Celle qu'elle avait envie d'être.
« Tout ce que je fais, je le fais pour ma liberté. Mon indépendance. »
Cette phrase résonne en Mademoiselle comme le hurlement d’un loup. C’est son ultime fin. Tout le reste n’est que moyen. Les Vionnet, les Chanel, les Auclair et autres de Beauvoir… C’était pas la première à dire ce mantra comme on regarde au large. Pour Mademoiselle, ça n’avait pas de sens jusqu’à ce que ça en ait.
La pluie, les crues, les crises sociales, et puis ces démons qui n’aiment ni l’écriture, ni la musique. Ni même les feux d’artifices. Le regard morose et dépassé des parisiens qu’elle croise dans la rue… ça l’a surtout poussé à se reclure chez elle, le moral grippé. Comme si tout ça c’était pandémique.
Elle a passé son temps libre dans son appartement, àFilles du Calvaire, à s’occuper comme elle pouvait et ça lui a permis de réfléchir. Ça lui a permis de réfléchir à la femme qu’elle avait envie d’être.
A la faveur de la trentaine, la question interpelle comme un mur dressé au milieu de la route. On ne pourra pas revenir en arrière. En plus on n’aura pas le temps. Mademoiselle appartient à la génération fatiguée–à–29–ans. Astreinte à tout réussir, se ranger dans les temps. Vite, dépêche-toi d’être heureuse. D’être une femme comme-il-faut. Échouée entre ceux d’avant à qui tout a réussi – ou presque, et les millenials qui ont compris qu’il fallait vivre pour eux, car personne n’a l’intention de le faire à leur place.
Elle met la main dans un de ces veux colifichets et retrouve ce carnet qu’elle aimait tant. A l’intérieur, des poèmes naïfs et quelques croquis. C’est fou, au lycée, il ne la quittait jamais. Où sont passés le temps et mes rêves ?
Ses retrouvailles ont sur elle l’effet d’un appel du vide.
Les études, les petits jobs, les grèves CPE et certains CDD aboutissant à des CDI incertains ; il s’agissait de filer droit quand tout filait déjà à l’envers. Good job, you made it.
Oui mais voilà. Les allers-retours quotidiens sur la ligne 8 puis changement sur la 12 la fatiguent, presque autant que sa boss égocentrique et mal dans sa peau, son petit-ami-futur-ex qu’elle a rencontré à l’école, et son appartement qui tient plus du camp afghan qu’à un compte Instagram de déco. Pour donner le change.
Acheter un appart, c’est un truc de parisien non ? m’a-t-elle dit un jour, plus comme une affirmation longuement méditée qu’une question.
– Peut-être, mais ça veut dire que tu réussis, que tu es sur la bonne voie.
« Je ne sais pas... Je n'ai pas envie d'être possédée par ce que je possède », elle avait ajouté.
La nuit, les yeux rivés sur le plafond, elle se dit qu’elle aimerait tout lâcher. Péter les plombs. Mais que diront les gens ? Partir au Brésil, sur l'île Okinawa – l'île, il semblerait, la plus saine du monde – ou ouvrir un coffee shop à Tanger. Recommencer. L’essai aura le goût d’une expérience unique, qui te donne tout ce qu’on n’apprend pas.
Son cœur se tord parfois comme un doigt laissé dans une porte qui claque.
Elle a cru que ça avait réveillé de vieux démons jadis combattus, d’anciennes craintes refoulées. En fait, non. Ce sont juste ses rêves, ses idéaux qu’elle assomme un peu plus chaque jour, depuis l’école de commerce ; la période où on cherche sa case comme on cherche une chaise avant que la musique ne cesse. On nous l’avait dit, pas le temps.
Ils ne sont pas morts, bien au contraire. Ils sont dans les starting-blocks en fait. Prêts à courir. Ils sont un peu comme ce mec passionné qu’on a aimé éperdument mais qu’on n’a pas retenu, car peur du vide, peur de la folie.Aimer comme une dingue, c’est beau mais c’est effrayant. Plutôt qu’une vie-escarpin, on a choisi une vie-pantoufle, plus facile à assumer, plus honnête à montrer aux autres. Les gens ont peur de l’extraordinaire. Quand ils ne le confondent pas avec l’impossible.
Oui mais Mademoiselle, elle a compris. Elle a compris qu’elle pouvait vivre ça. Qu’en fait, il a fallu vivre tout ce qu’elle a vécu pour y être préparée. Courir avec ses rêves et sa fougue. Ce qu’elle va trouver au bout, elle n’en sait rien. Mais au pire quoi ?
Au pire on meurt.
Elle veut libérer ses ailes, Mademoiselle. Devenir une dame un peu plus tard, sans devenir une Madame. Mademoiselle veut devenir la femme qu’elle est. Pas celle qu’elle imagine en regardant autour.
Elle se dit que c’est pas grave, ce que diront les autres. Que s’il fallait le refaire dix fois, même cent fois, elle le referait. Parce que c’est bon. Parce que c’est l’essence de tout. Le but est une vaste arnaque pour toujours courir. Le but ne serait-il pas maintenant ?, elle se demande.
Le demain, personne ne l’attrape jamais tout à fait. Alors que l’aujourd’hui, personne n’en veut. C’est un peu comme en amour. La vie est mal fichue, elle a pensé.
Elle a le droit de vivre sa vie en demi-teinte comme si elle était flamboyante, pourtant. Personne ne lui en voudra. Bien au contraire. Puis elle repensa à sa grand-mère. Aux paumes de ses mains teintées au henné, à son doux visage dont le front est tatoué à l’indigo et puis à la manière qu'elle a de couvrir ses cheveux d'un foulard de soie. Sa grand-mère, elle lui rappelait que le bonheur est une chose très personnelle. Qu’un jour, on mourra et que Dieu nous accueillera. Mais qu’en attendant, tous les autres jours, il faut les vivre, avec toute la hardiesse qu’on est capable.












