses positions mais je ne suis pas du tout d’accord avec lui. Mon père avait de nombreux défauts, mais je ne l’ai jamais vu lever la main sur ma mère. Et de ce qu’on me dit sur mes grands-parents, je suis certain que mon grand-père Auguste n’aurait jamais frappé ma grand-mère Jacqueline - d’ailleurs vu ce qu’on me dit sur elle, s’il avait essayé, il est certain qu’elle aurait rendu les coups.
Cet espèce de mal de l’intérieur de l’après-guerre, mon père l’avait aussi. Je n’y connais rien en médecine, mais mon père consommait une sorte de résine qui l’apaisait. Elle avait un nom un peu arabe, peut-être que cela dira quelque chose à une de tes tantes. Je suis désolé, j’ai envie d’aider mais je ne sais pas vraiment comment…
Dis bonjour à tout le monde de ma part. J’espère avoir plus de choses à te raconter dans ma prochaine lettre. Permets-moi de t’embrasser affectueusement.
Lucien LeBris
P. S. : J’ai lu le dernier roman de Cléo, celui qui se passe en Egypte. C’est Agathon qui me l’a ramené, il l’a trouvé dans une librairie française à Kingston. Je ne suis pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un rat de bibliothèque et je ne lis pas excessivement, donc mon avis vaut ce qu’il vaut, mais je l’ai trouvé très distrayant ! Agathon a essayé de me faire lire du Gide, je t’avoue que je n’ai même pas réussi à le terminer tellement je l’ai trouvé ennuyeux, et je craignais qu’il en soit de même avec tous les auteurs français contemporains dont raffole mon frère… J’ai été agréablement surpris, j’étais tenu en haleine jusqu’à la dernière page !
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Dolorès LeBris : Tu es fier de toi ?
Agathon LeBris : Oui, plutôt.
Agathon LeBris : Mh, vous sentez ? Je crois que Laurita est en train de préparer quelque chose de spécial pour l’occasion, je vais enquêter à la cuisine.
Dolorès LeBris : C’est ça, fuis !
Agathon LeBris : Au fait, Layla, ta mère sera là !
Layla Bahar : Comment ? Mais on n’est pas vendredi !
Agathon LeBris : Les Simmon lui ont donné sa journée. Ce n’est pas tous les jours que sa fille fête ses dix-huit ans.
J’ai dépensé une petite fortune dans cette cérémonie. Les femmes revêtaient leurs plus belles robes, confectionnées dans des étoffes somptueuses et ornées de dentelle et de broderies délicates, tandis que les hommes portaient des costumes élégants ou des uniformes militaires. Après le mariage, nous nous serions réunis dans la salle des fêtes de l’hôtel de ville, somptueusement décorée pour l’occasion, ornée de draperies luxueuses et de fleurs fraiches. La réception aurait été marquée par un festin où les mets raffinés et les vins fins auraient abondé. Un orchestre ayant été loué, les couples auraient tourbillonné au rythme des valses et des polkas. C’était sans compter la lâcheté de gros écœurant qui a failli me servir de gendre.
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Napoléon Bernard : Chers paroissiens, votre attention, s’il-vous-plaît ! La mariée souhaite faire un discours.
Louise Le Bris : Chers amis et familles, en attendant l'arrivée de mon fiancé qui semble avoir été retardé, je veux exprimer ma gratitude à chacun d'entre vous pour votre présence ici aujourd'hui.
Louise Le Bris : Aujourd'hui est un jour très spécial pour moi, car je suis ici entourée de ceux que j'aime le plus pour célébrer l'amour et l'engagement que je partage avec Earnest, qui a illuminé ma vie de sa gentillesse et sa compréhension.
Louise Le Bris : Je veux aussi prendre un moment pour rendre hommage à nos familles, qui nous ont soutenus et aimés tout au long de nos fiançailles jusqu'à ce jour.
Louise Le Bris : Merci à Tante Françoise, sans qui je n’aurais jamais eu l’occasion d’apprendre à connaître mon fiancé, et pour les bons mots qu’elle a touché à mes parents à son sujet.
Louise Le Bris : Merci à mon père, qui finance cette cérémonie, et à ma mère, pour tout le soin qu'elle a mis dans les retouches de ma robe et dans l’organisation de cette journée, malgré toute la fatigue de ces dernières semaines.
Louise Le Bris : À tous nos invités, merci d'être ici pour célébrer ce jour avec nous.
Napoléon Bernard : Le marié ne devrait plus tarder, alors je vous remercie pour votre patience.
Pour que vous compreniez ce qu’il s’est passé, il faut que je vous parle d'abord un peu de la politique actuelle du gouvernement canadien. En décembre dernier ont eu lieu les premières élections fédérales où les femmes ont eu le droit de vote. L’enjeu majeur de ces élections était la question de la conscription obligatoire, très populaire chez les Anglophones, très attaquée par les Francophones. Je n’ai pas voté lors de ces élections, mais peut-être que j'aurais dû. Le candidat unioniste qui a été élu à la mi-décembre, Sir Robert Borden, est un partisan de la conscription. Au cours du mois de janvier, la Loi sur le Service militaire a été mise en application : tous les hommes de vingt à quarante-cinq ans peuvent donc être conscrits de force dans l’armée.
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Napoléon Bernard : Mais où est-il, enfin ? Nous avons presque une heure de retard ! Je vais finir par annuler la cérémonie.
Jules Le Bris : Vu ce qu’elle m’a coûté, essaye donc, Bernard !
Peter Simmon : Je réponds de mon neveu, et quand il arrivera, il aura intérêt d’avoir une bonne excuse. Il humilie la famille Simmon !
Louise Le Bris : Je suis certaine qu’il va arriver, Révérend.
Louise Le Bris : Il a dû avoir un retardement... Ou peut-être qu’il s’est blessé sur la route…
Napoléon Bernard : Quelle route ? Il habite sur la jetée en bas de la colline, c’est à moins d’un kilomètre d’ici !
Louise Le Bris : Dans tous les cas, il doit avoir une bonne raison.
Lucrèce Le Bris : Faut-il que j’aille le chercher ?
Françoise Simmon : Inutile, ma fille est déjà partie. Elle sera de retour bientôt avec une explication. En attendant, il est inutile de nous exciter.
Suite à cette soirée, le jeune Mr. Simmon a commencé à venir passer tous ses dimanches chez nous. J’avais une opinion relativement bonne de lui, puisque j’ai servi aux côtés de son frère dans les Vandoo. Cela me fait penser, je suis navré pour le bras de Constantin. Si on essaye de voir la coupe à moitié pleine, cela aura eu le mérite de le faire réformer… De ce que vous me dites, son moral semble haut et c’est ce qui compte pour bien se soigner, c’est en tout cas ce que me répétait l’infirmière pendant ma convalescence. Ce phénomène de douleur dans la main, je vous en faisais mention il y a quelques années : j’expérimentais quelque chose de similaire, une douleur lancinante dans la jambe droite, au niveau du tendon du mollet… que je n’ai plus, puisque je suis amputé jusqu’au genou. Que Constantin se rassure : cette douleur est temporaire, elle passe. Cette année marquera la quatrième année de l’amputation de ma jambe, et cette douleur ne se concentre désormais plus qu’à l’extrémité de mon moignon, et très rarement.
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Louise Le Bris : Monsieur Simmon. Bonsoir. Enfin je veux dire, bon matin. Bonjour.
Earnest Simmon : Je vous en prie, Miss LeBris, ne vous levez pas. Qu’étiez-vous en train de lire ?
Louise Le Bris : Oh, juste un livre d’image que je possède.
Louise Le Bris : Je ne suis pas particulièrement lectrice, mais les lithographies de celui-ci sont très belles.
Earnest Simmon : De quoi parle-t-il ?
Louise Le Bris : De… poissons.
Earnest Simmon : De… poissons ? Vous appréciez les animaux, ou vous avez un intérêt particulier pour les poissons ?
Louise Le Bris : Pas spécialement. Enfin, je pêche de temps en temps avec Lucien.
Earnest Simmon : Lucien ?
Louise Le Bris : Mon petit frère.
Earnest Simmon : Ah ! N’est-il pas scolarisé à Albert College ?
Louise Le Bris : Depuis quatre ou cinq ans, oui.
Earnest Simmon : Mon frère et moi y avons été pensionnaires. Le monde est petit. Il faudra que je le rencontre et qu’il me donne des nouvelles de Miss Tuite et de la vieille Gardiner.
Louise Le Bris : Ce nom, Tuite, me dit quelque chose. Lucien a dû m’en parler.
Earnest Simmon : Ça ne m‘étonne pas. Elle est si populaire que quand j’étais en dernière année, on menaçait les nouveaux de s’occuper d’eux si on apprenait qu’ils se comportaient mal dans sa classe.
Louise Le Bris : Lucien est là ce weekend, vous le verrez si vous restez déjeuner. Il sera ravi d’en discuter avec vous.
Nous avons toutes les raisons de vous rendre fiers : nous sommes certes un peu turbulents et indisciplinés, mais notre bataillon a la réputation d’être l’une des unités les plus courageuses de l’armée canadienne. Voyez donc ce que ceux qui sont restés à l’arrière manquent !
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bruit d'obus qui se rapproche
Jules LeBris : Saute, Simmon !
explosion
Jules LeBris : Simmon ?
Je me sens considérablement diminué - j’ai beaucoup de mal à réfléchir et à me concentrer, plus encore qu’avant, et ma mémoire me fait tant défaut que je peine à me souvenir des mots de vocabulaire les plus courants. Je me sens très raide, j’ai les articulations douloureuses, j’ai l’impression d’avoir pris dix ans d’un coup. Pour couronner le tout, j’ai beaucoup de mal à déglutir, si bien que je ne peux manger que de la soupe, et j’ai attrapé pendant mon comas une maladie infectueuse liée à la nourriture que l'on nous servait, qui ne m’est toujours pas passée, pour laquelle on me traite avec des pommades. Elle n’est pas dangereuse, mais très incommodante.
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Heather Delacroix : Bonjour, Le Bris. Heureuse de vous retrouver parmi nous.
Jules Le Bris : Qu’est-ce que… Où suis-je ?
Heather Delacroix : Vous êtes à l’hôpital de Lijddsenthoek, dans la section tenue par la 3e CCS de l’armée canadienne.
Jules Le Bris : Oh, non ! Simmon, est-il…
Heather Delacroix : Simmon va bien. Il a reçu une balle dans le mollet, et heureusement pour lui, car sinon, il aurait été dans le trou d’obus avec vous, et il serait en bien mauvais état.
Jules Le Bris : Ma jambe…
Heather Delacroix : Elle était constellée d’éclats et elle commençait à se gangréner.
Heather Delacroix : Toute la jambe était morte. Vous le seriez aussi si je n’avais pas amputé.
Jules Le Bris : C’est monstrueux… Mes expéditions… Et que va dire ma femme ?
Heather Delacroix : Qu’elle est heureuse que vous soyez en vie. Faites-moi confiance, je suis bien placée pour le savoir.