Suicide Girls, la social brand parfaite ?
Les culture alternatives, on le sait, ont la particularité de fédérer de petites, mais puissantes tribus. Du côté des marques, Harley Davidson est emblématique, mais l’on s’en tient finalement à un modèle assez classique de marque affinitaire.
Le cas de « Suicide Girls » est intéressant, et même saisissant, si l’on regarde d’un peu plus près la genèse de cette marque qui n’était au départ qu’un mouvement ; un mouvement orchestré par Selena Mooney et son compagnon Sean Suhl.
Aujourd’hui, outre les 5 millions de Visiteurs Uniques mensuels et 4 millions de visites hebdomadaires de son site amiral, les principaux points de contacts officiels Suicide Girls agrègent :
6 239 000 fans sur Facebook,
1 930 000 abonnés sur Instagram,
Inutile de s’appesantir sur les ratios d’engagement, ils sont énormes. Et il faut y ajouter de nombreux comptes nationaux, officiels ou non.
Comment s’explique l’audience, à présent mondiale, d’un phénomène au départ confidentiel ? Comment « SG » a-t-elle pu devenir une marque intrinsèquement sociale, dont le développement est à peine amorcé ? Essayons de décrypter.
Transgressif : le must de l’affinitaire
« Social girls » fait référence au « suicide social » évoqué par Chuck Palahniuk dans son roman « Fight club ». Il s’agit de ces jeunes filles qui refusent le modèle dominant de la « Barbie-doll » et choisissent le tatouage, le piercing, la coloration des cheveux, les implants ou tout autre attribut underground pour affirmer leur identité à travers leur différence esthétique. Un processus qui engage l’individu au plan physique, psychologique, social et politique.
Le coup de génie de Selena Mooney c’est d’avoir constaté l’isolement, la solitude, pour ne pas dire l’inquiétude de ces filles à la fois taraudées par l’expression de leur moi et le regard critique de l’Amérique conservatrice - pour beaucoup, les parents.
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En proposant en 2001 à des filles de les prendre en photos (nues) et de publier les clichés sur le web sous le nom de « Suicide girls », les fondateurs libéraient une parole qui, en quinze ans va trouver à se ramifier, se complexifier au point de permettre l’émergence d’une communauté online mondiale dont « SG» est le repère, à la fois protecteur et, pourrait-on dire, projecteur : « Les filles, explique en effet Selena Mooney, ont plus qu’une image à partager. Elles ont tellement de choses à exprimer et à donner. Nous voulions créer un espace à elles sur le web. » Suicide Girls sera en quelque sorte une seconde maison, une seconde famille qui permet de se réaliser versus la famille traditionnelle en exposant son corps comme une arme. Les Femen ne sont pas loin.
Cette marque « Suicide Girls » tient donc son histoire – son ADN – de l’agrégation d’individus qui auparavant étaient à peu près isolés. On ne peut pas être plus au centre du jeu.
Deuxième coup de génie de « SG », c’est bien sûr qu’en se fixant sur une thématique clivante, la conversation est permanente.
Point n’est besoin de l’alimenter artificiellement par des opérations de communication - sans parler de l’activation média : les membres de la communauté - qu’elles soient officiellement inscrites sur le site ou simples sympathisantes sur les médias sociaux - racontent leur histoire, publient des photos, en même temps qu’elles s’expriment sur la réception qu’en fait la société et leur entourage.
Ces conversations riment bien vite avec « addiction », puisque la communauté soutient haut et fort les contributions des membres : des milliers de likes et commentaires fleurissent chaque jour sur le site et l’ensemble des points de contacts de la marque dans un maelstrom de moments narcissiques ; tandis qu’à « l’extérieur » les médias entretiennent la controverse sur ces filles tatouées et déshabillées.
Comme pour accentuer ce clivage, les propriétaires de la marque indiquent que les filles sélectionnées comme mannequins par le site, le sont pour toute leur vie : impossible de faire supprimer ses photos, et le site offre un abonnement à vie à toute fille se faisant tatouer le logo « Suicide Girls ».
Elitiste : l’inverse du réseau social fourre-tout
Le système Suicide Girls ne se contente pas de porter l’affinitaire à son incandescence. Il est élitiste. Il surfe sur l’idée de manque, d’échec, d’autant que le doute est constant chez ces « adulescents » qui osent, mais attendent tellement du regard de la société.
Concrètement, n’importe quel internaute peut bien sûr liker la page Facebook, suivre le Twitter etc, mais la marque y distille ses pastilles en faisant bien comprendre que tout se passe à l’intérieur du site : c’est là que se trouvent les membres officiels de « Suicide Girls », c’est là que se trouvent les galeries photos des membres-vedettes, au nombre de 2 800 ; véritables alter-mannequins qui pour certains, auront accès à la célébrité.
Plusieurs cercles donc, plusieurs niveaux d’engagements avec au bout de la route, l’espoir de figurer dans le clip d’une Miley Cyrus ou de la série américaine en vogue. Etre sélectionnée par le team « SG » comme mannequin, c’est d’abord s’ouvrir la porte des studios photos pour des « set » torrides affichés sur le site et agrégeant des milliers de likes : la reconnaissance des pairs et un avant-goût de célébrité. C’est, ensuite, avoir une chance d’être repérée comme auparavant, d’autres mannequins « SG », par Courtney Love, Dave Grohl (batteur de Nirvana) ou les producteurs de la série « Californication ».
D’un point de vue plus tactique, cet appel d’air « warholien » permet à la marque de limiter sa dépendance aux médias sociaux, et en tout premier lieu à Facebook. Les médias sociaux ne sont qu’une excroissance du cœur du réacteur qu’est le site ; le saint des saints. On a facilement la sensation inverse pour des pages de marques plus classiques, où sortir de Facebook peut s’apparenter à une « corvée », tout au moins à un effort, en matière d’expérience utilisateur. Ici, le flux est inverse : le fan n’est pas tiré par la manche pour aller vers le site ; il est aspiré, cherchant à savoir ce qui se montre, ce qui se dit à l’intérieur du site.
C’est avec un aplomb confondant - qui dit beaucoup de la solidité du modèle - que « Suicide Girls » annonce son tarif d’inscription sur le site.
En effet, rien ou presque, n’est visible sur le site si l’on n’en devient pas membre. Quelques voyeurs pourront y faire un tour et repartir. Quant aux filles - et aux garçons - en phase avec les valeurs SG, ils pourront s’inscrire moyennant 12$ par mois ou 48$ par an. Suicide Girls comptant a minima 30 000 adhérents, faites le compte.
Mais, on l’aura compris, le business de « Suicide Girls » ne s’arrête pas là , au contraire. Le merchandising constitue sans doute l’avant-garde d’une marque de vêtements et accessoires au catalogue déjà bien fourni : t shirts, sweat-shirts, pantalons, lingerie, maillots de bain ; en plus des posters, livres, magazines... La gamme proposée, à ce jour, reste très limitée mais elle est recèle un potentiel de développement indéniable.
Au bout du compte, les addicts sont appelés à faire « chauffer » plusieurs fois la carte de crédit… dans un environnement « ami ». La galerie des produits y tient par conséquent une place naturelle, un peu comme une table recouverte de goodies à la sortie d’un concert rock ; on y achète des produits identitaires qui officialisent en quelque sorte sa relation avec la marque, pardon la communauté.
En résumé, « Suicide Girls » semble incarner ce que pourrait être un modèle de social brand idéale :
Agréger des individus qui ne le sont pas, et devraient l’être. Se mettre ainsi au centre du jeu. Etre à l’origine.
Surfer sur une thématique clivante qui fait la controverse, c’est-à -dire la conversation et l’audience. Problématiser, dramatiser, travailler le pathos. Etre « incorrect ».
Promettre une vraie plus-value, mais pas à tout le monde, pour la rendre plus attractive. Etre sélectif.