Comme si, au loin, résonnait le chant du vitrier, comme si je l’entendais encore, alors qu’il n’est plus qu’une nuée, un souvenir. Son cri comme un appel, un appel à voir la vie en beau. Figure anachronique dans le paysage urbain, sa silhouette se découpe, produit des collisions visuelles avec les couleurs de la ville : vitrines, vêtements des passants, éléments de mobilier, affiches, barrières, ballons gonflées à l’hélium, tous les signaux sonores et lumineux qui strient l’espace alentour. Une brèche dans le réel, une brèche dans laquelle s’engouffrer. Une succession de signes qui semblent lui être adressés, quand tout coïncide – au bon endroit, au bon moment. Comme si c’était son heure, comme s’il surgissait à la bonne heure. À partir du moment où j’imagine le vitrier heureux, quelque chose s’ouvre, il n’a plus qu’à se frayer un chemin dans la foule, il participe à la rumeur du monde extérieur. Vitrier n’est pas Sisyphe, vitrier est porteur d’une voix qui vient de loin, le déborde de toutes parts. Un chant d’amour, une vitalité recouvrée. Me reviennent alors les mots de Henry D. Thoreau, dans une lettre datée du 20 mai 1860 : « Qu’il dorme ou qu’il veille, qu’il courre ou qu’il marche, qu’il utilise un microscope, un télescope ou l’œil nu, l’homme ne découvre jamais rien, ne dépasse jamais rien, ne laisse jamais rien derrière lui, sinon lui-même. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il ne rend compte que de lui-même. S’il est amoureux, il connaît l’amour, s’il est au Ciel, la félicité, s’il est en Enfer, la souffrance. Son état spécifique détermine sa localisation. / La principale, la seule chose qu’un homme puisse façonner est son état, ou encore son destin. Néanmoins, la plupart du temps, il n’en a pas conscience et ne signale pas cette activité au moyen d’un panneau qui dirait : « Ici s’accomplit et se répare ma propre destinée » (et non pas la vôtre). Il est pourtant passé maître dans cette tâche et s’y consacre 24 heures par jour pour la mener à bien. Quand bien même il négligerait ou saboterait tout le reste, on n’a jamais vu personne négliger cet ouvrage-là. Nombreux sont ceux qui prétendent que leur occupation principale consiste à fabriquer des souliers et qui réfuteraient avec mépris l’idée qu’ils ont leur part de responsabilité dans ces temps difficiles qu’ils subissent. / Tout effort tendu vers quelque chose, toute aspiration, est un instinct qui reçoit assistance et collaboration de toute la nature et, en cela, il ne saurait être inutile. Hélas, chaque relâchement dans l’effort, chaque marque de désespoir est également un instinct. Il faut un courage exemplaire pour être actif, en bonne condition et heureux. Être prêt à se battre en duel ou à livrer bataille implique du désespoir, ou bien que vous faites peu de cas de votre vie. / Si vous considérez votre existence à la façon des vieilles gens religieux (j’entends par là ceux qui ont fait leur temps et qui sont montés en graine au milieu de la sécheresse, de simples gales humaines inoculées jadis par le diable en personne), alors tout ce qu’il y a en vous de joie et de sérénité disparaîtra et vous en serez réduit à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le fait est que vous devez prendre le monde sur vos épaules, comme Atlas, et progresser avec lui. Vous y parviendrez au nom d’une idée et vous y réussirez en proportion de l’attachement que vous portez à celle-ci. Il se peut que de temps à autre votre dos ait à en souffrir mais vous éprouverez en revanche la satisfaction de le suspendre ou de le faire tourner à votre guise. Les lâches souffrent, les héros prennent du plaisir. Lorsque vous aurez marché avec lui pendant une longue journée, installez-le dans un creux, asseyez-vous à côté et mangez votre dîner. Vous verrez qu’à l’improviste vous serez dédommagé de votre effort par quelques pensées d’un genre immortel. Le talus sur lequel vous êtes assis se couvrira de parfums et de fleurs et, dans ce creux, votre monde deviendra une gazelle légère, au pelage luisant. » Le vitrier tressaille au moment d’entendre cette belle adresse de Thoreau. Il ne tient qu’à lui de seconder le monde.