Contre-exemple, ou le choix de ne pas tenir de journal lĆ où dāautres en ont fait un leitmotiv
PublieĢ dans Society #70, novembre 2017 : un article eĢcrit par SteĢphane ReĢgy sur lāameĢricain Christopher Knight, dit Ā« lāermite Ā». Devenu heĢros du livre Ā« le dernier ermite Ā», eĢcrit par le journaliste Mickael Finkel, seule personne aĢ qui Knight a accepteĢ de parler apreĢs trente ans passeĢs dans les bois.
Je voudrais māarreĢter un instant sur un passage bien preĢcis de cet article ouĢ sont citeĢs Jean-Jacques Rousseau, Edouard Abbey et Henry David Thoreau, comme des contre- exemples de ce quāa eĢteĢ la deĢmarche de Christopher Knight. Un deĢpart non preĢmeĢditeĢ, non motiveĢ, aucune attente formuleĢe par celui qui a tout quitteĢ : emploi, famille et amis. Il ne savait suĢrement pas lui-meĢme quāil eĢtait parti pour trente ans dāexil dans les bois.Ā Ā«Quand je suis parti, je nāavais rien preĢvu, je nāavais rien en teĢte. Je suis parti, cāest tout.Ā» (Christopher Knight, Society #70, novembre 2017) a-t-il confieĢ aĢ Finkel lors de leur entretien. Et lāermite dāajouter : Ā« je suis incapable de justifier mes actes. Ā»
Nous sommes treĢs loin de la figure de lāintellectuel ou de lāartiste repreĢsenteĢ par HDT pour qui lāermite nourrissait visiblement le plus grand meĢpris, comme en attestent ces mots rapporteĢs par Finkel :Ā
Thoreau, Ā« un dilettante sans aucune perception profonde de la nature. Ā»Ā
Ce qui diffeĢrencie les deux hommes, cāest que lāun conscientise en interrogeant son rapport au monde tandis que lāautre vit, sans reĢflexion philosophique, sans eĢtat dāesprit, sans preĢfabrication de la penseĢe visant aĢ porter un projet, fut-ce meĢme un projet de vie. Lāun cherche dans ses deĢplacements quelque-chose aĢ apprendre sur lui et la socieĢteĢ dans laquelle il eĢvolue, sur ses origines culturelles, sa condition dāhomme blanc, portant une reĢflexion sur la nature et lāeĢconomie. Lāautre se dĆ©place une fois dāun point A aĢ un point B duquel il ne bougera plus durant trois deĢcennies, ne cherchant laĢ aĢ construire aucune forme de concept autour de son acte. Lāun est actif sur le plan intellectuel et philosophique, il sāabsente du monde civiliseĢ pour mieux y revenir, se voulant porteur dāune nouvelle penseĢe aupreĢs de ses contemporains. Lāautre est actif sur celui de la survie en milieu sauvage uniquement et ne porte aucune consideĢration aĢ son semblable, pas meĢme aĢ ses proches laisseĢs derrieĢre lui. Dāun coĢteĢ lāobservateur, lāhomme dāesprit venu pour rendre compte de ce quāil a vu et compris, de lāautre lāacteur autocentreĢ, le survivant guideĢ par ses instincts primitifs.
Tableau des motivations dāune retraite dans les bois :
Lāexil de Knight ne preĢsente donc aucune dimension politique ni artistique. Il nāa pas tenu de journal et ne porte meĢme aucun jugement a posteriori sur son acte. La deĢcision de cet homme pourrait se reĢsumer aĢ un banal et deĢconcertant Ā« je suis parti Ā».
Aussi abrupte quāun :
- Pourquoi ? - Parce que.
Un exil volontaire et inexplicable aux conseĢquences de ce que repreĢsente lāexil lui- meĢme : lāeĢloignement, la seĢparation, lāimpossibiliteĢ de revenir. Un homme qui choisit de se substituer au monde, et un monde qui oublie lāhomme. Y tenir un journal aurait cristalliseĢ la penseĢe dāun acte qui ne se voulait quāintuitif. Un acte commandeĢ par la meĢmoire reptilienne peut-eĢtre, un instinct de survie. Knight est parti parce quāil ne se voyait pas faire autre chose. Un appel de la foreĢt auquel il a reĢpondu, passant de lāeĢtat de chien domestique aĢ celui de loup sauvage. Sāil nāa pas fait Åuvre en partant dans les bois, il y a veĢcu. Et de son geste, il a laisseĢ lāempreinte dāun homme aĢ lāeĢtat brut, quāaucune philosophie ni intention artistique ne sont venues lisser.

















