C'est construire une digue de glaise contre les vagues de l'oubli.
Travail de Sisyphe que de rafistoler les mots en guise d'ancres. Les mains pleines de chaux, je colmate, les pieds glissants. J'ai choisi de lutter contre l'oubli. J'ai choisi un sacerdoce, pris ma robe de bure pour lutter contre mon esprit malin. L'impression de prendre le chemin des croisés, l'impression que ce que je fais ne suffira jamais, que l'oubli engloutit tout. Si je fais bien mon travail, on se souviendra de moi, parce que j'aurais protégé de l'oubli.
Je ne supporte pas l'oubli. Je ne supporte pas l'idée d'oublier - les livres, les passages, les citations, les connaissances, mon passé, ce que j'ai fait, ce que j'ai offert. J'ai vu l'oubli ravager une personne comme un tsunami. Il demeure, dans l'ombre comme un croque-mitaine. Je crie au loup.
La pointe de plomb sur le papier, je me souviens du petit carnet que je me trimballais. J'en connaissais tous les mots. Perruche bien éduquée, acharnée, j'en récitais les citations sur commande, texte, auteur, ouvrage (ligne). Je me souviens d'un temps où je me souvenais de tout. Où je pouvais réciter tous les livres que j'ai lu, tous les cartels, tous les animaux. L'hébreu et l'allemand se mélangent. Je lis, puis j'oublie. Je sens ma mémoire qui se craquèle, chateau de sable balayé par les vents.
Alors je garde les choses qui ne servent plus (ancres), alors que je garde un cahier où je note ce que j'ai fait, alors je comble les vides d'un album, alors que je garde un cahier où je note ce que j'ai ressenti, ce que j'ai vu. Je crée une digue de mots et d'objets face à l'orage.
Il n'y a rien derrière moi. Il n'y a que le blanc, la statique. Le passé se dissoud comme du papier carton sous l'orage de l'oubli. Rien ne semble plus réel. Rien n'existe.