LâhypersensibilitĂ© aux produits chimiques multiples est reconnue comme maladie environnementale par le Canada. (CrĂ©dit : DR) Â
Se parfumer, bientÎt un délit en Amérique du Nord ?
Par Paola de Rohan-Csermak I Publié le 11 Mai 2018
source   wedemain.fr , réinventer les modÚles du XXe siÚcle. Depuis 2012, Wedemain guette les initiatives technologiques, économiques, énergétiques, médicales, alimentaires et artistiques qui réinventent le monde.
Ă lâinstigation des militants pour un environnement sans parfum, on compte de plus en plus de buildings "fragrance-free" et de "no-scent zones". Lâindustrie du parfum tire son Ă©pingle du jeu en crĂ©ant des parfums sans odeur, plus chers⊠et plus nuisibles.
Les composés organiques volatils que contiennent les parfums affectent les poumons. (Crédit : DR)
Ă bord des 900 bus OC Transpo qui desservent Ottawa, on accepte les petits animaux, mais pas les parfums, comme la compagnie de transport public le rappelle Ă ses conducteurs et aux usagers dans un tweet en dĂ©cembre dernier : "Faites en sorte que nos bus restent des espaces scent-free â veuillez ne porter ni parfum fort, ni cologne".
En 2005 la capitale du Canada sâest alignĂ©e sur la politique "No scents is good sense" dâHalifax (Nouvelle Ăcosse) qui interdit de fumer et de rentrer parfumĂ© dans les bĂątiments et les transports publics. Inhaler du parfum, un mĂ©fait comparable au tabagisme passif ?
LâAgence AmĂ©ricaine de Protection de lâEnvironnement, Womenâs Voices for the Earth, ou le site Think before you Stink (RĂ©flĂ©chis avant de puer) nâen doutent pas. Les composĂ©s organiques volatils (COV) que contiennent parfums dâintĂ©rieur, parfums corporels et cosmĂ©tiques, en se dĂ©gradant en microparticules dans les lieux clos, affectent les poumons.
Hypersensible Ă cause du parfum ?
Le nombre des militants anti-fragrance croĂźt au rythme des publications, toujours plus alarmistes, sur lâeffet des produits de toilette polluants sur les personnes hypersensibles, soit 12,8 % des AmĂ©ricains, selon une Ă©tude menĂ©e en 2016 par Anne Steinemann, Professeur Ă lâUniversitĂ© de Melbourne, Ă partir dâun Ă©chantillon reprĂ©sentatif de 1137 AmĂ©ricains, et publiĂ©e en mars 2018. Â
Ces personnes hypersensibles aux produits chimiques seraient trois fois plus nombreuses en 2016 quâen 2006. De plus en plus de bĂątiments publics deviennent scent-free en AmĂ©rique du Nord, principalement des hĂŽpitaux, des Ă©coles et des universitĂ©s.
LâUniversitĂ© de Toronto, par exemple, lâest totalement, celle de Stanford partiellement. LâUniversitĂ© du Colorado sâest engagĂ©e dans le mouvement et a créé une vidĂ©o pĂ©dagogique postĂ©e le 19 avril sur YouTube. Â
Le droit Ă se parfumer sâarrĂȘte lĂ oĂč lâintolĂ©rance olfactive commence
LâhypersensibilitĂ© aux produits chimiques multiples (ou MCS ) est reconnue comme maladie environnementale par le Canada. Les provinces ne lĂ©gifĂšrent pas toutes pour protĂ©ger les personnes qui en souffrent.
LâOntario lâa fait dĂšs 1997 : la loi Occupational Health and Safety Act prĂ©voit quâun employeur doit "prendre toutes les prĂ©cautions nĂ©cessaires afin dâassurer la protection [de la santĂ©] dâun employĂ©". Les Etats-Unis considĂšrent le MCS comme un handicap, dâaprĂšs la loi de 1990 American with Disabilities Act, ce qui protĂšge davantage encore le malade.
Le MCS serait trÚs difficile à diagnostiquer. Malgré des films comme Safe, de Todd Haynes, avec Julianne Moore, ce syndrome est peu connu. La ville de Détroit a payé cher cette méconnaissance.
En 2008 elle a dĂ» verser la somme de 100 000 $ Ă lâune de ses fonctionnaires, Susan Mc Bride, pour avoir accordĂ© moins dâimportance Ă ses troubles respiratoires quâau droit constitutionnel Ă se parfumer de sa nouvelle collĂšgue.
LâhypersensibilitĂ© aux produits chimiques multiples est reconnue comme maladie environnementale par le Canada. (CrĂ©dit : DR)
Câest peu comparĂ© aux 10,6 millions de dollars versĂ©s par Infinity Broadcasting, reconnu coupable en 2005 du mĂȘme type de discrimination envers une animatrice radio, atteinte de MCS. Â
AprĂšs lâĂ©pisode Mc Bride, trois des bĂątiments publics de DĂ©troit ont adoptĂ© une politique scent-free drastique. Le Tribunal du 36e district de Metro DĂ©troit aussi, depuis mai 2017 : les 300 membres du personnel et les 2 500 visiteurs sont priĂ©s de ne faire usage dâaucun cosmĂ©tique parfumĂ©.
De quoi faire rĂ©agir plus dâun, comme la bloggeuse Meghann Boisnier : "Câest le rĂšglement le plus stupide que je nâaie entendu. Vous pouvez demander aux gens de mettre peu de parfum, mais leur dire ni laque, ni lotion, ni dĂ©sinfectant pour les mains, etc. câest un peu trop !"
Les fragrance-free zones se multiplient
La mairie de San Francisco nâa jamais osĂ© appliquer son fragrance-free plan Ă©laborĂ© en 1990. Les employeurs qui doivent gĂ©rer le MCS dâun employĂ© choisissent gĂ©nĂ©ralement de lui mĂ©nager une fragrance-free zone.
Pour communiquer sur ce handicap, afin que les malades ne soient pas stigmatisĂ©s par les autres employĂ©s, ils peuvent se faire aider par le Centre Canadien dâHygiĂšne et de SĂ©curitĂ© au Travail (CCHST), ou lâAmerican Lung Association. "On informe sur le MCS, et aussi sur la qualitĂ© dâun air sans substances chimiques", explique Allison MacMunn, Directrice Nationale Ă lâAmerican Lung Association. Â
Certains restaurants amĂ©nagent des espaces no-fragrance. Dans le comtĂ© de Marin en Californie ils sont de plus en plus nombreux Ă le faire. Presque tous les grands hĂŽtels proposent des chambres hypoallergenic, comme les chaĂźnes Hyatt, Hilton, ou le Muse HĂŽtel de New-York, moyennant un supplĂ©ment. Â
Câest surtout aux cosmĂ©tiques bio quâa profitĂ© le no-scent. (CrĂ©dit : pxhere)
Entre intĂ©rĂȘt Ă©conomique et hypocrisie sociale
Câest surtout aux cosmĂ©tiques bio quâa profitĂ© le no-scent. Ă peine la ville de DĂ©troit avait-elle annoncĂ© en 2010 la nouvelle rĂ©glementation de trois de ses buildings que Crystal avait envoyĂ© des prestataires pour distribuer des dĂ©odorants gratuits aux employĂ©s.
Quant au marchĂ© du parfum, il a progressĂ© de 3 % en 2016 aux EU, selon Business France. La tendance serait au âno-perfumeâ Ă©crit Rachel Syme dans Le New York Times, le 14 mars 2018.
Ainsi lâeau de parfum Elevator Music de Byredo, commercialisĂ©e Ă partir du 17 mai 275 $ les 100 ml "est si subtile quâelle disparait presque une fois appliquĂ©e", note Rachel Syme. "LâidĂ©e, explique Ben Gorham, lâun des crĂ©ateurs, câest que lâon remarque celui qui porte le parfum, pas le parfum".
Or les "non-parfums" dans lâair du temps sont particuliĂšrement "chargĂ©s en matiĂšres synthĂ©tiques", souligne Rachel Syme. Ce sont ces matiĂšres et non lâodeur qui nuiraient Ă lâenvironnement. Serait-ce le paradoxe des politiques odor-free ?
Découvrez un monde sans parfum
Fragrance-free : parfum dâinterdit en AmĂ©rique du Nord