Il n'y a pas que les paroles et les actes, l'antisémitisme prend aussi forme dans les conséquences de sa violence sur les victimes : dans les silences et les non-dits, dans ce qui n'est plus transmis qu'à demi-mot et dans ce qui se perd d'une génération à l'autre.Je ne fréquente pratiquement jamais de lieux communautaires juifs, les pratiques culturelles et religieuses juives me sont presque inconnues. Après des siècles de persécutions, après l'affaire Dreyfus et après la Shoah, l'assimilation a semble-t-il été pour ma famille l'alternative la moins risquée. S'assimiler n'est pas anodin, ce n'est pas juste s'adapter, c'est se fondre en se transformant dans un corps plus large. Pour ma grand-mère, c'est allé jusqu'à encourager son fils à prendre un autre nom de famille, celui de sa femme non-juive, comme pour effacer les dernières traces de judéité qui pourraient le mettre en danger. Malgré cela, je porte le nom de mon père et mon lien principal à la judéité tient dans ses quatre lettres.
Sûrement parce que ce nom n'est pas écrit sur mon visage, je n'ai jamais subi d'agression à cause de mes origines juives. Mais l'antisémitisme se retrouve en creux dans cette absence : c'est son extrême violence qui a poussé ma famille à prendre des distances avec sa judéité et avec la communauté juive, et c'est entre-autres cette distance qui me protège aujourd'hui.
J'ai grandi en regardant mes parents guetter les sursauts d'antisémitisme, et avec l'idée que “ça peut toujours recommencer”. Lorsque nous avons reçu l'héritage de ma grand-mère, nous avons découvert qu'elle avait conservé de l'or, tant chez elle qu'à la banque. Une plaisanterie familiale est née de cette découverte : “C'est pratique l'or, en cas de pogrom, on met ça dans notre sac et hop, on s'en va”. Il me semble que ce n'est pas seulement une forme d'humour noir qui aiderait à vivre le deuil, c'est aussi une réalité. Mes grand-parents ont loué le même appartement pendant quarante ans et je pense que s'ils n'ont pas investi dans l'immobilier, dans la pierre comme valeur sûre, c'est qu'ils avaient - consciemment ou pas - la même idée : nous aurons peut-être un jour besoin de partir vite.
Une amie juive m'a raconté avoir souvent joué, comme beaucoup d'enfants, à cache-cache avec ses sœurs. Mais c'était une version particulière du jeu, à base de “Et s'il y avait la guerre, on se cacherait …”.Dans la société française, je bénéficie du privilège de faire partie du groupe dominant : l'immense majorité du temps, je suis une blanche comme une autre. Mais quand on porte un nom juif, cela semble parfois être un privilège temporaire, comme un sursis. Camille