J’ai rencontré Diglee par hasard, un matin d’octobre. Une collègue et amie s’était penchée au dessus de mon épaule tandis que je buvais mon café, un article de journal entre les doigts. «Tiens pour toi qui aime tant la poésie ça devrait t’intéresser», il s’agissait d’une critique positive sur l’anthologie des femmes poètes publiée par l’illustratrice. Curieuse, à l’heure du déjeuner je file à la librairie me procurer l’ouvrage en question, et le dévore en moins d’un week-end. C’est donc son nom qui m’a d’abord attiré vers son petit roman autobiographique «Ressac». D’abord effrayée à l’idée d’être confrontée à un féminisme abusif largement répandu de nos jours, et déjà agacée pour cette même raison par ma dernière lecture, je me laisse finalement tenter et glisse le petit bouquin dans mon sac. Et celui-ci, je le bouffe d’une traite, en deux heure, je l’avale, je le laisse s’insinuer dans mes veines. Il s’est répandu en moi comme du sable léger, le sable du voyage, le sable du dépaysement, de la reconstruction silencieuse, le sable de la sérénité de cette abbaye bretonne où Maureen décide de se ressourcer. Je suis d’abord frappée par la ressemblance entre l’auteur et moi-même. Tout comme moi, elle part chargée comme une mule, des livres, des carnets, un bloc note pour d’éventuelles lettres, de quoi écrire, écrire, écrire. «Pourquoi ne puis-je partir plus légère? Des semelles de vent devraient pourtant suffire pour arpenter les toits du monde.». «Je partage avec Patti Smith cette lubie de saluer mes idoles mortes. Dans ses livres, Patti raconte ses nombreux périples vers les tombes de ses amours littéraires, de Sylvia Plath à Arthur Rimbaud, et à la lecture de ses lignes je me sens toujours comprise. (M Train est l’un de mes livres préférés au monde).». «Derrière moi, un vieil homme parle à un inconnu de sa volière et de ses oiseaux. Poésie.» Elle s’interroge aussi sur le pouvoir de l’écriture, sa fin, sa raison d’être: «Est-ce trahir que d’écrire? Pourquoi cette urgence à raconter ce qui n’est pas encore digéré, ce qui mute, palpite [...] De l’écriture ou de la main, après tout, qui contrôle qui ? Puis je réellement décider de ce qui s’écrit ?», «Lorsque j’écris Christian, je le transforme déjà, et c’est une part infime de lui que j’explore, une perception: tout le reste m’est étranger.», «Ecrire ne serait donc que ça, une manière désespérée de conserver ce qui meurt?». Elle puise et trouve ses propres réponses, personnelles et individuelles, dans son environnement, dans la nature, et dans ses connaissances, sa culture: «Pour Benoîte Groult, «les écrivains sont des êtres impies [...] elle trouve «immonde et délicieux d’épingler ainsi [son amant] tout vivant dans [son] herbier.»», «J’écris: vite, ne rien perdre, tenter de retenir l’impalpable. Je me sens en plein bouquet final.». Craignant la façon dont le principe de sororité est utilisé à tout va et souvent de façon malsaine dans les médias, dans la littérature, dans tous les arts en général, je craignais donc d’être déçue voire agacée à la lecture du récit de Diglee, hors j’ai enfin trouvé un exemple très beau et réel qu’aborde la véritable sororité à mes yeux: celle qui se déploit d’elle-même. Maureen fait la rencontre de plusieurs femmes, elles s’enroulent autour des unes des autres, chacune apprenant au contact de l’autre, se posant une main encourageante, une épaule sur laquelle s’appuyer le peu de temps qu’elles ont à passer ensemble et alors qu’elles sont tout à fait des inconnues les unes pour les autres. En plus d’être une histoire fraternelle entre femme, elle l’est également pour les lectrices de Ressac, car elle dépasse les frontières du livre pour faire écho dans le coeur de chaque femme qui a aventuré son regard à travers les pages. J’y ai moi-même trouvé ce dont j’avais besoin, une oreille compréhensive, la joie de ne pas être seule à ressentir ça : Dans son autobiographie posthume, Histoire d’une femme libre, Françoise Giroud écrit: «J’avais pour la première fois un besoin urgent que l’on m’aimât faible, lasse, souffrante et que l’on m’aidât à vivre. Jean-Jacques n’aides pas à vivre. Il veut bien mais il ne sait pas. Dès lors que je pesais sur lui, je me retrouvais en surplus, coupable d’être. Avais-je vraiment pu croire qu’une place existait pour moi dans le monde et que je pouvais y poser ma tête?» Pendant des années, ce passage m’a fait pleurer. J’en ressentais physiquement la douleur, la sensation de solitude et de détresse. Cette terreur viscérale d’être seule qui nous fait réclamer un Autre, pour nous contenir et nous empêcher de sombrer. J’aspire aujourd’hui à devenir cet Autre pour moi-même. Je veux être celle sur laquelle m’appuyer quand je coule.» C’est un plaidoyer pour l’amour, le pardon, la résilience, à l’image de son histoire avec son beau-père, atteint d’une étrange maladie le rendant bipolaire et dangereux, lui, qui s’était révelé être, autrefois, le meilleur père qu’une petite fille puisse rêver d’avoir. «Ce geste qu’il a hérité de sa grand-mère pour peler les oeufs, passer la tranche du pouce sous la petite peau du blanc pour que ça vienne tout d’un coup. Mamou, sa grand-mère paysanne dont il me parlait avec émotion, cette fierté que je lisais dans ses yeux de venir de là, d’être fils de médecin mais petit-fils de paysans. Cette part de lui sauvage, rustique, qui m’a toujours semblé n’avoir besoin de rien, toujours les mêmes vêtements, pas de voyages, pas de sorties, pas d’amis, pas de dépenses factices, pas de décorum, juste de la joie et des livres, ma mère, du silence, de la contemplation.» Seul point noir à première vue pour moi, la modernité qui s’insinue dans cette quête de guérison, à l’image de cette phrase: «Sans GPS, le portable en mode avion, je décide de m’en remettre aux panneaux et au bon sens, comme le font les gens normaux.» Puis j’écarquille les yeux, surprise, l’auteur en voulant se débarasser de son cellulaire pendant sa retraite d’une semaine, prend tout de même le temps de mentionner la présence de la technologie dans son récit, et l’on est prit d’agacement en sentant son pouvoir dominateur à travers une page d’un roman, on voudrait à notre tour, le jeter, le repousser, loin, loin. Enfin, en plus d’être une longue déclaration à sa famille, aux rencontres, au repos, à la contemplation, à la beauté, et à la littérature c’est également une profonde déclaration d’amour à la mer, qui a ce pouvoir invisible de nous décharger de nos «écorces», Diglee utilisant le terme de «chrysalide» qu’on quitte, laissant la mer avaler nos blessures. «Debout face au large, je pense aux plages comme à des morceaux de moi éternellement léchés et nettoyés par la houle. A cet instant j’ai la certitude que cette plage-ci, la plage de Port Maria, gardera pour toujours en son sable une part de celle que je suis aujourdh’ui. Je me suis fondue dans ce décor, offerte à lui, j’aurais aimé me baigner nue dans cette mer pour faire peau neuve, pour qu’elle m’accouche. Au lieu de ça je lui ai laissé mes doutes, quelques larmes, et un dessin de mon amoureux. Elle a tout avalé.»
«22h... Je sombre. La mer a comme avalé ma peine. Je lui ai confié mon ombre, et elle l’a mangée.»
«C’est comme quitter une chrysalide. Une peau. Une écorce. Je laisse derrière moi des brisures de coquillages et des douleurs guéries.»
«AU XIIIème siècle, l’empereur Frédéric II, pour déterminer quelle était la langue naturelle des êtres humains, aurait privé dès leur naissance six bébés de toute forme de langage. La légende veut qu’ils moururent tous.»














