Les néo-diététiciens, la salade et le camping
Je vous arrĂȘte tout de suite. Nous ne sommes pas ici dans une Ă©niĂšme tentative de persuasion idĂ©ologique ou tout autre type de dĂ©marchage commercial.Â
Dieu merci, dans ce siĂšcle, chacun est libre de penser ce quâil dĂ©sire Ă propos de nâimporte quel sujet. Penser câest bien: ça passe le temps, donne lâimpression dâĂȘtre intelligent et au moins, câest silencieux. Sauf pour les prĂ©somptueux qui ont la gĂ©nĂ©rositĂ© dâimaginer que leur pensĂ©e Ă©clairera avantageusement les tĂ©nĂšbres qui la prĂ©cĂ©daient en partageant presque systĂ©matiquement leur bonne parole. On pourrait considĂ©rer cela comme un droit, une libertĂ©. Cependant entre libertĂ© dâexpression et foire au dĂ©ni, la limite est parfois tĂ©nue.Â
Justement, ce qui me chiffonne avec les alternatifs de lâalimentation, câest le caractĂšre souvent polĂ©mique de leurs convictions. Un problĂšme Ă©pineux de privation alimentaire que lâon peut aborder sous diffĂ©rents angles. Jâen Ă©viterais certains.
Les objecteurs de conscience de lâabattage industriel, par exemple, sont tout Ă fait caractĂ©ristiques de cette attitude. PrĂ©textant lâouverture dâesprit et lâĂ©veil des consciences, ces individus nâhĂ©sitent pas Ă choquer, diffuser des images sordides pour attirer lâattention sur une cause et la gĂ©nĂ©raliser bien volontiers. La virulence de ces militants nâa dâĂ©gal que leur naĂŻvetĂ©: comment imaginaient-ils lâĂ©levage et lâabbatage industriel ? Lâimage dâune mise Ă mort, mĂȘme dans le plus grand respect des consignes de sĂ©curitĂ©, sera nĂ©cessairement choquante. Ces actions coup de poing ne sont que des coups de promotion visant Ă racoler les cotisations pour payer les pauvres salariĂ©s de ces associations. On peut y voir Ă©galement un plaisir malsain Ă dĂ©gouter autrui dâune nourriture qui ne fait plus partie de notre alimentation. Un peu comme quand jâai crachĂ© dans ton Yop, quoi.Â
Il y a une explication qui fait sens, dans cette attitude nĂ©o-diĂ©tĂ©tique. On remarquera que les revendications et arguments de ces diĂ©tĂ©ticiens du dimanche sont souvent des positionnements par rapport Ă la sociĂ©tĂ© de consommation, au systĂšme. Ce premier point tend Ă dĂ©finir le nĂ©o-diĂ©tĂ©ticien, par opposition, comme un pur produit du systĂšme de consommation. Le positionnement est en effet le tĂ©moignage dâune reconnaissance, dâune paternitĂ©. Pour enfreindre une loi, je dois savoir quâelle existe.
Un second point, plus pragmatique, va Ă©galement dans ce sens. Je lâappellerais lâargument du camping. Imaginons un vegan qui part en randonnĂ©e avec ses amis et qui dans la nuit se fait voler son sac. Pour survivre, il nâa le choix quâentre le saucisson de montagne et les tranches de jambon Ă lâos de ses camarades. Combien de vegan dans cette situation iraient se nourrir des fruits de la vĂ©gĂ©tation environnante et combien renieraient leurs convictions ? Cet exemple met en scĂšne un choix; le choix entre lâopinion et la survie. Je suis dâaccord, câest un peu idiot, mais probable. Je suis sĂ»r que câest dĂ©jĂ arrivĂ©.
Le vegan, le vĂ©gĂ©tarien, ou comme je le baptise le ânĂ©o-diĂ©tĂ©ticienâ, choisit sa condition. Et comme bien souvent avec lâhumanitĂ©, tente dây soumettre le monde qui lâentoure. Il la choisit parmi lâimpressionnante diversitĂ© industrielle que nous offre la sociĂ©tĂ© de consommation. Car tous ces ingrĂ©dients voyagent avant dâĂȘtre mis en rayon. Le nĂ©o-diĂ©tĂ©ticien ira jusquâĂ nier le patrimoine de chasseur-cueilleur simplement en prĂ©tendant que dans les rayons, la chasse nâa plus lieu. Je nây ai jamais vu la moindre forme de cueillette non plus. Le plus extraordinaire du rayon Bio/vĂ©gĂ©, câest les prix. Câest incroyable de voir Ă quel point certains se font pigeonner.
Le prix nous renseigne sur la nature sociĂ©tale de ces idĂ©ologies. Elles se dressent dĂ©sormais en marqueurs sociaux. Sâoffrir le luxe de sâoffrir le luxe du choix, parmi lâincroyable Ă©ventail de rĂ©fĂ©rences des catalogues de fournitures alimentaires est presque rassurant. On sây perd. Pour avoir le choix, on aura compris quâil faut en avoir les moyens. Comme celui qui est prĂȘt Ă investir pour montrer aux autres quâil a le choix entre une citadine dâoccasion et une berline de luxe, le nĂ©o-diĂ©tĂ©ticien est aussi parfois celui dont lâĂ©chine sera parcourue dâun frisson de plaisir transgressif quand il annonce quâil prendra plutĂŽt une salade. Des aspirations superficielles, bien loin des promesses de bien-ĂȘtre, dâharmonie intĂ©rieure et de confort du transit.
Anxieux, complexĂ© et un peu gĂ©nant, le nĂ©o-diĂ©tĂ©ticien est un phobique de lâindustrie, rĂ©trograde, et nâadhĂšre bien souvent Ă la cause que pendant un temps rĂ©duit. Il passe rapidement Ă autre chose. Il fait partie des polĂ©mistes, de ceux qui aiment sâallier Ă des causes âbien pensantesâ dans une dĂ©marche dâapparence saine pour se faire prophĂšte dâune idĂ©e positive et ainsi, briller en sociĂ©tĂ© Ă moindre frais. Câest aussi celui qui, dĂ©semparĂ© par cette surabondance de choix alimentaires, suivra des prĂ©ceptes préétablis dans lâespoir dây trouver des repĂšres. Le nĂ©o diĂ©tĂ©ticien est pur produit du systĂšme car il nâopĂšre quâune sĂ©lection de la diversitĂ© industrielle. Cette sĂ©lection est le produit dâun choix dĂ©terminĂ© par des critĂšres artificiels.
On peut y voir une dĂ©marche dâabsolution, dâauto-flagellation alimentaire. Quel pĂ©chĂ©s ces diables auraient-ils alors commis pour sâinfliger tel supplice ? Que cherchent-il Ă se (et nous) dissimuler dâeux-mĂȘmes, en criant au grand jour ĂȘtre dĂ©goutĂ©s par les conditions de production des denrĂ©es alimentaires ? Comme le gosse de riche qui refuse de terminer son caviar, le nĂ©o-diĂ©tĂ©ticien qui prĂ©fĂšre le soja au porc exprime le choix dâune libertĂ© qui lui a Ă©tĂ© prĂ©fabriquĂ©e. A part les quelques veinards qui disposent dâun lopin de terre, lâhumain de ce siĂšcle semble condamnĂ© Ă Ă©voluer dans des boites en bĂ©ton et Ă aller âchasserâ une nourriture Ă©levĂ©e, prĂ©parĂ©e et mise en rayon par dâautres.
La viande est un aliment indispensable et indissociable de notre Ă©volution. Câest en mangeant de la viande que le singe est devenu un homme, câest en devenant vegan que lâhomme est devenu un pigeon. RĂ©cupĂ©ration polĂ©mique, besoin dâattention, besoin de reconnaissance sociale, la privation alimentaire est parfaitement inscrite dans les dynamiques de notre Ă©poque.