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Si vous voulez m’appliquer les critères bibliographie-biographie, je vois que j’ai écrit mon premier livre assez tôt, et puis plus rien pendant huit ans. Je sais pourtant ce que je faisais, où et comment je vivais pendant ces années, mais je le sais abstraitement, un peu comme si quelqu’un d’autre me racontait des souvenirs auxquels je crois, mais que je n’ai pas vraiment. C’est comme un trou dans ma vie, un trou de huit ans. C’est cela qui me semble intéressant dans les vies, les trous qu’elles comportent, les lacunes, parfois dramatiques, mais parfois même pas. Des catalepsies ou des espèces de somnambulisme sur plusieurs années, la plupart des vies en comportent. C’est peut-être dans ces trous que se fait le mouvement. Car la question est bien comment faire le mouvement, comment percer le mur, pour cesser de se cogner la tête. C’est peut-être en ne bougeant pas trop, en ne parlant pas trop, éviter les faux mouvements, résider là où il n’y a plus de mémoire. Il y a une belle nouvelle de Fitzgerald : quelqu’un se promène dans la ville avec un trou de dix ans. Gilles Deleuze, Pourparlers, Les Éditions de Minuit, 1990
My mother is forcing me to watch a program I hate, but there is a very handsome dancer who comes close to my idea of Armand. In my opinion Armand has harder, more Slavic facial features, but the physique according to is like this or almost like this.
Nous croyons la même chose de notre livre. Il s’agit de savoir s'il fonctionne, et comment, et pour qui. C’est lui-même une machine. II ne s’agit pas de le relire, il faudra faire autre chose. C'est un livre que nous avons fait avec joie. Nous ne nous adressons pas à ceux qui trouvent que la psychanalyse va bien et a une juste vue de l'inconscient. [...] On reprochera peut-être à notre livre. d’être trop littéraire, mais ce reproche, nous sommes sûrs qu’il viendra de professeurs de lettres. Est-ce notre faute si Lawrence, Miller, Kerouac, Burroughs, Artaud ou Beckett en savent plus sur la schizophrénie que les psychiatres et les psychanalystes ?
G. Deleuze, Pourparlers, p. 36, 37.
On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais en fait ils n’arrêtent pas de s’exprimer. Les couples maudits sont ceux où la femme ne peut pas être distraite ou fatiguée sans que l’homme dise : « Qu’est-ce que tu as ? exprime-toi… », et l’homme sans que la femme…, etc. La radio, la télévision ont fait déborder le couple, l’ont essaimé partout, et nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ou aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la consolation pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève aujourd’hui, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. Gilles Deleuze, Pourparlers, 1972-1990, Les Éditions de Minuit, 1990/2003
Nous nous adressons à ceux qui trouvent que c’est bien monotone, et triste, un ronron, OEdipe, la castration, la pulsion de mort..., etc. Nous nous adressons aux inconscients qui protestent. Nous cherchons des alliés. Nous avons besoin d’alliés. Et nous avons l’impression que ces alliés sont déja là, qu’ils ne nous ont pas attendus, qu'il y a beaucoup de gens qui en ont assez, qui pensent, sentent et travaillent dans des directions analogues : pas question de mode, mais d’un « air du temps » plus profond, et des recherches convergentes se font dans des domaines très divers.
G. Deleuze, Pourparlers, p. 36.
Faire passer des flux, sous les codes sociaux qui veulent les canaliser, les barrer.
G. Deleuze, Pourparlers, p. 32..
Les choses et les pensées poussent ou grandissent toujours par le milieu, et c’est là qu’il faut s’installer, c’est toujours là que ça plie.
Gilles Deleuze, Pourparlers, Les Éditions de Minuit, 1990/2003