Pierre Levy est un philosophe, sociologue et chercheur en sciences de lâinformation et de la communication. Il enseigne Ă©galement Ă lâuniversitĂ© dâOttawa. Son livre « Quâest ce que le virtuel ? » (La DĂ©couverte, 1995) aborde la virtualisation comme un processus Ă©volutif et non liĂ© aux nouvelles technologies oĂč il oppose, tout comme Gilles Deleuze (DiffĂ©rence et rĂ©pĂ©tition, 1968), le virtuel au possible dans leur rapport au rĂ©el.Â
LâidĂ©e centrale de cet ouvrage sâarticule autour de quatre « modes dâĂȘtre ». Le virtuel, lâactuel, le possible et le rĂ©el. Le virtuel, Ă©tant ce qui existe sans ĂȘtre « là », qui tend vers une actualisation, sâinscrit dans une idĂ©e de crĂ©ation et aborde des problĂ©matiques. Lâactuel, ou lâactualisation, reprĂ©sente donc un acte qui fait Ă©voluer une configuration de base ou bien la rĂ©solution dâun problĂšme. Le possible reprĂ©sente ce qui est dĂ©jà « là » mais qui a besoin dâune rĂ©alisation, il nâexiste pas sans vie ; tandis que le rĂ©el, ou la rĂ©alisation, est indissociable des possibles quâil organise. Lâactualisation et la virtualisation sont donc associĂ©s aux Ă©vĂšnements, le possible et le rĂ©el Ă la matiĂšre. Cela ne rend pas pour autant lâactuel et le virtuel immatĂ©riel.Â
En effet, lâĂ©criture est issue de la virtualisation de notre mĂ©moire. Le rendu final, le texte en tant quâobjet, est bel et bien matĂ©riel puisquâil est visible et palpable. La virtualisation a donc permis de transfĂ©rer des pensĂ©es immatĂ©rielles sur un support, lui, bien matĂ©riel.Le texte, en soit, est virtuel puisquâil est un code qui nĂ©cessite dâĂȘtre dĂ©chiffrĂ© par une intelligence qui, avec ses propres outils dâinterprĂ©tation, lâactualisera avec sa sensibilitĂ©. Pierre Levy pense que « lâoutil cristallise le virtuel » car la crĂ©ation de lâoutil vient dâune problĂ©matique propre Ă la virtualisation. Lâoutil est, par la suite, actualisĂ© par lâusage que les personnes en font. Lâimprimerie a Ă©galement son rĂŽle Ă jouer puisque, comme le souligne lâauteur, elle « a rendu possible une large diffusion des livres et lâexistence mĂȘme des journaux, fondement de lâopinion publique », et est donc, dâune certaine façon, un outil qui permet la diffusion de masse des textes et donc de la mĂ©moire.
LâĂ©conomie a selon lâauteur subi la mĂȘme Ă©volution que la mĂ©moire. La virtualisation et la dĂ©localisation de la monnaie ne lâont pour autant pas fait disparaĂźtre. La virtualisation serait donc le fruit de la dĂ©territorialisation de la connaissance et de lâinformation et ne serait pas, contrairement aux idĂ©es reçues, une destruction de ces derniĂšres. LâĂ©conomie Ă©tant plus que jamais virtuelle, lâorganisation des sociĂ©tĂ©s a totalement Ă©voluĂ©. Tout ne se joue plus sur les emplois du temps et lâendroit oĂč les personnes travaillent, puisque grĂące aux numĂ©riques les personnes peuvent travailler partout tout en Ă©tant connectĂ©es numĂ©riquement.
Il ne faut cependant pas confondre le numĂ©rique avec le virtuel. Les systĂšmes informatiques sont en fait une rĂ©alisation de divers calculs. DĂšs lors que lâon interagit avec un ordinateur, on actualise le contenu. La seule entitĂ© Ă proprement parlĂ© virtuel nâest quâen rĂ©alitĂ© le code informatique, ou une forme dâĂ©criture, qui est Ă la base de cette construction. Le numĂ©rique et lâinternet ont permis de nouvelles mĂ©thodes de lectures et dâĂ©critures collectives. Les personnes peuvent dorĂ©navant interprĂ©ter, arranger, juger, dĂ©battre et classer tout ces textes. Mais ces actions ont toujours Ă©tĂ© liĂ©s Ă la lecture, puis Ă lâĂ©criture (ou la réécriture) le numĂ©rique a simplifiĂ© les dĂ©marches. Mais Pierre Levy pense que le support numĂ©rique ne dĂ©pend pas de la virtualisation mais de la potentialisation car « lâinformatique nâoffre quâune combinatoire, fĂ»t-elle infinie, et jamais un champs problĂ©matique ». Ce cyberespace instaure en quelque sorte les nouvelles rĂšgles des textes contemporains. Il impose une briĂšvetĂ© et des thĂ©matiques marquĂ©es car il offre aux lecteurs la possibilitĂ© dâaccĂ©der directement aux informations en fonction « du moment, des lecteurs ou des lieux virtuels ». Le cyberespace Ă©tant alimentĂ© par ses lecteurs, lâauteur se demande si le groupe qui lâutilise est plus intelligent ou plus sage que les membres qui constituent ce groupe. Pierre Levy sâinterroge Ă©galement sur la façon dont ces intelligences doivent ĂȘtre coordonnĂ©es pour quâelles ne sâannulent pas entre elles. Ces questions comportent un grand inconnu car le cyberespace est le mĂȘme pour tous, mais chaque personne lâutilise et le voit dâune façon diffĂ©rente.Â
Difficile dâimaginer que ce livre a Ă©tĂ© Ă©crit il y a 20 ans tant le sujet quâil traite est toujours dâactualitĂ©. La question « Quâest ce que le virtuel ? » sous entend Ă©galement « Quels sont les enjeux de la virtualisation ? ». Au delĂ de lâaspect historique de lâapproche de Pierre Levy, lâapproche sociĂ©tale prend selon moi toute son ampleur aujourdâhui.Â
Le monde des entreprises nâa jamais Ă©voluĂ© si rapidement. De la crĂ©ation de lâentreprise, donc de lâactualisation du virtuel, au dĂ©veloppement de celle-ci tout le processus a changĂ©. En France en 2013, la majoritĂ© des nouvelles entreprises nâemploient pas de salariĂ©s (Source INSEE). La virtualisation de lâinformation et de la connaissance a donc permis aux entrepreneurs de dĂ©velopper leurs activitĂ©s autrement sans pour autant faire disparaĂźtre les modĂšles prĂ©cĂ©dents. Cette virtualisation a pour effet de simplifier la vie des usagers, non pas en sâimmisçant dans leurs vies, mais en leur permettant de rĂ©pondre Ă leurs besoins. La question lors de la crĂ©ation de ces entreprises est donc « Quelle problĂ©matique vais-je rĂ©soudre ? », ou bien « Quelle virtualisation vais-je actualiser ? ». De cette façon, nous parlons de services, et donc, dâune certaines façon « dâĂ©vĂ©nement ». Il est aujourdâhui question dâun rĂ©el enjeu de dĂ©sintermĂ©diation entre les producteurs de services et les consommateurs. Ces structures ont Ă©galement fait tomber les frontiĂšres puisque les outils numĂ©riques les rendent « virtuellement » proches de leurs clients.
Autre tendance sociĂ©tale, le dĂ©veloppement et la place quâoccupent de nos jours les rĂ©seaux sociaux. Lors de la parution du livre, LĂ©vy dĂ©crit le cyberespace comme un Ă©norme lieu de partage qui permet aux usagers de partager des informations mais dâautant plus de rĂ©agir, dâanalyser, de modifier et de citer ces informations. Il dĂ©crit finalement, avant lâheure, le fonctionnement dâune plateforme de partage globale, chose quâest devenue le Web en vingt ans. Toutes ces actions Ă©voquent aussi forcĂ©ment le fonctionnement des rĂ©seaux sociaux qui sont entiĂšrement alimentĂ©s en contenus par leurs utilisateurs qui crĂ©ent, partagent et rĂ©utilisent tout ce contenu. Ces nouvelles plateformes dâĂ©changes ne sont donc dâune certaine façon quâune rĂ©alisation de lâinformation virtuelle. Un espace qui existe donc bien sans ĂȘtre « ici » puisquâil nâest pas dĂ©limitable, le cyberespace nâa vu sous cet angle pas de limite physique, et sans ĂȘtre « là » temporellement Ă©tant donnĂ© que les informations dĂ©posĂ©es en ce lieu ne disparaissent pas. Il est Ă©galement intĂ©ressant de relever quâĂ chaque actualisation du virtuel, une nouvelle problĂ©matique, voire un champ dâĂ©tude, apparaĂźt. De notre expĂ©rience est nĂ©e la mĂ©moire ; la mĂ©moire a permis lâinvention de lâĂ©criture qui rĂ©pondait Ă un besoin de dĂ©territorialisation et de cristallisation dans le temps de lâinformation, suite Ă quoi, il a fallu inventer lâimprimerie pour la diffuser. Lâopinion publique est finalement le rĂ©sultat de cette diffusion massive de lâinformation.Â
Or, Pierre Bourdieu affirmait au travers de trois postulats que « Lâopinion publique nâexiste pas ». Son approche de lâopinion publique rejoint, Ă mon sens et dâune certaine façon, lâapproche que Pierre Levy nous transmet au travers de son livre. La volontĂ© de Bourdieu Ă©tait, en rĂ©alitĂ©, de prouver que lâopinion publique nâexiste pas de la façon dont on lâapprĂ©hende, tout comme celle de Pierre Levy qui est de remettre en question notre perception du virtuel.Â
En dĂ©cortiquant entiĂšrement leurs sujets, en revenant aux sources mĂȘmes des concepts, les deux auteurs en dĂ©veloppent une autre interprĂ©tation. On pourrait sur-interprĂ©ter la nĂ©gation utilisĂ©e par Bourdieu dans le titre de son essai en se demandant si lâopinion publique nâexiste pas parce quâelle est fausse, ou bien parce quâelle nâest pas rĂ©elle. Dans la premiĂšre situation, on pourrait se rapprocher de la dĂ©finition trĂšs simple que faisait Gilles Deleuze du faux : « On peut le dĂ©finir par la confusion du rĂ©el et de lâimaginaire » (CinĂ©ma cours 46 du 22/11/83 â Gilles Deleuze) Le faux serait donc une confusion entre une rĂ©alisation et une virtualisation (lâimaginaire se construisant sur la pensĂ©e, je lâintĂšgre dans la mĂ©moire qui est une virtualisation de lâexpĂ©rience). Dans la deuxiĂšme situation, continuant avec les outils donnĂ©s par Levy dans son ouvrage, il serait donc possible, selon moi, de donner vie Ă lâopinion publique en affirmant que cette opinion nâest, en effet, pas rĂ©elle mais actuelle car elle est le fruit dâune actualisation de la diffusion de masse de lâinformation. Cette deuxiĂšme situation rejoint ce que dĂ©montre Bourdieu dans son essai qui affirme que lâopinion publique nâexiste pas « sous la forme, en tout cas, que lui prĂȘtent ceux qui ont intĂ©rĂȘt Ă affirmer son existence»Â
Levy aime Ă penser que le numĂ©rique pose de nouvelles bases « comme si nous sortions dâune certaine prĂ©histoire et que lâaventure du texte commençait vraiment » maintenant.
MĂȘme sâil est vrai que, dâune certaine façon, un cap a Ă©tĂ© passĂ© lors du passage du papier au numĂ©rique, je pense que cette conclusion est inexacte, ou du moins, incomplĂšte. MĂȘme si la comparaison peut nous faire voir lâĂ©criture sur papier comme une pratique archaĂŻque, tant par son rendu que son contenu, cette pratique reste, selon moi, indissociable de lâĂ©criture numĂ©rique car elle permet dâencrer (Ă juste titre) une pensĂ©e fixe sur un support aussi Ă©phĂ©mĂšre soit-il, alors que le numĂ©rique favoriserait dâune certaine façon la modification des idĂ©es dans le temps. Cependant, il est vrai que le numĂ©rique a permis lâĂ©volution du nombre des possibles et a donc permis Ă lâinformation et Ă la connaissance de prendre une place plus importante que jamais. Ces nouvelles bases dont nous parle lâauteur ne sont donc pas propres Ă la numĂ©risation du texte, mais Ă la numĂ©risation de notre sociĂ©tĂ© toute entiĂšre. Le numĂ©rique est, de ce fait, lâavenir (et le prĂ©sent) des textes mais Ă©galement de lâĂ©ducation, de lâĂ©conomie et des informations au sens large. Je dirais donc que le numĂ©rique est issu de lâĂ©volution logique de nos connaissances et de nos actions. Il ne faut donc pas le voir comme une cassure dans notre façon dâapprĂ©hender le monde â Comme le passage de la prĂ©histoire aux temps modernes â mais bien comme un nouvel outil qui rĂ©pond aux besoins dâune sociĂ©tĂ© en pleine mutation. Â