Le tour du monde, oui, je voudrais bien. Ritournelle. Le tour du monde, le tour de ma table. Faire ma part. Le monde qui vient à moi, ou qui s’étend, à perte de vue. Voyager autour, voir dedans. Lire l’avenir en regardant le ciel ou en me penchant sur les entrailles. Mais quelque chose, quelqu’un, me retient d’agir : frère mort ou sœur Lune. Le dernier amour n’est pas éteint ; en rêve, il vient me tarauder, et je n’y peux rien et cela me fait souffrir. Le dimanche plus qu’un autre jour. Manger seul, dormir seul. Celui avec lequel j’aurais aimé faire le tour du monde s’en est allé. Le temps des promesses est écoulé. Je ne rejoindrai pas le cortège de celles et ceux qui longent les quais. Je préfère encore remonter les rues en pente, celles qui me font entrevoir un passé qui n’est pas mien. C’était rien. Un abri qui n’en est plus un. Je dépends du désir des autres, comment m’en déprendre ? Rompre avec la routine, je voudrais bien. Voilà bien longtemps que je n’ai pas offert de rose. Il est des lieux qui me sont devenus interdits. Ceux dont je franchis le seuil, je ne suis pas sûr d’y être vraiment. Vivre sur place, vieillir sur place. Indifférent à tout. L’indifférence n’apprend rien. Quelqu’un dans le monde m’attend, je voudrais bien. Un « je voudrais bien » qui me tient rivé à ma table. Je relis Le Loup des Steppes, ça me fait drôle de relire ce livre que j’ai lu adolescent. Un adolescent vieilli, regarde-le s’ébrouer sous tes yeux embués. « Être le familier de ce qui ne se produira pas, dans une religion, une insensée solitude, mais dans cette suite d’impasses sans nourriture où tend à se perdre le visage aimé. » Hypnos, oui. Je ne sais plus où est l’arbre, la forêt ; les mots de la prière ne m’ont pas été transmis. Reste le récit de cette parabole, la capacité de raconter à son tour ce qui s’est perdu. Jamais je ne ferai le tour, jamais je n’ai cherché à faire le tour. La courbure du cerveau qui nous empêche de voir l’autre côté, l’autre versant. Loin de moi l’histoire du monde. Toutes les strates de temps dont le monde est fait. Cette écorce de mots, cette masse indistincte. Seul le regard d’un autre viendra éclairer les mots tapis dans l'ombre. « Si alors nous nous mettons à travailler, notre âme (…) donne une sorte de survie à des sentiments qui n’existaient plus. Certes, nous sommes obligés de revivre notre souffrance particulière avec le courage du médecin qui recommence sur lui-même la dangereuse piqûre. Mais en même temps il nous faut la penser sous une forme générale qui nous fait dans une certaine mesure échapper à son étreinte, qui fait de tous les copartageants de notre peine, et qui n’est même pas exempte d’une certaine joie. Là où la vie emmure, l’intelligence perce une issue, car s’il n’est pas de remède à un amour non partagé, on sort de la constatation d’une souffrance, ne fût-ce qu’en en tirant les conséquences qu’elle comporte. L’intelligence ne connaît pas ces situations de la vie sans issue. » Temps perdu, temps retrouvé. Temps singulier, temps pluriel. Nous étreint la roue des temps.