“Ces voeux d'une jeune captive...”
Il est des mots sans poésie, des coquilles de noix, des cailloux coupants, ces mots qui écorchent, qui blessent, qui fusillent sur place : “t’es moche”, “t’es nulle”, “t’es conne”, “t’es un parasite”… et j’en passe. Ces mots n’ont pas de place dans le champ de mes nuits. Il est temps, peut-être aujourd’hui, peut-être demain, puisqu’au fond il n’y a plus que nous pour nous tenir ces propos. Il est venu le temps de nous chanter une autre comptine.
Les problèmes de la vie apparaissent quand on vient d’un cocon vicié, quand ces mots venaient des gens qui devaient nous aimer sans conditions. Petite graine d’amour, qui pousse dans du mauvais terreau, pétri de haine plutôt que d’amour, de rejet plutôt que d’accueil. Lâché dans la vie, sans mérite ni amour, elle n’est plus qu’un bateau sans port.
Ce cocon, c’est le lieu où l’on doit être amarré, où l’on pourrait couper le moteur, s’attacher, se reposer, se détendre, être nous-mêmes dans le calme et l’acceptation. Mais le port est enveloppé d’un nuage noir et toxique, et l’on reste à dériver dans ses eaux marécageuses. Le monde extérieur est tout aussi effrayant : il est auréolé par l’inconnu, l’ignorance, le danger. On ne sait pas ce qu’il nous promet. On n’ose pas s’y jeter. On a peur que soit le même constat, sinon pire.
Mais un cocon, ce n’est pas le plus beau lieu de la terre ? Terre promise à l’envers, où l’on voudrait toujours revenir, un peu comme ces oiseaux migrateurs qui font toujours chemin vers le retour. La terre est ronde, après tout, et toutes les chansons nous le disent, que le seul vrai lieu, c’est celui où l’on prend ses racines. Que faire quand il faut, de façon à ne pas mourir, fuir ce lieu comme la peste ?
Petit bateau dérive, pétrifié, effrayé, il pleure et se dégrade. Il sait pourtant. Il faudra mettre les gaz, tourner la proue, s’engager dans ce canal étroit, ne pas avoir peur de frotter sur les bords. Accepter de prendre l’eau, de passer les écluses, de s’embourber dans les algues, de pas savoir si on pourra accoster. Avancer au pas, accepter les intempéries, le froid, la peur, accepter que ça fait partie de vivre. La poésie aussi, et heureusement pour moi, fait partie de vivre. Et je chante avec la Jeune captive :
“L'illusion féconde habite dans mon sein.
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain.
J'ai les ailes de l'espérance : Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.”
Et voir enfin peut-être à l’horizon, loin des orages, les champs s’étaler, les forêts, les rivières se montrer, profiter de la vue, oui, et aimer au passage… ce que le vent attirera au-dessus de nos têtes. Et calme, alors, je vous dirais peut-être, que les noirs ennuis de l’enfance, si prompt à me tourmenter, dormiront enfin tout au fond de l’eau. Et que, moi, je relèverai la tête.