âNe croyez surtout pas que je hurleâ, Franck Beauvais, 2019
« Ne croyez surtout pas que je hurle » est un film eÌcrit et reÌaliseÌ par Franck Beauvais, sorti en salles le 26 septembre 2019.
Le 13 novembre 2016, les attentats du Bataclan laissent la France endeuilleÌe et traumatiseÌe. Le gouvernement français deÌclare lâeÌtat dâurgence nationale, une situation qui durera plusieurs mois.
Janvier 2016, dans un petit village alsacien, un individu fait lâexpeÌrience dâune solitude extreÌme suite aÌ sa seÌparation avec son compagnon. Cet homme sâappelle Franck Beauvais. ReÌalisateur de plusieurs courts-meÌtrages, cineÌphile insatiable, amasseur dâimages, il sâappreÌte aÌ passer les six prochains mois entieÌrement seul, enfermeÌ la plupart du temps, occupeÌ aÌ regarder quatre aÌ cinq films par jour. Sans meÌtier, sans avenir, sans voiture, il se trouve lui aussi en eÌtat dâurgence. Une situation qui fait eÌtrangement eÌcho aÌ ces dernieÌres semaines de confinement. Dâailleurs, apreÌs avoir vu ce film, on se sent beaucoup moins seul.
« Ne croyez surtout pas que je hurle » est le reÌcit par Franck Beauvais de ces longs mois dâexistence solitaire et de deÌpression. Il nous parle de ses crises dâanxieÌteÌ, de sa boulimie cineÌmatographique, de la perte de son peÌre, de la visite de ses amis, des attaques terroristes et de son projet de deÌmeÌnager aÌ Paris, qui apparaiÌt comme la lumieÌre au bout du tunnel.
Une grande partie du film consiste aÌ quitter lâimmobiliteÌ pour retrouver une soif de vivre oublieÌe. Lâenfermement associeÌ aÌ une accumulation maladive dâobjets, aÌ la possession de bibliotheÌques compulsives participe aÌ la construction dâun tombeau capitonneÌ qui lâempeÌche de bouger. La perspective dâun deÌmeÌnagement devient aÌ la fois feneÌtre et horizon dans le film. Le tri, lui, sâannonce essentiel et salvateur.
Dans ses premieÌres paroles, le cineÌaste proceÌde dâune exposition des faits dont le ton, tout en neutraliteÌ et distance, semble presque stoiÌque:
"Janvier 2016. L'histoire amoureuse qui m'avait ameneÌ dans le village d'Alsace ouÌ je vis est termineÌe depuis six mois. AÌ 45 ans, je me retrouve deÌsormais seul, sans voiture, sans emploi ni reÌelle perspective d'avenir, en plein cĆur d'une nature luxuriante dont la proximiteÌ ne suffit pas aÌ apaiser le deÌsarroi profond dans lequel je suis plongeÌ. La France, encore sous le choc des attentats de novembre, est en eÌtat d'urgence. Je me sens impuissant, j'eÌtouffe d'une rage contenue. Perdu, je visionne quatre aÌ cinq films par jour. Je deÌcide de restituer ce marasme, non pas en prenant la cameÌra mais en utilisant des plans issus du flot de films que je regarde." (Extrait de « Ne croyez surtout pas que je hurle », Franck Beauvais)
Dans une eÌtroite collaboration entre lâintime et lâexteÌrieur, le personnel et le public, le « je » et le « vous », Franck Beauvais nous invite aÌ explorer les spheÌres inconscientes de notre esprit nourri par la culture de lâimage. Franck Beauvais conjugue son eÌtat de meÌlancolie aÌ un eÌtat social et politique, une mise aÌ nue eÌtroitement lieÌe aÌ des eÌveÌnements exteÌrieurs. Il sâopeÌre donc un va-et-vient permanent entre le texte et lâimage, la parole et le regard, lâintrospection et lâobservation du monde, lâindividu et le collectif, lâimmobiliteÌ et le mouvement. Des effondrements observeÌs aÌ lâexteÌrieur se traduisent aÌ lâinteÌrieur. Quelque-chose du politique entre le corps et lâesprit du reÌalisateur. Le texte comporte aÌ la fois des eÌleÌments reÌflexifs de lâĆuvre (par exemple, il pose la question de sa leÌgitimiteÌ aÌ employer le « je ») que narratifs qui permettent au spectateur de suivre son histoire. Sa voix, engageÌe pour nous relater les eÌveÌnements et penseÌes qui lui sont apparues durant ces mois dâenfermement, nous prend par la main et nous montre, une aÌ une, des reÌaliteÌs eÌtrangement personnelles. Pourtant, câest de sa vie quâil sâagit, de son expeÌrience, pas la noÌtre.
Quelles sont les speÌcificiteÌs narratives du film de Franck Beauvais, « Ne croyez surtout pas que je hurle » ?
Nous verrons tout dâabord que lâeÌcriture de ce film a neÌcessiteÌ lâeÌlaboration dâun langage qui lui est propre, avec comme mateÌriau de base la filmographie personnelle de lâauteur. Si lâeÌcriture est le point de deÌpart de la narration, il semble que le visionnage de plusieurs centaines de films par le reÌalisateur soit celui du reÌcit.
Il sâagit donc, dans un premier temps, dâun travail de reÌcupeÌration dâimages filmeÌes puis, dans un second temps, dâun travail dâeÌcriture ; la narration se situant au point de rencontre du texte et de lâimage. Câest donc en envisageant notre question du rapport quâentretient le texte avec les images dans cette Ćuvre, au regard de la notion de reÌcit, que lâon pourra lui trouver sa dimension narrative.
1° Le reÌcit, une question de langage
Le reÌcit, dâun point de vue pratique, nous dit Franck Beauvais, commence par des heures de visionnage de films. Câest non seulement de ce « travail » que lui vient lâideÌe geÌneÌrale, pourrait-on dire lâesprit de lâĆuvre, mais aussi le texte qui lâaccompagne. Câest en effet en ayant une connaissance preÌcise des plans quâil avait aÌ sa disposition que le reÌalisateur a pu commencer aÌ eÌcrire.
LâideÌe de processus, autant sur le fond que sur la forme de lâĆuvre est treÌs preÌsente. Un processus que lâon pourrait rapprocher de celui de Joseph Beuys en ce quâil demande dâentrer dans une phase dâinforme pour retrouver la forme ; lâinforme eÌtant la phase ouÌ lâartiste traverse une crise existentielle, en lâoccurrence deÌpressive chez Franck Beauvais, neÌcessaire aÌ une renaissance. Il sâagit aussi pour lâartiste de prendre le temps : profiter dâun eÌtat dâinquieÌtude et dâattente neÌcessaire aÌ toute creÌation. « Un rapport au temps essentiel » comme lâindique Franck Beauvais, en reÌponse aÌ Christian Boltanski qui, dans une eÌmission de radio, affirmait ceci : « lâartiste a des fonctions qui lâoccupent mais la seule activiteÌ raisonnable serait de rester enfermeÌ chez soi aÌ trainer, de nâavoir rien aÌ faire et eÌtre dans un eÌtat dâattente et dâinquieÌtude » (voir note n°1).
« Ne croyez surtout pas que je hurle » est une chronique, un journal, reÌaliseÌ en found footage. Des images de films sont reÌcupeÌreÌes, recycleÌes de manieÌre aÌ en creÌer un nouveau. De vingt huit mille extraits, preÌs de soixante-cinq heures dâenregistrement sont classeÌes par theÌmatiques pour en extraire un vocabulaire exploitable. Il sâagit donc dans un premier temps de constituer une banque dâimages, de la meÌme façon que le dictionnaire constitue une banque de mots.
La question du langage est sans doute lâune des plus importantes que lâon puisse poser aÌ un eÌcrivain, car la langue est lâoutil par lequel il sâexprime. Tout comme un eÌcrivain emploie des mots pour construire ses phrases, Franck Beauvais reÌcupeÌre des plans pour construire un film. Par petits morceaux de films, il parvient aÌ retrouver des morceaux de langage pour sâexprimer. On peut aussi bien parler de grammaire filmique ou en tout cas de langage cineÌmatographique.
Bien que treÌs courts (parfois un quart de seconde) et sortis de leur contexte dâorigine, câest-aÌ-dire priveÌs de leur sens et dâune inscription temporelle tant quâils nâinteÌgrent pas de nouvel ensemble, ces segments cineÌmatographiques sont des segments de langage qui deÌsignent le plus souvent des actions ou des eÌveÌnements. En cela et si lâon adopte une conception large du reÌcit comme Genette, ils peuvent constituer les eÌleÌments dâun nouveau reÌcit.
AÌ voir ce film une seconde fois et en connaissant les modaliteÌs de sa reÌalisation, une troublante coiÌncidence de temporaliteÌs se reÌveÌle aÌ nous : nous regardons les meÌmes plans que Franck Beauvais a extraits des films quâil a vus avant nous et aÌ partir desquels il nous raconte son histoire.
Lâemploi du « je » dans le texte nâest pas anodin et interdit aÌ son auteur se deÌfiler. Câest donc aÌ Franck Beauvais que revient la responsabiliteÌ dâenregistrer sa voix pour nous conter son histoire. Transmettre la musicaliteÌ des phrases quâil entend quand il eÌcrit est un enjeu majeur pour captiver le spectateur.
Le texte relate des eÌveÌnements dans un ordre chronologique preÌcis. Si lâon sait quâaÌ lâeÌcriture de celui-ci preÌexiste les plans, le texte apparaiÌt aÌ la fois comme un support et un conducteur de lâimage. Il semble contextualiser les images et ameÌne le spectateur aÌ se raconter une histoire. Plusieurs lectures sont en fait possibles, selon que lâon se concentre sur le texte seul, sur les images seules ou bien sur lâassociation des deux. Câest bien suÌr cette rencontre entre le texte et lâimage qui nous inteÌresse, ce que nous verrons un peu plus loin.
Si le film prend la forme dâun journal et que lâauteur sâexprime aÌ la premieÌre personne du singulier, la question de lâadresse nâest pour autant pas neÌgligeÌe. « Il ne fallait pas se livrer aÌ une deÌrive diariste onaniste » deÌclare Franck Beauvais (voir note n°2).
Outre lâeÌlaboration dâune langue propre au film, il fallait trouver la manieÌre juste de lâemployer. Câest ce que Franck Beauvais est parvenu aÌ faire en sâappuyant cette fois sur le texte pour trouver le bon rythme.
Ainsi, la question dâune tension, dâun dosage subtil entre lâimage et le texte se trouve eÌtre la ligne directrice du projet ; un langage qui a pu donner naissance au reÌcit.
2° La narration, un dialogue texte â image
Une rupture amoureuse, de la solitude sur fond de machine aÌ fabriquer des steaks hacheÌs, des portraits qui se bruÌlent par les yeux : une distance, le deÌcollement avec les choses. Le reÌalisateur joue avec les images, funambule sur le fil qui seÌpare le tragique du comique. La tension est subtile, le rythme preÌcis comme une meÌcanique. Les images muettes deÌfilent et nous renvoient au texte, en contrepoint de celui-ci.
Lâenregistrement de la voix dont la rythmique donne la respiration au montage des images confeÌre au film son caracteÌre hypnotique. La voix nous tient et heureusement car lâexpeÌrience de visionnage de cette Ćuvre demande une certaine exigence de concentration. Imposer au spectateur une interaction sans faille et continuelle de lâimage avec le texte nâaurait eu pour effet que dâeÌpuiser celui-ci. Comme en litteÌrature, lâeÌcriture du film a neÌcessiteÌ de reÌfleÌchir aÌ des pauses aÌ la fois aÌ lâeÌcran et dans la voix.
Le montage preÌcise donc des choses sur lâeÌcoulement du temps. Un chapitrage discret, sans mot, est suggeÌreÌ par des pauses : retour au noir ou pause dans la voix. Ces temps dâarreÌt sont treÌs brefs, quasi-nuls, mais ils existent et donnent au film sa respiration.
Le dialogue se situe dans la rencontre du texte avec lâimage. ApparaiÌt alors un nouvel espace de narration faisant appel au symbole et aÌ la meÌtaphore.
Les images isoleÌes des films quâa compileÌes Franck Beauvais sont semblables aÌ des « cartes magiques ». Elles sont choisies en fonction de leur puissance symbolique, des meÌtaphores quâelles constituent. Le spectateur est renvoyeÌ aÌ sa propre identiteÌ, son intimiteÌ, son rapport avec la socieÌteÌ. Lâeffet miroir est treÌs preÌsent, aÌ tel point que lâon peut avoir lâimpression que le narrateur ouvre la porte de notre inconscient pour y peÌneÌtrer.
Par la reÌcurrence de certaines images, le reÌalisateur interroge. Câest le cas par exemple avec des plans ouÌ une femme cache les yeux dâun enfant : qui regarde ? Qui regarde quoi ? Devant quel eÌcran peut-on se tenir ?
Lâutilisation que Franck Beauvais fait du rapport quâentretient le texte avec lâimage mâeÌvoque celui des associations dâideÌes. Or, on sait que les scheÌmas associatifs participent aÌ la construction de nos croyances. Câest peut-eÌtre un pheÌnomeÌne proche de celui-ci qui rend les images de ce film aussi percutantes que ses paroles. Sans doute, des connexions et des liens se creÌent qui constituent la dimension narrative de lâĆuvre. Cet endroit ouÌ le spectateur qui eÌcoute et regarde saisit tout aÌ coup le message, comme une reÌveÌlation quasi-inconsciente. Selon Freud, lâinconscient est structureÌ comme un langage. Pour y acceÌder il suffit donc de faire apparaiÌtre les bonnes cartes, les bons symboles.
Cependant, une image associeÌe aÌ un mot creÌe un sens pour une personne mais pourrait aussi bien creÌer un autre sens pour une autre personne. En nous appuyant sur les reÌflexions de Nelson Goodman, de son ouvrage « Langages de lâart : une approche de la theÌorie des symboles » (voir note n°3), il est inteÌressant de souligner ici que la repreÌsentation que lâon se fait des choses nâest pas inneÌe : elle est, somme toute, relative aÌ une eÌducation, une culture, des conventions et des habitudes. Tout peut repreÌsenter tout. Câest pourquoi nous ne pouvons comprendre des symboles que nous montre Franck Beauvais que ce que nous partageons avec lui. Ce qui mâameÌne aÌ penser que ce recyclage dâimages effectueÌ par lâauteur nâest autre quâun moyen de faire appel aÌ notre culture de lâimage afin dâen extraire les ideÌes neÌcessaires aÌ lâeÌlaboration dâun reÌcit que le plus grand nombre saura appreÌhender et comprendre.
Enfin, et pour interroger cette fois lâendroit ouÌ se situe la vie dans lâĆuvre de Franck Beauvais â puisquâil est question dâune renaissance- nous pouvons nous appuyer sur la reÌflexion de Roland Barthes. Il est question de son rapport aÌ lâimage et au texte: « lâimage est en soi quelque-chose de violent et de funeÌbre qui arrache aÌ la vie en vous repreÌsentant la vie comme eÌtant passeÌe et en quelque sorte impossible. Le texte au contraire est dans la vie vivante, preÌsente, la vie hors de la mort, dans la parole, dans le corps. » (voir note n°4)
Barthes oppose ici deux alleÌgories : le texte se trouve du coÌteÌ de la vie vivante, tandis que lâimage du coÌteÌ de ce qui ne lâest pas.
Les choses ne sont peut-eÌtre pas aussi arreÌteÌes. En effet, « Ne croyez surtout pas que je hurle » est un film aux multiples feneÌtres qui sâouvrent pour eÌventuellement devenir des miroirs. Notre rapport aÌ ses images ne peut eÌtre quâambivalent, dans le sens ouÌ, sâil existe un mouvement de projection du spectateur, ce-dernier ne verra pas la meÌme chose selon quâil regarde le film aÌ telle ou telle peÌriode de sa vie. Tout deÌpend au fond, aussi, de notre capaciteÌ de reÌception.
En conclusion, « Ne croyez surtout pas que je hurle » de Franck Beauvais trouve sa valeur plastique dans sa forme originale: un film entieÌrement constitueÌ de plans dâautres films, seÌlectionneÌs, coupeÌs et monteÌs entre eux de façon aÌ raconter une histoire, notamment par la convocation de symboles que ces images repreÌsentent, et, ces- dernieÌres eÌtant conjugueÌes avec le texte, par les meÌtaphores quâelles creÌent.
La dimension theÌrapeutique dans lâĆuvre de Franck Beauvais nâest pas aÌ neÌgliger, bien quâelle ne participe pas ici aÌ la construction de la narration en tant que telle. Si selon Michel Houellebecq aucune psychotheÌrapie ne changera rien aÌ la deÌpression, celle-ci eÌtant ineÌvitable puisquâelle est le reÌsultat dâun systeÌme de valeurs sociales, il semble que lâart soit encore un chemin de reÌsilience possible.
1. Christian Boltanski, eÌmission « AffiniteÌs eÌlectives », France Culture, 2003
2. Franck Beauvais, eÌmission «Par les temps qui courent », France Culture, 2019
3. Je nâai pas pu lire le livre, je me base donc sur les notions que vous avez eÌvoqueÌes en cours.
4. Roland Barthes, eÌmission « Entretiens avec », France Culture, 1977