TW /!\
Hurler à en tomber à genoux, à s'en plier le ventre, à sentir chaque partie de mon corps se contracter, prête à exploser, à verser des larmes et à sentir mon corps trembler au point de se dérober sous la douleur.
Je veux hurler. Je veux hurler et expulser toute cette haine, toute cette rage, toute cette souffrance. Je veux hurler au monde à quel point j'ai mal, à quel point je souffre, à quel point tout ça me détruit, à quel point il est dur de se reconstruire quand une partie de nos souvenirs est piégée au plus profond de soi. J'aimerais être une tornade, tu sais ? Celle dont on retient le nom quand elle dévaste tout sur son passage. J'aimerais être ces tornades qui explosent les murs, font voler les maisons, détruisent des villes entières, parce que la tornade qui envahit mon être tout entier continue de me consumer à chaque seconde. Chaque bouffée d'air me scie la gorge, me fait regretter d'être si cassée, si dysfonctionnelle. Mon souffle est si court que je ne sais même plus comment respirer comme il faut.
J'ai beau chercher à m'apaiser et à retrouver un semblant de calme, la douleur ne s'estompe pas depuis un an maintenant. Ou devrais-je dire depuis toujours. Parce que oui, mes souvenirs étaient complètement cachés, complètement invisibles à mes yeux et ceux de mon entourage, mais mon être, lui... Mon être lui, il n'a jamais oublié. Comme marqué au fer, comme sous ton emprise pour des années encore. Mon être n'a jamais oublié à quel point tu l'as abusé. Et aujourd'hui encore, il me protège. Il me protège de ces souvenirs qui ne me sont pas revenus, que je n'ai pas perçu, que je ne connaîtrai peut-être jamais. Il parait que la mémoire nous revient tant qu'on est en mesure de la gérer humainement parlant. Alors pourquoi le reste ne revient pas ? Est-ce que cela signifie que je crèverai de douleur ? Jusqu'à où es-tu allé ? Jusqu'à où as-tu pris la liberté de m'encercler de tes ronces ? Qu'est-ce que tu m'as fait ? Qu'est-ce que tu m'as fait de si pire que je ne sais déjà ?
Le pire, c'est que je n'ai jamais réussi à lui parler. Je n'ai pas réussi à lui dire que j'étais désolée. Tu sais, à cet enfant au fond de moi ? Celui que tu as complètement anéanti sous ton poids et tes gestes, sous tes sourires et tes baisers, sous tes soupirs et tes regards ? Celui qui te disait vouloir partir mais que tu retenais ? Celui qui a parlé mais que l'on a pas cru ? Cet enfant que vous avez fait taire pour toujours ? Cet enfant, mon enfant intérieur, moi. Je ne lui ai jamais parlé pour lui demander de me pardonner. Me pardonner de ne pas avoir pu le protéger. Me pardonner de ne pas m'être rendue compte de ce qu'il subissait. Me pardonner de t'avoir aimé comme un père, comme une figure que j'idolâtrais et que je défendais en dépit de tout.
Et cette impression d'être seule au monde. Cette impression qu'on ne me comprendra réellement jamais. Les doutes qui s'installent, le dégout de soi-même, la croyance d'une folie passagère. Ai-je tout inventé ? Es-tu réellement ce monstre apparu par ces flash si violent que je sens encore ma gorge s'assécher et mon estomac se serrer au creux de mon corps ? Pourquoi ces détails me reviennent-ils en tête, avec tant de précision ? Pourquoi l'album photo m'apporte des réponses que je refuse de croire ? Pourquoi tout mon être me pousse à croire que tu n'es finalement coupable de rien ? Pourquoi ne puis-je pas me faire réellement confiance ?
La vérité, c'est que je ne sais pas comment gérer cette peine, cette douleur ancrée depuis tant d'années. Je ne sais pas si j'arriverai à me croire suffisamment pour avancer. Tu es l'origine de toutes mes souffrances, de tous mes maux, de toutes ces envies suicidaires, de tous ces plans imaginés des centaines de fois, de cette incapacité à me sentir épanouie et heureuse pleinement, de ce manque constant que je ressens puisque tu as volé une partie de ma vie que je ne récupèrerai jamais. Mais on m'a appris à me taire. Tu as rempli ce rôle à merveille. Celui du bourreau et du sauveur. On m'a appris à passer à autre chose, à accepter l'inacceptable, à ne surtout pas exposer cette plaie béante qui me serre le coeur si fort ce soir, comme de nombreux autres d'ailleurs.
Alors j'hurle, j'hurle quand le soleil glisse sous les montagnes. J'hurle dans cette chambre silencieuse, j'hurle sans qu'aucun bruit ne s'échappe de mon âme et j'éclate. J'éclate en sanglots, j'éclate de colère, je frappe, je tape, je déchire, j'arrache, je fais mal. Je me fais mal. Je me fais mal au point de ne plus avoir assez d'énergie pour pleurer, de n'être que ce corps vide et complètement désabusé dans ces draps souillés par la haine et par ton souvenir. Et puis la vie reprendra son cours le lendemain. Je ferai à nouveau comme si ça n'avait pas d'importance, comme si tout allait mieux maintenant. Je ferai comme si je n'étais pas une victime, je ferai comme si rien ne m'était arrivée. Et les gens autour de moi feront pareil. Parce que la vérité, c'est que personne n'en a quelque chose à faire de cette souffrance. Elle m'appartient. Et ça s'arrête là. On fera comme si rien ne m'était jamais arrivé. On fera comme si tout allait bien, comme si je n'étais pas une victime. On ferra comme si j'étais solide et robuste, juste un peu trop pessimiste mais pas assez pour ne pas se reconstruire. Et on me dira que ça va aller, qu'il suffit de le vouloir, d'y mettre de la volonté. Cette même volonté que j'ai depuis plus de quinze ans, c'est ça ? La même volonté que j'ai depuis toujours d'enfin me sentir accomplie et épanouie. Et comment leur en vouloir de ne pas me considérer comme la victime de tes viols ? Après tout, même moi, je n'y arrive pas.
Je ne sais pas comment aller mieux. Personne ne pourra me sauver de toi, mais surtout personne ne pourra me sauver de moi-même. La seule solution serait que je recouvre complètement la mémoire, que je me souvienne de ce que tu me disais pour me dissuader de parler, que je me souvienne de tout ce que tu m'as fait pour me rendre compte du monstre ignoble que tu es et seras toute ta vie, que je me souvienne suffisamment pour porter plainte et croire assez fort en moi pour ne pas me sentir comme une mythomane complètement barrée. Mais aujourd'hui, tout est décousu, rien a de sens, rien ne se suit, rien n'est cohérent. Des fragments de souvenirs, c'est tout ce que je possède. Et je ne suis pas certaine d'en posséder davantage. Elle est comme ça, la vie d'une amnésique. Ne plus posséder son propre corps, sa propre existence. S'être fait volée une partie de soi et ce pour toujours sans avoir la certitude qu'il s'agisse bien de la réalité.
Elle est comme ça, ma vie.













